Playlist : Endlessly, de Muse, album Absolution.
II- A L'Ombre des Jeunes Hommes en Fleur
« Notre mémoire et notre cœur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles.
-Tu dis ça pour justifier tes petites tromperies, n'est-ce pas ?», répliqua Jack en souriant.
- Bah, il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie, n'est-ce pas ? Et je ne te crois pas en position de me faire des remontrances… Ai-je tort ? »
Dans le mille.
« Hum… Pas tout à fait.» Jack ne se démonta pas pour autant. « Il n'empêche que tu ne m'as toujours pas dit qui était ce charmant pianiste, là-bas. »
Marcel prit un air légèrement contrarié.
« Pourquoi tiens-tu tellement à le savoir ?
-Précisément parce que tu ne sembles pas vouloir me mettre au courant. En temps normal, tu l'aurais présenté en disposant de ta verve habituelle, et en n'oubliant pas de décocher au passage quelques pointes assassines à son sujet.
-Bien. Je vois que tu ne me laisse décidément pas le choix. Il s'appelle Reynaldo Hahn.
-Attends, tu veux dire le pianiste archi connu et pourri de fric?
-Celui-là même. »
Mais voilà qu'il s'avançait justement vers eux.
« Bien le bonsoir, jeunes gens. Vous passez une bonne soirée ?
-On ne peut mieux, répliqua un Proust qui semblait très pressé de se trouver ailleurs.
-Au fait, Marcel, vous ne m'avez toujours pas dit qui était ce tigre de Jack…
-C'est moi !, s'écria le capitaine Harkness, non sans couler un regard assassin vers son amant. Pourquoi 'tigre' ? »
Reynaldo eut le bon goût de sembler gêné.
« Oh, pour rien, pour rien.
-Parce que je suis jaloux comme un tigre ?
-Eh bien, je pense qu'on va y aller, hein Jack ?, déclara Marcel en guise de diversion. Je commence à être fatigué, mon souffle au cœur se rappelle à mon bon souvenir…
-C'est cela, oui, siffla le capitaine. Au plaisir, M. Hahn !
-Oui, voilà… » Ils s'en allèrent donc, mais non sans que Proust échange un regard proche du désespoir avec le pianiste.
« Que disais-tu déjà à propos des infidélités ? Ah oui : 'Notre mémoire et notre cœur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles.' C'est bien cela, hypocrite ? »
Marcel soupira. « Tu devrais être satisfait, Jack.
-Ah oui ? Et pourquoi donc, je te prie ?
-Parce que ta jalousie a désormais un objet sur lequel s'exercer. Elle ne se déploiera plus dans le vide. En fait, tu devrais presque me remercier, je pense.
-Et en quel honneur ?
-En celui du renouveau donné à notre relation. Qu'est-ce qu'un amour sans jalousie ?
-Le paradis ?
-L'enfer, Jack. L'enfer ! On doit tellement s'ennuyer. Alors que là…
-Là, c'est sûr, je ne m'ennuierai pas. Je te hais !
-Merci. Tu vois, je te l'avais dit : tes sentiments sont décuplés.»
Le capitaine Harkness, découragé, finit par se taire devant tant de mauvaise foi.
