Emma ne s'attendait pas à ce que ce soit Henry qui ouvre la porte. Elle en fut bêtement prise au dépourvu et lui fut reconnaissante d'interrompre son début de bredouillement par un sonore :

— Bonjour ! Vous êtes la nouvelle voisine, non ?

— Oui, c'est ça.

— Je suis Henry. Vous venez voir maman ?

Elle ne s'attendait pas à ce que ce soit douloureux, et ce ne le fut pas, pas trop.

— Je... Oui, c'est ça.

— Vous n'avez qu'à entrer, elle fait la cuisine.

— Je s... Oh, d'accord.

Les mains dans les poches arrière de son jean, elle le suivit dans le couloir, un peu gauche, étrangement intimidée. Un peu heureuse aussi, d'un bonheur complexe sur lequel elle aurait été bien en peine de poser des mots.

Lorsque le petit garçon l'introduisit dans le salon, elle laissa échapper un sifflement. Elle savait que Regina, et par extension Henry, étaient riches, mais elle n'avait pas pensé à ce que cela impliquait. En l'occurrence, un salon plus grand que son appartement de Boston. Elle reprit, pour briser le silence qui s'installait :

— Dis moi, petit, t'as pour habitude de faire entrer de parfaits inconnus ?

— Vous n'êtes pas une parfaite inconnue, vous êtes la nouvelle voisine, répondit le gamin, imperturbable.

Il la toisait avec une curiosité non dissimulée, et demanda à son tour :

— Vous vous appelez comment ?

Un peu déboussolée à l'idée qu'un enfant de onze ans lui rappelle des règles élémentaires de politesse, que d'ailleurs elle n'était pas certaine d'avoir jamais appliquées, elle répondit mécaniquement :

— Emma.

Il était difficile, une fois commencé, de cesser de regarder Henry. Elle espérait qu'il ne le remarquerait pas, mais il semblait plutôt éveillé et observateur, avancé pour son âge, même.

— Je vais chercher maman, déclara-t-il finalement.

Elle le suivit des yeux et l'entendit crier avant même de sortir de la pièce :

— Ma-man !

Elle perçut un bruit de talons, de plus en plus distincts, et une voix de femme s'éleva depuis le couloir, posée et sévère :

— Henry, qu'est-ce que je t'ai dit à propos de crier dans la maison ?

— Que je ne devais pas le faire, marmonna le gamin, qui s'était immédiatement rembruni.

Une fraction de seconde après ses talons et sa voix, Regina Mills elle-même apparut dans l'encadrement de la porte. Emma retint son souffle. Toute la suite de son plan dépendait de l'opinion que cette femme se ferait d'elle. S'efforçant de ne rien laisser paraître de sa nervosité, elle agita la main :

— Bonjour.

Regina la considéra un moment, ses yeux bruns la détaillant sans indulgence. Elle avait un regard davantage expressif qu'Emma ne l'aurait supposé, un regard qu'on aurait pu qualifier de plein, et qui aurait probablement déstabilisé quelqu'un de plus impressionnable qu'elle. Mais au contraire, Emma y puisa un regain d'assurance.

— Je suis la nouvelle voisine, ajouta-t-elle cordialement.

Elle n'avait pas espéré être chaleureusement accueillie, pas après avoir observé Regina Mills pendant une semaine, mais la vache, pensa-t-elle, bon courage à celui qui se l'envoie.

— Henry, ordonna celle-ci, monte finir tes devoirs.

Le gamin ouvrit la bouche comme pour rechigner, mais se ravisa de lui-même et s'exécuta.

— Vous vous êtes donc décidée, reprit Regina lorsqu'il eût quitté la pièce. Je me demandais à quel moment vous cesseriez cette ridicule filature.

— Pardon ? manqua s'étouffer Emma.

Sa réaction inspira un sourire quelque peu sardonique à sa belle voisine.

— Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçue, mademoiselle... ?

— Swan, Emma Swan. Juste Emma, ça ira.

— … mademoiselle Swan, mais Storybrooke est une toute petite ville. Nous ne voyons pas des nouvelles têtes tous les jours, et par conséquent, nous les remarquons. Mais si vous voulez savoir ce qui m'a mis la puce à l'oreille, c'est de vous retrouver chez mon coiffeur.

Elle n'alla pas plus avant, mais Emma comprit très bien la remarque narquoise sous-jacente. Mais si elle était vexée, c'était pour une toute autre raison. Aucune personne qu'elle avait suivie ne l'avait jamais remarquée. Elle savait désormais de qui tenait Henry. Rien ne devait échapper à cette femme.

— Grillée, admit-elle dans un large sourire.

Un sourire qui désarmait pas mal de monde, mais a priori pas Regina Mills – elle dormait probablement avec un revolver, un couteau de cuisine, ou tiens, une tronçonneuse.

— J'attends des explications.

— L'ennui, c'est que j'en ai pas.

Regina haussa un sourcil. Emma y lut qu'elle était surprise, voire même amusée de sa franchise, mais qu'elle ne le montrerait pas.

— En ce cas, que me vaut le... plaisir de votre visite ?

— J'irai droit au but. J'ai vu que vous cherchiez une nounou, enfin une baby-sitter pour le petit, et je me disais que...

— Cidre ?

— Pardon ?

— Un verre de cidre, peut-être ?

Regina avait détaché tous les mots, comme si elle parlait à une simple d'esprit.

— Euh, oui, merci. Donc, c'est pas comme si j'avais une expérience énorme avec les enfants, mais Henry a l'air d'un chouette gamin, et j'ai comme qui dirait besoin d'un nouveau départ, donc...

— C'est ce que vous appelez aller droit au but ? ironisa Regina en lui tendant un verre rempli d'un cidre joliment ambré.

Emma en avala une gorgée, toussa, s'essuya la bouche d'un revers de main.

— Vous, vous savez mettre les gens à l'aise, pas vrai ?

— Ça a une quelconque utilité ?

— A Storybrooke, je ne sais pas, mais dans le reste du monde, oui. Je peux m'asseoir ?

— Faites, y consentit Regina avec un geste gracieux, presque royal de la main.

Sirotant son verre à plus petites gorgées, Emma commençait à trouver la situation moins désagréable qu'elle ne l'avait d'abord craint. Elle aurait préféré n'avoir rien à cacher, mais puisque sa voisine semblait elle-même sur la défensive, rien ne l'obligeait à jouer cartes sur table.

Elle s'autorisa à la regarder avec davantage d'attention, à présent qu'elles étaient réellement face à face. Sa beauté ne perdait rien de près, bien au contraire. Elle n'était pas grande, et elle trichait considérablement – à vue de nez, ses talons devaient bien lui ajouter dix centimètres factices. Vraie brune, fausse froide, jugea-t-elle, à cause des prunelles décidément trop expressives. La jupe droite et le chemisier de soie rouge, le pli autoritaire de la bouche, les ongles parfaitement manucurés, elle enveloppa le tout d'un œil de connaisseuse, et le verdict tomba, sans appel : il y avait un volcan là-dessous.

— Mademoiselle Swan, la coupa la voix de Regina dans l'égarement de ses réflexions, je vous écoute.

Peu désireuse de se perdre une seconde fois en circonvolutions, encore moins d'être à nouveau rabrouée comme une enfant, Emma annonça :

— Je viens postuler. Vous avez besoin d'une baby-sitter, j'ai besoin d'un job, c'est gagnant-gagnant. En plus, je vis juste à côté.

Regina reposa son propre verre sur la table basse. Elle prenait son temps avant de répondre, peut-être pour la mettre mal à l'aise, auquel cas elle ne tarderait pas à déchanter. Emma Swan n'étaient pas de celles que battre froid intimidait. Elle était plutôt de celles que la difficulté stimule, de celles que la vie n'a pas assez gâtées pour qu'elles s'attendent à ce que les choses soient simples ou les gens complaisants.

Elle attendit donc. Elle avait attendu une semaine – non, elle avait attendu des années. S'il plaisait à Regina Mills de poser à la châtelaine accordant une audience, à sa guise. D'ailleurs, le rôle lui allait comme un gant. L'élégance de sa posture, le raffinement général de son allure – raffinement semblait-il quasiment intrinsèque – et sa façon de se mouvoir, même dans les plus infimes déplacements, trahissaient la femme du monde. Il y avait aussi cette formidable assurance. Emma n'en manquait pas elle-même, mais on sentait chez Regina la femme à qui il suffit d'ordonner pour obtenir.

Enfin, elle reprit la parole, mais ce fut pour interroger :

— Vous plaisez-vous parmi nous, mademoiselle Swan ?

— Un peu tôt pour le dire, répondit néanmoins Emma.

— D'où venez-vous ?

— New York.

Elle fut surprise du naturel avec lequel elle avait menti, sans réfléchir, instinctivement. Comme si mentir lui était devenu, au fil des années, une seconde nature, presque un réflexe. Elle n'aurait probablement couru aucun risque en révélant qu'elle venait en réalité de Boston, mais elle préférait éviter que sa voisine ne fasse, même inconsciemment, le moindre rapprochement.

— Eh bien, fit remarquer Regina, voilà qui doit vous changer.

— Pas qu'un peu. On dirait que tout le monde se connait, ici.

— C'est le cas.

— Non mais, sans blague. Dans la rue, les gens se disent bonjour ! Je parie que vous ne prenez même pas la peine de verrouiller vos voitures ou vos maisons !

Regina la dévisagea, une lueur narquoise dansant au fond de ses yeux.

— C'est donc la véritable raison de votre présence ici ? Le repérage ? Vous espérez nous cambrioler ?

— Grillée, encore. Vous avez déjà pensé à vous faire détective ?

Si elle avait pensé que ce badinage suffirait à briser la glace, la seconde suivante lui aurait été une singulière déconvenue. Regina se pencha vers elle, le visage soudain fermé :

— Trêve de plaisanteries. Que venez-vous réellement faire à Storybrooke ?

— Je vous l'ai dit. J'ai besoin d'un nouveau départ, et j'ai pensé qu'un coin paumé comme celui-ci serait l'endroit idéal pour, disons, me retrouver.

Elle n'avait jamais bien compris ce que signifiait au juste se retrouver, mais elle avait observé à de multiples reprises que les gens en déduisaient tout et n'importe quoi – le plus souvent, n'importe quoi – et que c'était l'expression idéale pour ne rien dire tout en donnant l'impression de se livrer intimement.

— Bien, dit Regina en se levant, nous nous reverrons à l'occasion, j'imagine.

Ainsi congédiée, Emma insista cependant :

— Et au sujet d'Henry ?

Regina émit un léger rire rien moins qu'amical.

— Vous n'imaginiez tout de même pas que je confierais mon fils à une parfaite inconnue ?

— Je ne suis pas une parfaite inconnue, je suis la nouvelle voisine, rétorqua Emma avec aplomb.

Son interlocutrice haussa les épaules comme si la conversation avait cessé de l'intéresser et conclut :

— Je vous raccompagne.

Emma la précéda jusqu'à la porte d'entrée, consentant à s'en tenir là pour le moment. Après tout, la première approche n'avait pas été aussi catastrophique qu'elle aurait pu l'être, considérant les circonstances. Et elle avait tout le temps du monde devant elle, puisque rien ni personne ne l'attendait à Boston.

Elle avait déjà fait quelques pas en direction de la rue, lorsque Regina l'interpella :

— Oh, mademoiselle Swan ?

Emma pivota dans sa direction. Depuis l'encadrement de la porte, sa voisine énonça :

— Personne ne vient s'installer à Storybrooke par hasard. Croyez-moi sur parole, je saurai pourquoi vous êtes là.

Ce fut au tour d'Emma de hausser les épaules, de manière plutôt convaincante.

— Si vous tenez à perdre votre temps, je ne vous en empêche pas.

Elle tourna les talons et jeta par-dessus son épaule, en s'éloignant :

— Au fait, vous avez de la farine sur la joue.