Chapitre 2 : The Chase
Le Maître ne sent pas la présence du Docteur dans le vaisseau. Il a dû aller faire du tourisme avec son animal de compagnie. Il renifle d'un air méprisant. Du… tourisme ! Une capacité intellectuelle presque aussi affûtée que la sienne et tout ce qu'il trouve à faire de sa vie, c'est du tourisme ! Quel stupide gâchis !
Il renifle à nouveau.
Il y a un intrus dans le TARDIS. Une désagréable odeur fauve flotte dans l'air. Intéressé, il sort dans la partie ouverte de la cage. Il se passe quelque chose et il pourrait en tirer avantage. Enfin !
La porte de sa petite pièce s'ouvre lentement. Un visage avance prudemment dans l'entrebâillement. Une tête étroite presque chevaline avec de gros yeux mobiles. Des yeux de prédateur qui ont immédiatement repéré la cage et son occupant. Sur les lèvres simiesques un grand sourire apparaît, découvrant des dents aiguës.
Le reste du corps suit le mouvement et la créature dans son entier se tient maintenant dans la salle. Il a une forme humanoïde, avec des membres grêles et un torse épais. La tête posée sur un cou mince tourne dans tous les sens en humant l'air.
Le vêtement est en tissu grossier et laisse la moitié des jambes et les pieds nus.
« Hé, l'ami ! »
L'individu se baisse à son niveau et passe un bout de langue sur ses lèvres.
« Je suis le Maître et tu dois m'obéir ! » ajoute le Maître en essayant de fixer les gros yeux.
Mais son champ de vision est rétréci par sa taille et il n'arrive pas à regarder les deux yeux en même temps.
La créature éclate de rire. C'est un bruit grinçant finissant par une note saccadée.
« Tu en as après le Docteur ? demande le Maître.
– Oui, Docteur… »
Il hoche la tête de façon écœurante avec son cou trop mobile.
« Nous pourrions nous allier. Moi aussi j'ai un compte à régler avec lui. Ouvre-moi la cage et nous le combattrons ensemble. »
Puis, il ajoute :
« Comment es-tu entré dans le TARDIS ? »
L'être fronce le nez.
« Il a encore oublié de fermer la porte, cet idiot, n'est-ce pas ? »
Nouvel éclat de rire.
« Je n'ai pas besoin d'allié, susurre l'homme, mais j'ai bien envie d'un jouet. »
Il écarte une main, et une longue griffe jaillit, qui fait presque la moitié de la taille du Maître. Il se met à défaire les fermetures de la cage.
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Le Maître se glisse en rampant dans l'amas d'objets divers qui s'entasse dans une des nombreuses chambres de stockage du TARDIS.
« Je te laisse cinq minutes d'avance, chétive créature, lui avait dit le monstre, sinon, ça ne serait pas amusant. »
Voilà plusieurs heures qu'il court dans les couloirs du vaisseau, maintenant. À deux reprises il avait réussi à atteindre la salle de commande, mais n'avait pas eu le temps de grimper sur la console pour manœuvrer le levier d'ouverture des portes.
Assis, le dos contre une boîte ronde, il reprend son souffle. Puis il entreprend d'explorer le lieu. Qui sait s'il n'arriverait pas à y trouver quelque chose qui pourrait lui servir d'arme.
« Je te renifle, petit homme, crie la voix de l'intrus, proche… trop proche. Tu es là, pas loin, je vais t'attraper maintenant ! »
On y sent de l'agacement. Il commence à trouver le jeu un peu long, et la proie pas assez facile à saisir.
La boîte ronde est un carton à chapeau. Le Maître jette un coup d'œil à l'intérieur, et pousse un soupir de joie. Il aperçoit une longue aiguille tarabiscotée, plantée dans l'invraisemblable bibi qui occupe le carton. Il s'en empare. Elle est un peu lourde. C'est du bon métal, bien solide. Il a enfin une arme.
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Le Maître serre les jambes autour de la branche de lierre, se tenant à une tige d'une main, tandis que l'autre soupèse la pesante aiguille. Il a dispersé une grande partie de ses vêtements, abandonnant un peu partout sa veste, ses gants, ses chaussures, sa chemise même, pour dérouter l'odorat de son poursuivant.
Cela lui a laissé le temps de gagner le cloître*, et d'escalader le lierre. Le prédateur finira par trouver la piste de l'odeur la plus forte, mais à ce moment-là, il sera prêt.
La créature avance prudemment, toutes narines déployées. Le Maître retient son souffle. Il l'attend en haut d'une arcade. Il attend que la tête de "l'homme" soit à son aplomb. Celui-ci s'est arrêté. Son cou pivote dans tous les sens. Il aspire l'air bruyamment.
Encore un pas. Le Maître se laisse tomber sur le crâne hérissé de quelques poils raides. Ses pieds s'enfoncent dans les oreilles pour garder l'équilibre, tandis que des deux mains, il plante l'aiguille de toutes ses forces dans un des yeux globuleux.
Un rugissement de douleur de la créature. Il se sent saisi, le torse presque broyé. Il frappe encore. Il a touché une des mains. Nouveau cri. Il agrippe le tissu de la manche et rampe pour atteindre l'épaule. Jetant les jambes autour du cou, il noue ses deux pieds ensemble, serrant la gorge.
L'autre main l'a attrapé et le tire. Il ne pourra pas tenir plus de quelques secondes avant d'être arraché de sa monture. Sous ses yeux, les vertèbres et là, la jonction entre les deux os. Il y enfonce désespérément son aiguille.
La créature réussit à le désarçonner. Il a la sensation qu'on lui démantèle les bras et les jambes. Il est obligé de lâcher son arme. Il est projeté en l'air. Après un interminable vol plané, il retombe à plat ventre. Son menton heurte durement le sol et il perd connaissance.
[*Le cloître est un lieu qui existe réellement dans la série, dans le TARDIS. D'ailleurs, lorsque la cloche du cloître sonne, c'est qu'il y a un problème grave avec la machine. C'est sa façon de manifester qu'elle ne va pas bien.]
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L'odeur écœurante du sang. L'odeur de la bête, forte, lancinante. La douleur dans les côtes, la tête, les bras. Il reste immobile, écoutant. Continuant à faire le mort, par prudence. Mais il n'entend rien.
Il ouvre lentement les yeux. À distance, flou, il voit le visage de l'autre. Qui est au sol, lui aussi et qui est immobile également. Il s'assoit, grimaçant sous la douleur.
La créature est morte. L'aiguille dépasse encore de son cou, comme une banderille miniature. C'était son point faible, ce cou fin et mobile. Le Maître a un sourire. Il n'a pas perdu la main, malgré plusieurs mois d'inactivité. Il s'essaierait bien à rire aussi, si ses côtes ne lui faisaient pas aussi mal.
Mais ce n'est pas le moment de se féliciter. Il est seul dans le TARDIS, il est libéré de la cage. Il est temps pour lui d'en profiter pour s'échapper. Il prend juste quelques minutes pour récupérer la grande aiguille qui pourrait lui être utile, pataugeant dans le sang épais et malodorant.
Le chemin jusqu'à la salle de commande lui paraît interminable. Il doit s'appuyer souvent sur le mur pour reprendre son souffle. Ses pieds nus laissent des empreintes sanglantes sur le sol et ses mains laissent des marques sur les parois.
Une fois arrivé, la hauteur de la console le décourage presque. Le levier semble hors de portée. Il enfonce l'aiguille dans un interstice pour lui servir d'échelle. Puis il progresse lentement vers le haut. Arrivé à la partie en surplomb, il met l'aiguille dans sa ceinture pour libérer ses deux mains, et se suspend en extension, avançant seulement à la force des bras.
Il doit mobiliser toute sa volonté pour ignorer que ses côtes cassées n'apprécient pas l'exercice.
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Il laisse quelques instants la douleur s'atténuer avant de manœuvrer le levier. Enfin la liberté ! Pour descendre, il se laisse simplement tomber au sol, atterrissant à quatre pattes. Ce mouvement brusque provoque un vertige qu'il combat en inspirant lentement.
« Docteur, les portes sont ouvertes ! »
La voix de Tegan ! Malgré la nausée et l'éblouissement, il se lève et se retrouve face aux pieds de la jeune femme. Ils sont simplement chaussés de sandales. Il lève son aiguille et s'apprête à la planter dans le métatarse entre deux phalanges. Pourquoi est-ce qu'il hésite à le faire, tout à coup ?
« Attention ! » crie le Docteur.
Il saisit le Maître par le torse, rudement. Celui-ci pousse un cri et s'évanouit. Cette fois-ci, la douleur a été trop forte.
Lorsqu'il ouvre les yeux à nouveau, il reconnaît le plafond familier de la cage à Maître. Il est dans la partie ouverte où on a déplacé son lit. Sa poitrine est bandée, et il est propre, débarrassé du sang et presque de l'odeur de sa victime.
Il tourne la tête et aperçoit, assise sur une chaise à côté de la cage, Tegan qui somnole à demi, ployant le cou par moment. Il soupire et pense :
« Trop lent, j'ai été trop lent ! »
« Vous êtes réveillé ? »
Elle le regarde et il est surpris par l'inquiétude qui pointe dans ses yeux. Elle lui tend un verre.
« Pour la douleur », dit-elle.
Il avale une gorgée. C'est de la valériane. Oui, cela va calmer un peu la douleur et probablement le faire dormir aussi. C'est ce qu'il a de mieux à faire de toute façon. Il a échoué.
Le Docteur apparaît à la porte. Les bras croisés, il le regarde sans aménité. Cependant, au bout de quelques minutes, il dit d'un ton légèrement radouci.
« Merci pour l'Eqhomus. »
Le Maître grogne et se tourne difficilement sur le côté, dos à la porte.
