D'après vos reviews, j'ai bien compris que l'épilogue était insuffisant pour lancer cette partie de l'histoire. Et elles me font toujours plaisir, même si elles sont courtes. Donc, on fait un bond dans le futur du passé (si, ça se dit !). On est à la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Italie du Nord. J'espère que mes corrections plus poussées que d'habitude rendent la lecture plus agréable.
La face cachée de la Lune
« Je te le jure. J'en ai vu un bouger, murmura Francis.
- Tu es sûr ?, râla Arthur.
- Mais oui !
- Il est armé ?
- Arthur, soupira Francis. Il respire encore…
- Justement, je me méfie des animaux acculés.
- On doit porter secours à cet humain en détresse et obtenir de lui des renseignements sur ce carnage. »
Les élans altruistes de Francis causeraient leur perte dans cette guerre. Arthur avait préféré garder un œil sur son compagnon dans la Résistance plutôt que se faire un sang d'encre à Londres. Résultat, ils se retrouvaient ensemble dans des situations impossibles. Francis n'écoutait pas toujours son bon sens. Arthur ne désirait pas s'exposer au danger, même pour une information aussi capitale.
« Je préfère ne pas savoir quel camp s'est retourné contre l'autre. Et toi non plus.
- Avoue que des Allemands et des Italiens qui s'entretuent amènent tout un tas de questionnements légitimes, avança Francis comme argument.
- C'est trop risqué.
- Allemagne envahit peut-être l'Italie pour répondre à notre offensive.
- Italie serait pris entre deux feux ennemis. Improbable. Ludwig ne mettrait pas la vie de Feliciano en danger.
- Je dois en avoir le cœur net. Couvre-moi. »
Arthur ne réussit pas à le retenir à temps. Francis descendait donc la pente aussi discrètement que possible. Arthur mit son fusil sur l'épaule et observa attentivement les alentours pour protéger stupid frog. Ce surnom lui allait comme un gant. Son caractère intrépide et sa spontanéité leur avaient permis d'obtenir des renseignements essentiels, mais également de flirter fréquemment avec une arrestation par les forces ennemies. Arthur espérait qu'il le contenait assez dans ses élans héroïques. Un mauvais pressentiment l'étreignait à la vue d'un soldat qui avait survécu dans une mare de sang. Un ex aequo dans la mort entre deux factions armées ne lui inspirait guère confiance.
Apparemment, ce militaire vivait encore. Misère ! Il fallait convaincre Francis de l'achever ou le faire soi-même à cette distance.
« Il est inconscient ! »
Arthur lui fit signe de remonter. Au moins, ils ne se disputeraient pas sur le sort de ce malheureux. Francis se pencha sur le blessé et poussa un hoquet horrifié.
« C'est Feliciano ! »
Son alarme interne se réveilla violemment. Les hostilités avaient forcément pour origine la nation dans les rangs. Francis ne laisserait jamais un Latin à terre ! Si un tireur se tenait en embuscade, il aurait déjà tenté de canarder Francis. Discussion enclenchée pour le dissuader de suivre son cœur ! Cinq minutes maximum !
« Raison de plus pour se tirer d'ici, stupid frog ! Remonte ! On se casse !
- Pas question de le laisser !
- Il serait en état de marcher, ça se discuterait. C'est non !
- J'ai une dette envers lui.
- Il ne sera pas au courant que tu reportes le remboursement de ta dette. Je ne cafterai pas ! »
Arthur savait qu'il se comportait comme un enfoiré, mais sa priorité demeurait leur sécurité. S'ils transportaient une personne blessée dans cette forêt, ils laisseraient forcément des traces de leur passage et seraient traqués. Mauvais plan en temps de guerre. S'il pleuvait après qu'ils aient gagné l'un des abris de la Résistance, ils auraient une chance de passer inaperçus. Pourtant, Arthur ne supporterait pas de prendre des risques aussi inconsidérés à deux pas de la victoire…
« On l'emmène !, décida Francis. Le temps se met à l'orage. »
Merde ! Francis l'avait remarqué. C'était fichu ! Arthur avancerait tous les arguments du monde, Francis avait porté le coup gagnant. Pourquoi avait-il autant de générosité et de principes !
« Tu le portes !, tenta Arthur pour le décourager.
- D'accord !
- Tu ne me feras pas de chantage pour échanger !
- Bien sûr, mon lapin !
- Et tu assumeras si on doit l'abandonner en cours de route ou si l'on est capturé. Je t'aurais prévenu.
- Oui !, en rit Francis. Ça n'arrivera pas. »
Arthur se concentra sur leur environnement. Francis dégagea Feliciano des corps sans vie, lui prodigua des premiers soins rapides et le cala sur son dos à l'aide de la couverture dans son sac et d'une ceinture. Francis installa ses affaires devant lui et revint jusqu'à Arthur en un rien de temps.
« Détends-toi. Il n'y avait personne sur la route. Je n'ai entendu aucun bruit suspect.
- Il a l'air de saigner beaucoup », s'inquiéta Arthur.
Les chiens des troupes allemandes remontaient facilement ce genre de piste.
« Il fait une hémorragie. Il va pleuvoir ce soir, ce qui effacera nos traces. On doit regagner l'abri au plus vite pour le nettoyer et le recoudre. »
Arthur remarqua le teint blafard de Feliciano à travers la boue qui maculait son visage et ses cheveux. Il respirait à peine, ce qui n'inaugurait rien de bon quant à son état de santé. S'il avait été un humain ordinaire, il n'aurait pas survécu. Une nation se remettait difficilement de blessures aussi graves. Au cours des siècles, Arthur avait vécu ce genre d'expérience désagréable, mais n'en était pas mort pour autant. Ça forgeait le caractère, mais pas de l'avis de Francis.
« On se dépêche alors. Ça ira ?, demanda Arthur.
- Je préfèrerai qu'il soit plus lourd à porter. »
Un tic traversa le visage d'Arthur. Quelque part dans son inconscient, une information sur l'italien sommeillait par rapport à cette perte de poids. Mauvais signe, tout ça. Là, par contre, son état méritait une prise en charge rapide…
Il faudrait le nourrir. Leurs réserves ne seront pas suffisantes pour le remettre d'aplomb jusqu'à leur sortie du territoire. L'intuition de Francis le sidérait parfois. Ne pas intervenir aurait pu être très préjudiciable à son frère d'adoption Feliciano. Bien qu'ils soient en froid, il leur arrivait de veiller l'un sur l'autre. Un reste d'esprit de famille latine. Certainement, un truc comme ça. Arthur respectait cette solidarité étrange entre frères d'adoption, parce qu'il ne s'entendait pas avec sa fratrie génétique, même s'il ne la comprenait pas. Seul Francis avait droit à ce genre de considération de sa part.
« Il faudra le confier à une ferme en cours de route.
- On ne le garde pas prisonnier ?
- On ne pourra pas l'aider plus. Il va dévorer nos provisions comme un ogre.
- J'adore ta compassion.
- J'accepte déjà que tu l'embarques.
- Qu'est-ce que tu es de mauvais poil !
- Maintenant, tu te tais que je sécurise notre progression. On va mettre nos empreintes partout si on marche dans la boue. Surtout toi ! Alors, tu fais attention où tu mets les pieds.
- Oui, Arthur ! Je serai sage. »
Ils progressèrent rapidement en couvrant au possible leurs traces. Arthur apprécia le grondement du tonnerre qui se rapprochait de leur position. Au moins, la météo compatissait à son malheur de chien de garde d'un français inconscient. Il reconnaissait qu'il agissait sévèrement envers son ennemi. Ils étaient engagés dans une guerre mondiale et terrible. Arthur sentait plus que jamais une grande responsabilité peser sur ses épaules. Il ne supporterait pas qu'ils perdent la guerre par imprudence.
Si Feliciano reprenait ses esprits… Arthur préférait ne pas y penser. Obtenir de l'Italien des informations constituait un challenge intellectuel dont il se serait délecté en d'autres circonstances. Par contre, ils manquaient de temps pour rejoindre leur point de rendez-vous. L'Italien allait déjà les retarder dans leur progression. De plus, Francis ne voudrait certainement pas l'assommer pour trois jours environ, quand ils le confieront à des paysans ou des aubergistes, histoire d'avoir parcouru des kilomètres et des kilomètres avant d'être poursuivis. Arthur envisagea de négocier avec Feliciano son évasion.
Arthur tourna la tête vers un mouvement dans les branches.
Seulement un oiseau.
Cette guerre le maintenait en état d'éveil. Il se sentait au bord de la paranoïa. Non. Il prenait juste des précautions élémentaires là où son partenaire les oubliait purement et simplement. Autant d'insouciance l'énervait. Heureusement, il aimait Francis au point de lui pardonner ses plus grands défauts. En temps de paix, il adorait cette facette de sa personnalité. Les affrontements réveillaient les aspects les plus sombres d'Arthur. Francis l'acceptait et comprenait que ce ne serait que passager et qu'il pensait avant tout à leur survie et à des enjeux plus importants que leur humanité.
Cette tuerie entre Allemands et Italiens l'agitait. Feliciano serait capable de trahir une nouvelle fois Ludwig. Ou Ludwig de rendre la monnaie de sa pièce à l'Italien. Romano s'était déjà rangé de leur côté, ce qui avait retourné les lignes de combat. Une alliance serait peut-être envisageable. Feliciano ne lui faciliterait pas la tâche. L'Italien se complaisait à titiller ses nerfs pour une raison obscure. En agissant de la sorte, il stimulait l'intelligence d'Arthur pour son plus grand bonheur.
Les prochains jours s'annonçaient follement palpitants entre un Italien gémissant et un Français aux petits soins pour le blessé.
Il ne manquerait plus qu'on les prenne en chasse.
Arthur sourit de satisfaction quand les premières gouttes tombèrent à quelques mètres de leur arrivée au refuge.
Cachée dans un renfoncement rocheux et dissimulée dans une fausse broussaille, cette cabane possédait plusieurs fenêtres de tirs, une issue de secours et une source à proximité. Arthur aimait bien cet endroit qui surplombait les environs. Il était confortable et sécurisé. De plus, ses faeries évoluaient facilement dans cette forêt clairsemée pour les avertir de toute approche ennemie. Le lieu idéal pour quelques jours à soigner l'Italien malchanceux.
En sueur, Francis se déchargea de son sac et transporta le malheureux dans ses bras. Arthur craignait que Feliciano ne respire plus du tout et qu'il se retrouve avec un corps inanimé pendant plus de vingt-quatre heures. Il écarta les broussailles pour permettre à Francis d'entrer. Il effaça leurs traces et rentra toutes leurs affaires à l'intérieur.
Francis s'occupait déjà son frère mis à nu sur la table à manger.
« Oh ! Il est encore vivant, s'étonna Arthur.
- Est-ce que tu peux remplir le bac d'eau, s'il te plaît ? Il est très amoché. Il faut le laver pour qu'il ne choppe pas d'infection.
- Je savais qu'il fallait garder ce rhum pour une occasion spéciale, ironisa Arthur.
- Ce serait trop te demander de réchauffer l'eau avec de la magie ?
- Non. La crasse partira plus vite. Et je ferai moins d'aller-retour à la source. »
Arthur rêvait de se reposer au plus vite. Autant accélérer le mouvement. Il activa la protection de ses familiers magiques pour les abriter le temps de soigner Feliciano et de dormir suffisamment. Arthur préservait ses forces surnaturelles et physiques en ne les invoquant qu'après le coucher du soleil. Ainsi, ils récupéraient de la journée en toute sécurité et repartaient frais sur le terrain. Pas cette nuit, s'ils veillaient sur l'Italien.
Arthur revint avec le premier bac et le réchauffa immédiatement.
Francis se servit de l'eau à bon escient n'en perdant pas une goutte inutilement. Arthur adora qu'il se soucie de son bien-être en se préoccupant quand même d'une autre personne. Il décida de l'aider pour en terminer au plus vite. L'enveloppe charnelle de la nation n'avait pas été assez épargnée par son uniforme. En même temps, il s'était reçu plusieurs balles et était tombé parmi ses soldats sur un sol boueux. Il fallut trois seaux pour que son organisme soit débarrassé de ses impuretés.
Arthur se dépêcha d'aller remplir la dernière bassine pour extraire les balles et le recoudre. Francis possédait des mains sûres. Tout se passerait bien. Arthur essayait d'occulter de son esprit les marques qui n'étaient pas dues au combat et qui parcouraient la peau de Feliciano. Elles lui rappelaient vraiment quelque chose qui le rendait très mal à l'aise et nerveux. Il secoua la tête. Tout ceci lui remémorait son emprisonnement par Gilbert. Arthur prit une grande inspiration sous cette pluie torrentielle.
Un corps meurtri de cette manière lui évoquait les sévices qu'il avait endurés dans l'indifférence totale.
Il éprouvait presque des remords à s'être opposé à son sauvetage.
Il s'agissait d'une coïncidence ou de rixes plus anciennes. La guerre s'était éternisée. Lui-même possédait des cicatrices récentes. Tout de même, Feliciano en avait beaucoup trop. Son épiderme en était marbré.
Arthur revint très vite et chauffa l'eau, clairement dérangé par l'état de Feliciano.
Francis avait aseptisé la plaie la plus importante portée par un coup de couteau et terminait de la recoudre avec du fil chirurgical et une aiguille propre. Feliciano s'agitait légèrement. Son souffle s'accélérait sous la douleur. Il demeurait inconscient, mais sensible.
« Je peux l'assommer pour éviter qu'il souffre, proposa Arthur.
- Il a pris un coup sur la tête. Évitons d'aggraver son cas. Tu me passes les instruments ? »
Pris d'un élan de pitié inattendue, Arthur posa sa main sur la tête du blessé pour le plonger dans un sommeil très profond.
« Arthur ?
- Il dort. Il risque de voir des licornes roses avec des crinières arc-en-ciel, mais ça le traumatisera moins qu'une douleur à la limite du conscient.
- Merci pour lui, sourit Francis.
- Ça ne durera pas une éternité.
- Oh ! Oui ! Je m'attelle à la tâche ! »
Arthur laissa Francis sortir la première balle du flanc gauche de Feliciano. Il aseptisa les chairs ouvertes en espérant que l'esprit de Feliciano était plongé dans un champ de fleurs multicolore et la referma. Francis s'octroya ainsi une pause avant de s'occuper de l'épaule droite. Arthur renouvela l'opération. Ils s'intéressèrent ensuite à la tête. Les plaies avaient beaucoup saigné, mais n'étaient que superficielles. Ils bandèrent ses blessures restantes. Francis replaça la cheville de Feliciano, car ce devait être assez douloureux, et la stabilisa.
À bout de force, ils installèrent Feliciano sur le matelas de fortune et l'enveloppèrent de leur dernière couverture chauffée au préalable.
Ils se débarrassèrent du contenant souillé du seau d'eau, en remplirent un propre pour leur consommation, rangèrent tout leur matériel en cas de fuite prématurée, mangèrent en silence et rejoignirent Feliciano dans le lit pour le réchauffer. Le brun avait perdu bien trop de sang pour maintenir sa température toute la nuit. Sa peau demeurait blême. Feliciano respirait à un rythme lent qui s'apparentait plus au repos et à la récupération qu'à la survie immédiate. Son organisme ne répondait quasiment plus, ce qui les obligea à faire attention à lui.
Arthur repensa aux bleus, griffures, tâches rondes et rosées, coupures et autres cicatrices anormales sur le corps de Feliciano. Son expérience terrible ne se prêtait pas à tout le monde. Feliciano aimait peut-être les relations sadomasochistes et le cachait derrière son sourire charmant. Pourtant, Arthur doutait que Feliciano soit adepte de ce genre de pratiques. Il réagissait mal à la douleur d'après tous ses proches.
Arthur s'endormit, l'esprit tourmenté, en espérant obtenir des éclaircissements de la part de Feliciano.
Francis avait forcément remarqué la même chose. À deux, ils sauraient.
