« Nom, prénom, âge, race, date et lieu de naissance. » Me réclama la même garde qu'au marché, assise en face de moi.
Je fixais la table boisée sur laquelle mes poings étaient posés, les yeux rougeâtres et encore bouffis par mes larmes encore toutes récentes. J'avais pleuré comme une enfant du marché jusque l'immense bâtiment immaculée auquel je fus menée. Je n'avais pas tout suivie, mais je me doutai que la vieille bique avait dû insister pour que l'on me file une « correction bien méritée ». Je n'avais pas osé jeter un seul regard au jeune homme dénommé Nevra, trop honteuse de mon comportement, mais également trop chamboulée par cette ressemblance si frappante entre lui et l'homme que j'aimais, de mon vivant. C'était mon Nico' trait pour trait, mais… En même temps, ils étaient radicalement différents. Nevra, par exemple, n'avait pas hésité à me faire ouvertement du rentre-dedans, durant le trajet, chose que mon Nico' ne se serait jamais permise, du moins en public. Je pouvais au moins être sûre que ce n'était pas lui. Mon regard améthyste se releva lorsque je sursautai, mon interlocutrice venant de frapper le poing sur la table, ne supportant visiblement pas mon silence, et le fait que je ne l'écoute probablement même pas. Lorsque nos regards se croisèrent, elle reprit, d'une voix sévère :
« Nom, prénom, âge, race, date et lieu de naissance. Tu as perdu ta langue, ou quoi ? », Me gronda-t-elle, faisant tourner son stylo entre ses doigts fins, les bras croisés sur une feuille blanche, prête à noter mes déclarations. Je compris qu'il était temps que je sorte de mon silence : j'allais vivre ici, après tout.
« Je m'appelle Natacha Kaznof, j'ai 20 ans, je suis née le 20 Janvier 1994, à Strasbourg. , Déclarai-je, d'une voix si calme que je m'en étonnais presque
- Strasbourg ? C'est quoi, ça ? , M'interrogea-t-elle, ne croyant visiblement pas que je sois bien une Strasbourgeoise.
- Une… Un… petit village. Perdu dans les montagnes. Il est très peu connu. » , Mentis-je, pour sauver un peu les meubles.
Un léger soulagement s'empara de moi lorsque je vis qu'elle semblait croire à mon bobard, puisqu'elle commençait à noter ce que je venais de lui dire. Je pensais m'en être relativement bien sortie… Sauf que j'avais oublié un détail :
« Tu ne m'as pas dit ta race. , Déclara la jeune femme aux cheveux blancs
- … Pardon ? »
Par « race », elle voulait dire « origine » ? Si oui, je pense pas qu'elle considère que « franco-russe » ce soit une race de son monde. J'allais me faire griller ! Mon malaise par rapport à cette question se fit sentir, apparemment, puisque je vis mon interlocutrice se lever, et se rapprocher de moi, son calme apparent semblant renfermer une menace imminente.
« Tu vas la cracher, ta pilule ? T'es quoi ?
- Mais… Je… Je… Vois pas de quoi vous… » Commençai-je à balbutier, son œil bleu clair me transperçant, me raidissant de peur.
Je la vis écarquiller les yeux, et je crois qu'elle comprit la situation. Je la vis se mettre une main à son front, comme pour se remettre les idées bien en place, puis s'asseoir à nouveau en face de moi, croisant les mains, d'un air presque solennel :
« Je suppose que tu n'es pas née à Eldarya, hein ?
- Vous supposez bien.
- Tu es donc une humaine… On peut dire que vous, les humains de l'Autre Monde, vous êtes aussi rare que des cendres de Phoenix! »
Je ne pus qu'acquiescer en souriant, comprenant que cette expression était sûrement l'équivalent de notre fameux « aussi rare que du pétrole ». Le visage de la demoiselle sembla se radoucir à vue d'œil, et je la vis se lever. Je fis de même, lorsqu'elle m'en fit le signe. Nous sortîmes de la pièce où elle m'avait faite passer cet interrogatoire express. Nous traversâmes multiples couloirs, tous parfaitement pavés, élégants, des colonnes de marbre soutenant le plafond. L'architecte qui avait fait cette bâtisse avait vu grand… Peut-être même trop grand. Nous rendre jusque la seule pièce où mon interlocutrice voulait m'amener nous prit facilement 15 minutes. Cela me laissa le temps de contempler un peu le lieu où je me trouvais, mais à la longue, ça gonflait. Quand enfin, une grande porte nous fit face. Immense, et colorée d'un bleu royal, les poignées longues et dorées. Ca ressemblait presque à une porte menant à une salle de bal, genre la salle où Cendricruche rencontre son prince tant rêvé. La Garde me passa devant et toqua trois fois à la porte. J'entendis un profond râle, visiblement, on dérangeait, quand une voix féminine nous ordonna d'entrer. La jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa la lourde porte, entrant la première. Moi, je me fis aussi discrète qu'une petite souris et refermait derrière moi, après avoir emboîté le pas à la demoiselle. Je restai dans son ombre, les bras dans mon dos. Je remarquai Nevra, attablé parmi les gens présents. Il me fit un petit clin d'œil, et un signe de la main. Je détournai le regard, trop mal à l'aise. Mal à l'aise par rapport à notre première rencontre, et aussi parce que sa simple présence me rappelait ma désormais solitude à Eldarya. Je ne savais pas si je devais le voir comme un imposteur, ou comme un simple individu. Qu'importait :
« Crown, qu'est ce qui vous amène ? », Déclara une voix féminine et forte, dont la propriétaire se leva.
J'en détaillai la propriétaire : ce qu'elle était jolie ! Sa silhouette était élégante, et forte, mise en valeur par une tenue de combat qui laissait deviner ses courbes, pas forcément très généreuse, mais qui lui accordait un grand charme. Son visage était légèrement rond, et en dégageait un air presque enfantin, renforcé par ses grands yeux ronds et bleus… Bleus, tout simplement. Je contemplais ses longs cheveux raides et noirs de jais lorsqu'un « détail » me parvint : des oreilles. Des oreilles animales. De petites oreilles trop mignonnes qui se mouvaient selon les expressions du visage de la jeune femme ! C'était trooop Elle paraissait si mignonne avec ! Je sursautai, me rendant compte de mes réactions aussi niaises que celles de petites cruches dont je passais mon temps à me moquer. Je toussotais et écoutais la dénommée « Crown » parler.
« Hum… Je m'excuse de vous déranger dans vos occupations, mais il s'avère que la jeune fille présente derrière moi vient de… L'Autre Monde. , Expliqua-t-elle, visiblement mal à l'aise.
- QUOI ?! » , S'exclamèrent d'une seule voix toutes les personnes présentes.
Tous les regards se braquèrent sur moi, je rougis, mal à l'aise. Être le centre d'attention ne faisait pas partie de ce dont j'avais l'habitude, je n'aimais pas ça. Je me reculai légèrement derrière Crown, qui se poussa pour que tous puissent me voir. La traîtresse ! Un elfe à la longue chevelure bleue, retenu en une basse queue de cheval se redressa dans son fauteuil. Il paraissait de taille moyenne, et sa tenue un peu tirée à 4 épingles me mit mal à l'aise. Malgré son jeune âge, il avait déjà des airs de haut fonctionnaire. Son regard turquoise croisa le mien, je me raidis à nouveau, ce qui lui arracha un rictus : suuuper. Je venais de lui donner pour première impression d'être une idiote ! Je me détendis néanmoins quand un autre homme attira mon attention, en prenant la parole. Il paraissait assez grand, et avait un visage tendre et affectueux. Ses petites lunettes rectangulaires lui donnaient presque un air de grand frère, si l'on excluait la corne bleue scintillant sur son front, et ses oreilles basses et pointues. Je l'écoutais, attentivement :
« Comment es-tu arrivée à Eldarya ? , Me demanda-t-il, d'une voix douce, qui me mit instinctivement en confiance.
- Je… J'ai voulu échapper à un malade qui m'avait agressée et qui m'a fait l'entaille sur la joue que j'ai en ce moment. J'ai couru dans la rue, je l'ai traversé sans regarder. J'ai été percutée par un camion… » Commençai-je, avant de m'arrêter face à leurs airs incompris lorsque je prononçais le mot « camion ».
Ces petites réactions me rappelèrent celles des enfants à qui l'on explique un nouveau mot, je leur expliquais donc :
« Un camion, c'est un véhicule qui peut peser plusieurs tonnes, et qui peut atteindre jusqu'à plus de 100km/h. Je suppose qu'il avait justement cette allure lorsqu'il m'a percutée. Enfin bon, la violence du choc m'a tuée sur le coup, je pense. Et quand je me suis réveillée, j'étais à Eldarya. »
Mon histoire les laissa apparemment littéralement sans voix. Puis d'un coup, d'un seul, ils se mirent à converser entre eux, parlant ouvertement de mon cas alors que j'étais juste sous leur nez :
« Un passage vers Eldarya n'a pas pu s'ouvrir depuis l'au-delà ! , Déclara l'elfe aux yeux turquoises avec qui j'avais échangé un regard.
- Et même s'il s'était ouvert, elle ne serait probablement qu'une âme errante… , Renchérit un deuxième homme, dont la voix puissante m'arracha un frisson.
- Au pire, on s'en fout : elle est là, autant étudier son cas, on tirera les conclusions après… Sauf si elle passe à la casserole avant, hein Valkyon ? , Déclara Nevra, toujours un air léger et malicieux au visage, comme si la « gravité » de la situation ne l'atteignait guère.
- Tous mes subordonnés ne meurent pas, Nevra. » , Déclara ce même homme à la voix puissante que j'avais cité plus haut. Je retins son nom : « Valkyon ».
Leurs petites discussions continuèrent tranquillement, ils m'en mirent totalement à l'écart, ce qui me vexa assez. J'étais la première concernée, après tout ! Et ils m'ignoraient comme si je faisais partie du décor ! Je regardai Crown, qui restait là, presque morne, semblant réfléchir à l'utilité de sa propre existence au sein de cette société, et se poser des questions existentielles comme « Est-ce que les licornes ont un zizi ? Si oui, ce sont des doubles licornes… ». Je lui tapotai l'épaule, elle sursauta. Je lui murmurai à l'oreille que je souhaitai connaître le nom des personnes présentes dans la pièce. Elle me présenta donc les personnes. Nevra, que je connaissais déjà, puis l'elfe, qui s'appelait en réalité Ezarel, suivi de Valkyon, dont j'avais retenu le nom toute seule. La sorte de « licorne humanisée » s'appelait en réalité Keroshane, et la femme renard portait le nom de Miiko. Crown m'expliqua que Miiko était la supérieure hiérarchique des 4 autres hommes, et que chacun avait un rôle assez important au sein de la garde d'Eldarya. Chacun en dirigeait une branche : Nevra dirigeait la « Garde de l'Ombre » spécialisée dans les missions d'infiltrations… Des ninjas version Barbie Reine des Fées, quoi ! Ezarel, lui, s'occupait de la Garde Absynthe, spécialisée dans la concoction de potions en tous genres. Valkyon menait la garde Obsydienne, dont le combat armé était la prédilection, qu'il soit à distance ou au corps à corps. Je retins un pouffement de rire. Faut dire que lorsqu'un glorieux « This… is… SPARTA ! » nous trotte dans la tête suite à une description méga sérieuse d'un militaire, on a pas trop envie que ça se sache. Surtout si le combattant est dans le coin. Je préfèrerai éviter de me faire des ennemis dès mon arrivée… Même si j'avais un peu fait une arrivée en Grandes Pompes (et aussi en Pompes Funèbres). Bref. Je demandai à Crown de quelle garde elle était membre, cette dernière me sourit doucement en me répondant qu'elle était de la Garde Obsydienne. Elle se présenta enfin : elle s'appelait Thorn Crown, avait 18 ans et avait intégré la garde depuis ses 15 ans. J'étais donc son aînée de deux ans. J'allais prendre la parole lorsque Keroshane s'adressa à moi :
« Pardon d'interrompre votre discussion, mais j'aimerai que tu me suives… Euh…
- Natacha. Natacha Kaznof. », Complétai-je, avant de commencer à me diriger vers la sortie.
Je saluai d'un signe de tête les personnes présentes, et sortit, suivie de Kero.
Il m'amena jusqu'une petite salle, qui semblait être un cabinet médical, puisque je vis ce qui ressemblait à une table d'oscultation, ainsi que diverses potions, probablement créées par l'Absynthe, si ce que Thorn m'avait dit était bien vrai. Keroshane m'intima de m'installer sur la table d'osculation d'un signe de main et d'un sourire. Je m'exécutai, pendant qu'il prit la parole :
« Rassure-toi, tu ne deviendras pas un cobaye ! Je vais juste faire un examen médical classique, pour m'assurer que ton organisme est bien « aux normes » si l'on peut dire. Je vais juste te demander… De… Comment dire… Euh… »
Un petit silence s'installa tandis que j'avais progressivement en face de moi une licorne humaine qui passait de bleu à rouge. Plus que le blanc et je pourrai officiellement l'appeler « François le Français ». Je compris qu'il désirait que je retire mes vêtements, je lui fis comprendre d'un sourire qu'il n'avait pas besoin d'en dire plus. Cette compréhension silencieuse sembla détendre le jeune homme, qui se retourna pour s'atteler à l'ouvrage, préparant divers bocaux, et autres ustensiles médicaux dont j'ignorai l'utilité, et parfois même l'existence. Je délaissai ma robe rose framboise et mes bottes de cuir, pour révéler mon corps frêle aux articulations rosées, uniquement caché par un ensemble de sous-vêtements noirs à la fois simple et élégant, ainsi que les hautes chaussettes, noires également, qui masquaient mes mollets. Keroshane fut visiblement encore plus mal à l'aise que moi, alors que lui n'avait pas ôté un vêtement, ni même ses lunettes. L'idée qu'il n'eut jamais vu ou touché un corps féminin me traversa vaguement l'esprit, mais je la chassais bien loin : je mettais le nez dans un sujet qui ne me concernait pas. J'attendis ses instructions, Keroshane me fit donc signe de m'asseoir, avant de prendre la parole :
« Comme je l'ai dit, l'examen sera très sommaire. C'est juste pour s'assurer que ton corps ne présente aucune caractéristique particulière, on ne va pas te mettre en cage pour t'étudier ! » M'expliqua-t-il, avant de sourire légèrement à sa petite plaisanterie.
Moi, je n'eus pour réaction qu'un simple sourire. Bizarrement, l'idée de finir en cobaye ne m'eus jamais effleuré l'esprit, même quand il en avait fait l'allusion quelques minutes auparavant. Même si mon cas était singulier et avait apparemment soulevé bien des questions parmi les hauts gradés, je ne doutai pas un seul instant du fait qu'ils ne m'abaisseraient pas au rang d'un simple animal étrange. Keroshane s'approcha de moi, avec entre les mains un objet qui ressemblait à un masque à oxygène fait de cuivre, avec au niveau de la bouche une bulle de verre. Bien que je pensais avoir compris comment cela fonctionnait, j'attendis les instructions de Keroshane :
« Tu vas mettre ça au niveau de ta bouche et de ton nez et respirer normalement pendant 5 minutes. Ca va me permettre de voir si tu continues à émettre du CO2, donc si ta respiration est bien normale. » M'expliqua-t-il en me plaçant l'objet entre les mains.
J'acquiesçai, et mit l'exercice en exécution. Je mis le masque à oxygène sur la partie basse de mon visage et me mit à respirer normalement. Comme 5 minutes, à ne rien faire à part respirer, c'était long, Keroshane en profita pour m'expliquer le fonctionnement d'Eldarya. Il me répéta quasi mot pour mot ce que Thorn m'avait dit, avec plus de détails. J'appris en revanche une chose : que le monde d'Eldarya était ce qu'il était grâce à l'existence d'une énergie, contenue dans un cristal. Cette énergie était le Manaa, et était un peu une sorte de « deuxième oxygène » pour reprendre les mots de Kero. Je l'écoutai attentivement, et me demandait si ce même Manaa n'avait pas eu une influence sur mon passage vers Eldarya malgré ma mort… Une idée qui me sortit bien vite de la tête, lorsque mon interlocuteur m'apprit l'existence des « passages de sorcière », qui était les seuls à pouvoir mettre en lien les deux mondes. Tout contact avec l'au-delà était strictement impossible. L'hypothèse de la réincarnation me caressa alors l'esprit, bien qu'elle soit peu probable. Le principe de la réincarnation était que seule l'âme revenait à la vie lors de la mort du corps, et venait habiter une nouvelle enveloppe charnelle. Même si mon esprit avait pu revenir à la vie, mon corps ne l'aurait probablement pas pu. Quand les 5 minutes furent écoulées, je retirai le masque à oxygène, et le tendit à Kero. Je remarquai que la bulle de verre s'était teintée d'une vapeur bleue. Peut-être était-ce signe que je respirai normalement. Keroshane nota les résultats sur une feuille de papier qu'il avait sortie de Dieu sait où, avant de prendre l'objet, d'en dévisser la bulle de verre, et de laisser la vapeur bleue s'élever dans l'air, pour peu à peu disparaître dans l'atmosphère. Il se retourna ensuite, et se saisit d'un stéthoscope, et vint près de moi. Il l'enfila et me demanda d'inspirer et d'expirer profondément. Je m'exécutai, frissonnant légèrement quand le métal glacé entra en contact avec ma poitrine. Il le déplaça à divers endroits près de l'emplacement de mon cœur, quand sa corne scintilla. Je remarquai alors dans son dos le stylo commencer à se mouvoir par on ne savait quelle force invisible et commencer à écrire seul sur la feuille. Je ne pus m'empêcher de fixer ce spectacle, à la fois stupéfaite et émerveillée par cela : de la télékinésie ! C'était énorme, comme pouvoir ! J'étais tellement prise par ce constat que je m'étais arrêtée de respirer profondément, ce fut Keroshane toussotant qui me ramena à la réalité.
« Désolée, j'étais très surprise ! Je n'avais jamais vu de télékinésie sur Terre ! C'est génial, comme don ! , M'exclamai-je, avant de reprendre mon ouvrage.
- C'est pratique, c'est vrai ! », Renchérit Kero, en souriant doucement, avant de se re-concentrer sur le rythme de mon cœur.
Il retira finalement le stéthoscope de ma poitrine et de ses oreilles, pour le poser sur le bureau. Il prit ensuite une feuille d'essuie-tout, et l'étendit sur le bureau, puis un bocal remplit de feuilles d'un joli ocre, qu'il disposa sur ce même essuie-tout. Puis il prit une seringue, avant de s'approcher de moi et de se saisir de mon bras :
« Les feuilles disposées sur le bureau sont des Confitemini Sanguinis. On s'en sert pour détecter des maladies ou des anomalies qui peuvent être présentes dans le sang. Si les feuilles deviennent vertes, tout va bien. Si elles pourrissent, ça veut dire que ton sang renferme une anomalie. , M'expliqua-t-il, en examinant mon bras, pour savoir où piquer.
- Et si elles restent ocres ? , Demandai-je, curieuse.
- C'est impossible : ces feuilles sont utilisées depuis plusieurs milliers d'années à Eldarya, et pourtant, jamais aucun résultat n'a été ocre.
- Et tu vas me dire que tu as étudié le cas de chaque patient à qui on a administré ces feuilles sur plusieurs milliers d'années ? »
Mon argument sembla le vexer, je m'en fichai : j'avais dit ce que je pensais vrai, on ne pouvait jamais être sûr de rien. Sur Terre, chaque jour, de nouvelles maladies étaient sans cesse découvertes, alors que l'on ne les soupçonnait même pas. Eldarya ne pouvait pas faire exception à cette règle. La certitude était un luxe que seul les idiots s'autorisaient. Comme pour se venger (du moins je le crois), Keroshane me planta plusieurs fois l'aiguille de la seringue dans le coude, prétextant avoir « loupé la veine ». Ouais, bien sûr, ouais… Quand enfin, il préleva le sang, il retira l'aiguille en douceur, et se retourna vers les feuilles, pour verser délicatement le contenu de la seringue dessus. Nous attendîmes quelques minutes. Kero m'autorisa à me rhabiller, je le fis sans hésiter. Aussi tôt dit, aussi tôt fait, ma robe se retrouva à nouveau à masquer mon corps. Pendant que je sautillais enfilant à nouveau mes bottes, j'entendis Kero lâcher inspirer brièvement, signe de peur et de stupéfaction. Je m'approchais donc du bureau, une fois mes bottes aux pieds et regardai l'état des feuilles. Elles étaient… Rouges. Oui. Rouges. Ni plus, ni moins. Un très beau rouge vermeil, qui dissimulait les traces de sang versées par Kero. A noter qu'elle avait également séché, au lieu de pourrir comme le voulait le bon fonctionnement du test. J'étais donc la première Eldaryenne à me retrouver avec un test sanguin probablement inconnu. Paniqué, ce dernier m'attrapa par le poignet et sortit avec moi en trombe du cabinet. Il tambourina contre une grande porte, aussi pâle que s'il eut vu un fantôme. Il était blanc comme neige ! On lui ordonna d'entrer, je reconnus la voix de Miiko. Il se précipita à l'intérieur de la pièce, où se trouvaient –encore- la femme renarde, accompagnée d'Ezarel, Valkyon et Nevra. Derrière son siège se tenait un colosse à la peau ébène et à tête d'animal. De sanglier, d'ailleurs. Tous regardèrent Keroshane d'un air à la fois amusé et curieux. Ils se demandaient déjà quelle bizarrerie il allait leur raconter, ça se voyait sur leur visage. Il ne les fit pas plus attendre :
« J'ai fait faire à Natacha le test des Confitemini Sanguis. Et le résultat… Elles… Elles sont devenues rouges, et elles ont séché ! » , Expliqua-t-il l'air paniqué.
Un long silence suivit… Visiblement, personne ne savait ce que cela signifiait, moi la première. Nevra prit la parole, me fixant de son œil gris :
« C'est toi le doc', je te ferai dire… Moi, le seul truc que je peux dire, c'est qu'elle est mignonne, et affectueuse ! , Déclara-t-il d'un air amusé.
- Eh bien figurez-vous que-, Commença Kero avant d'être coupé par Ezarel, qui visiblement, s'en foutait.
- Comment ça « affectueuse » ? » Demanda-t-il, d'un air amusé, en me scrutant du coin de l'œil.
Je vis rouge, et me précipitai vers Nevra pour l'attraper par les cheveux et lui foutre la tête dans la table pour éviter qu'il ne dise quoi que ce soit sur notre première rencontre. Les regards se braquèrent sur moi, je remarquai que je venais publiquement de faire manger à Nevra le mobilier, ce qui ne semblait pas l'inquiéter plus que ça, d'ailleurs. Je le sentais rire, sous la main mise que j'avais sur ses cheveux. Notre petit « secret » devait grandement l'amuser. Je me sentis mal à l'aise devant les regards stupéfaits de l'Assemblée, et prit la parole pour justifier mon acte :
« Vous… Devriez écouter Keroshane. Je pense qu'il a le droit d'être entendu, surtout que vu son air paniqué, les résultats doivent être… Importants. » Mentis-je, avant de lâcher la chevelure de Nevra et de venir me réfugier derrière la silhouette de Keroshane, honteuse de mon comportement.
Je remarquai alors Valkyon m'adresser un petit rictus, ma gêne ne fit que grandir. Je détournai le regard, et préférai écouter Kero :
« Si le test a ce résultat, ça doit signifier que son sang est extrêmement différent du nôtre. Il va falloir parvenir à en examiner la composition ! Il se peut qu'elle renferme des éléments chimiques encore inconnus !, Déclara Keroshane, d'un air grave.
- Fais lui faire tous les tests que tu jugeras utile ! On a d'autres choses à faire que de s'occuper d'une humaine. Tu sais aussi bien que moi dans quelle panade nous nous trouvons Kero ! », Déclara sèchement Miiko, avant de nous faire signe de partir.
D'un air presque résigné, Keroshane me fit signe de le suivre. J'inclinai la tête en signe de salut, avant commencer à le suivre quand la voix d'Ezarel rompit le silence :
« Miiko, une idée vient de me traverser l'esprit : pourquoi ne pas mettre cette humaine à l'épreuve ? Nous pourrions lui faire intégrer une Garde., Proposa-t-il, tandis que je notai dans ses yeux une lueur qui ne me plut pas DU TOUT.
-C'est vrai que c'est une solution à ne pas écarter. Avec les récents évènements, nous manquons d'effectifs. , Renchérit Valkyon, en croisant les bras sur son imposant torse.
-Et à la rigueur, si elle sert à rien, on l'abandonnera et puis c'est tout ! , Conclut Nevra, d'une voix enjouée, comme si cette idée fut la plus amusante qu'il eut de toute sa vie (qui allait raccourcir s'il continuait…).
- Ne prenez pas de décisions sans mon accord ! On ne sait rien d'elle ! Qu'est ce qui vous dit qu'elle n'est pas ici par intérêt ? » , Interrogea Miiko, d'une voix énervée et autoritaire en fronçant les sourcils dans ma direction.
Je finis par remarquer un « détail » dans la main de la seule femme. Un bâton blanc, qui possédait une boucle à laquelle était rattachée une cage à oiseau. De cette cage émanait une douce lueur bleuâtre. Peut-être était-ce le fameux « Manaa » dont m'avait parlé Kero… Ou pas. Lorsque je vis le contenu de la cage s'enflammer, pour se propager à travers l'objet, je changeais bien vite d'avis. Non. Ca ne devait pas être ça. Néanmoins, le regard de Miiko intercepta le mien. Nous nous fixâmes silencieusement quelques secondes, je sentis dans ses yeux bleus et profonds comme un appel. Comme si indirectement, elle demandait à ce que ma voix s'élève, pour entendre ce que je pensais, et pouvoir lever le voile du mystère sur mes intentions. Je lui souris, et hochai positivement la tête, avant de passer devant Keroshane, légèrement nerveuse. Je pris la parole :
« Pensez ce que vous voulez, la seule chose que j'ai à dire est que je suis perdue dans un monde dont je ne connais rien. Je ne sais pas quels sont les évènements qui vous ont apparemment affaiblis, je ne sais pas qui vous êtes, ce que vous êtes, et je ne suis même plus sûre de ce que je suis moi-même. Donc vous pensez sérieusement que ma première préoccupation serait de venir vous pourrir l'existence ? Déjà que j'ai été amenée ici pour un truc que je n'ai pas fait, tout ce que je peux dire, c'est que vous n'êtes pas très accueillants… Mais bon, tout travail mérite salaire : si je dois me battre à vos côtés pour vous prouver que je suis ici en toute amitié, si l'on peut dire, je le ferai. » Déclarai-je, avec une voix forte et puissante qui m'étonna presque venant de ma petite gorge.
Mon discours sembla susciter des réactions contradictoires. Comme si d'un côté, ils pensaient que je pétais plus haut que mes fesses, et de l'autre, qu'avec un discours pareil face à toute une assemblée de combattants, je devais en avoir dans le bide. Je devais être la première à avoir osé leur dire qu'ils n'étaient pas accueillants, ou même à oser leur parler sur un ton presque insolent. Le soulagement m'envahit lorsque je vis les flammes dans la cage de Miiko s'éteindre peu à peu, et la voir reprendre un air calme. Nos regards se croisèrent à nouveau, elle détourna le sien d'un air presque hautain, et reprit la parole, d'une voix presque pompeuse :
« Très bien, l'humaine- , Commença-t-elle, avant que je ne la coupe.
-Natacha, s'il vous plaît. , Rectifiai-je, appréciant peu d'être relayée au rang de simple « humaine ».
- PEU IMPORTE ! Bref ! Puisque les 3 capitaines des Garde veulent te mettre à l'épreuve, on va faire ainsi ! Tu as UN mois pour faire tes preuves ! Si dans un mois, tu n'es pas jugée satisfaisante, tu seras mise à la porte de la Garde ! KERO ! Fais lui faire les tests. Allez, hors de ma vue ! » Gronda la femme, d'une voix profonde et presque effrayante, avant de nous faire signe, à Keroshane et moi, de quitter la pièce.
Nous nous exécutâmes, et quand nous eûmes refermée la porte, Keroshane me regarda d'un air presque admiratif :
« Tu as un caractère bien trempé, Natacha ! Je crois que tu as fait bonne impression. , Déclara-t-il en me souriant.
- Je pense plutôt que Miiko m'a dans le collimateur… , Rétorquai-je, loin d'être aussi enthousiaste que lui.
-Miiko est une dure au cœur tendre, tu sais. Elle n'est pas méchante, elle met juste la pression aux gens pour qu'ils donnent toujours le meilleur d'eux-mêmes. Je la côtoie depuis assez longtemps pour pouvoir t'affirmer ça… Je pense plutôt que le fait que tu oses t'élever face à elle lui a plu, même si elle ne l'avouera jamais ! »
Cette déclaration eut le don de réussir à m'arracher un sourire, et je commençai à marcher dans les couloirs de la bâtisse, faisant signe à Keroshane que nous devions y aller : j'avais un minuscule mois pour faire mes preuves. Je ne devais pas perdre de temps.
