Si les choses étaient bien faites, je vous publierais ici tout ce qui est déjà écris. Mais je manque de temps aujourd'hui, mais je vais m'efforcer d'avoir tout envoyé d'ici dimanche prochain. Et ensuite, je vais essayer de reprendre le rythme perdu d'un chapitre par semaine.

CHAPITRE PREMIER

Cruelle punition

Je rouvre une nouvelle fois les paupières, avec le sentiment de ne les avoir fermés qu'un bref instant. Mais les faibles rayons de lumières qui commencent à percer l'horizon me prouvent que la nuit est bel et bien passée, et que bientôt, le jour allait se lever. Je pourrais tenter de me rendormir, puisqu'il me reste encore quelques heures avant la Moisson; mais quelque chose me dit que ce ne sera pas une option, et c'est en soupirant que je quitte le relatif confort de mon lit.

Du regard, je parcours la minuscule chambre que je dois partager avec Karl et Elisa. Les deux petits dorment encore à poings fermés. Voir ma jeune sœur dans le sommeil me soulage un peu, car nous avions eu toutes les peines du monde la veille à calmer sa crise de panique. Cette année, elle a douze ans, et pour la première fois, elle sera éligible à la Moisson et aux Hunger Games.

Elle n'est pas ma sœur biologique, même si cela n'est à mes yeux qu'un futile détail. Nous sommes devenus si proches, depuis ce jour où j'ai sauvé cette orpheline des rues des Pacificateurs, alors pourchassée pour avoir dérobé un misérable pain rassis. Le vol est sévèrement puni dans le district Huit, même pour les enfants qui n'ont pas d'autres moyens pour survivre.

Ce jour-là, j'avais dirigé mes pas vers le Souk, nom donné à la principale place du marché de notre district. C'est un lieu presque toujours bondé, même à une heure si tardive de la journée, nauséabond et très bruyant. Il y a cependant une caractéristique très intéressante : il est très facile d'y trouver de la nourriture sans surveillance. Le vol n'est certainement pas très glorieux, mais quand l'on crève de faim, cela devient une question de survie. Mon oncle n'a jamais approuvé, mais parce qu'il savait que mes prises ajoutaient quelque chose dans notre assiette, il fermait les yeux. J'avais fini par devenir très bon à cela, et c'est pourquoi j'avais presque sans effort réussi à chaparder un poulet rôti entier.

Je suis tombé sur elle au moment de quitter le Souk. Ou plutôt elle m'est tombée dessus, au sens littéral du terme. Une silhouette menue vêtue de haillons fonçait dans la direction opposée où j'avançais, me projetant au sol. Je croise un regard bleu clair, puis l'instant suivant, j'entends les Pacificateurs rappliquer. La fillette ramasse son butin –un misérable pain probablement trouvé dans une poubelle- et s'enfuit à toutes jambes.

J'ai hésité à l'aider. Une part de moi se disait que cela ne me concernait pas, et que si cette gamine était assez maladroite pour se faire prendre à cause d'un larcin aussi médiocre, c'était tant pis pour elle. Mais une autre part de moi, plus importante, me rappelait que les rôles auraient très bien pu être inversés. Et je ne souhaitais à personne de tomber entre les mains des Pacificateurs pour n'importe quel crime.

Cela a été facile pour moi de retrouver cette fillette affolée avant les forces de l'ordre. Désespérée comme elle était, elle a décidé de me faire confiance d'instinct. Et elle ne l'a pas regretté. Après avoir échappé ensemble aux Pacificateurs, je l'ai ramené chez nous pour lui éviter d'être dehors lorsque les gangs sortaient dans les rues. Il est devenu évident qu'elle n'avait nulle part où aller : ses parents étaient tous les deux morts dans l'explosion du purificateur d'eau qui avait causé cette pénurie. Seule au monde, elle n'avait plus de chez elle. Ce qui nous plaçait dans une position difficile. Oncle David était généreux, mais il avait déjà du mal à nourrir cinq bouches affamées. Je redoutais qu'il choisisse de chasser Elisa, car il aurait eu de bonnes raisons de le faire. Néanmoins, après deux semaines de tension, il avait fait venir un officiel du Capitole pour signer tous les formulaires d'adoption nécessaire. Et Elisa se retrouvait de nouveau avec une famille, et juste pour ça, je considérerai toujours mon oncle comme un véritable héros.

Sans faire de bruit pour ne pas réveiller les plus jeunes, je me lève et me dirige vers mon armoire où je sors un short et un t-shirt. Puis, j'enfile une paire d'espadrilles usée jusqu'à la corde et me dirige vers l'évier de la cuisine –le seul endroit de notre appartement où nous avons l'eau courante- afin de m'asperger le visage pour chasse les dernières traces de sommeil. J'aperçois brièvement dans le miroir le reflet d'un adolescent de seize ans plutôt grand, mais trop maigre pour sa corpulence. Les années de disette sont visibles sur mon corps comme le nez au milieu du visage. Mais j'ai un avantage que beaucoup d'autres enfants dans le district n'ont pas. Par l'entraînement rigoureux auquel mon oncle me pousse, je possède une musculature étrangement saillante qui profite du manque de graisse dans mon corps pour ressortir. Oncle David affirme que cela pourrait m'aider à séduire les filles ; encore faudrait-il que j'en trouve une qui ne s'intéresse pas autant à la mode et aux vêtements.

Bienvenue dans le district Huit, me dis-je amèrement en quittant l'appartement. Dans le district du textile et des vêtements, le rêve de tous est de devenir un de ces stylistes qui forment la classe riche de chez nous. Personnellement, je n'aimerais pas passer le reste de ma vie à imaginer les horreurs que portent les gens du Capitole, quitte à passer ma vie dans une usine, comme mon oncle et comme Peter.

Plutôt que de passer par la porte d'entrée, je passe par le balcon et repère rapidement l'échelle de corde qui mène directement au toit. Notre appartement se trouve au dernier niveau de notre immeuble, et mon oncle avait découvert il y a plusieurs années comment aisément atteindre le vaste toit qui est, essentiellement, une surface inutilisée. Je grimpe avec adresse jusqu'à cet endroit et arrive ainsi dans ce que mon oncle et moi appelons notre sanctuaire. C'est ici que nous nous entraînons secrètement, et dans la plus grande illégalité, aux arts martiaux. Oncle David est un vrai maître dans ce domaine, et comme Peter avait refusé d'apprendre, c'était moi qui avais été choisi pour recevoir cet héritage. C'était la raison pour laquelle je possède une santé de fer et un corps qu'on pourrait presque qualifié d'athlétique.

Une fois sur le toit, je prends un moment pour observer le district encore endormi autour de moi. Le Huit est une zone essentiellement urbaine, dont le paysage est lourdement écrasé par les rejets chimiques des usines de textiles qui forment notre industrie. Un smog épais couvre presque en permanence le ciel. Là où il n'y a pas les usines polluantes et les entrepôts, on peut voir de nombreux immeubles crasseux et mal entretenus où des familles s'entassent littéralement les unes sur les autres. De mon perchoir, je peux également voir les lumières du quartier de la mode, la zone riche des stylistes. Situé plus en hauteur que le reste des habitations du district, ce quartier échappe à l'essentiel des polluants de l'air. Un hovercraft désactive sous mes yeux son camouflage et entreprend sa descente paresseuse vers l'hôtel de justice, probablement pour y débarquer de nouveaux Pacificateurs. Ils ont toujours des renforts le jour de la Moisson, pour contenir d'éventuels mouvements de colère. Le Huit a beau être l'un des districts les plus pauvres, il reste l'un de ceux où la colère est restée vivace depuis les jours sombres et la rébellion. Les émeutes sont courantes, mais il n'y en a eu aucune de véritablement significative depuis des années. Plus depuis…je préfère ne pas m'en souvenir.

Sans perdre plus de temps, je commence des échauffements qui ne tardent pas à réveiller mes muscles. Ensuite de quoi, j'enchaîne avec des coups dans le vide, des sauts et des acrobaties. Lorsque je me dirige vers le mannequin d'entraînement –qui n'est en fait qu'un vieux sac de toile bourré de sable et monté sur un pilier-, je perçois du mouvement à la périphérie de mon regard. Je tourne la tête et aperçois Elisa, les cheveux encore emmêlés par sa nuit de sommeil. Je sais qu'elle admire mon habileté et ma force, à tel point que j'envisage de demander à mon oncle de lui enseigner les arts martiaux à elle aussi. Elle n'est pas très grande, à un tel point qu'elle pourrait passer pour plus jeune qu'elle l'est vraiment, mais il y a tant de façon qu'elle pourrait se servir des arts martiaux. Comme les techniques pour retourner le poids et la force d'un adversaire plus puissant contre lui-même.

-Ça va ? je lui demande gentiment en reprenant mon souffle.

-Non…dit-elle d'une petite voix. J'ai peur.

J'abandonne le mannequin et m'approche avant de mettre un genou à terre afin de me mettre à sa hauteur.

-Hé, ne t'en fais pas pour la Moisson. C'est ta première année, et tu n'as pris aucun tessera; tu ne seras pas choisi.

-Je n'ai pas peur pour moi, Malek ! proteste-t-elle, au bord des larmes. Je sais que t'as pris plein de tesserae, malgré ce que David t'a dit ! Je ne veux pas te perdre…

Tendrement, je la serre contre moi et la laisse pleurer sur mon épaule. Je lui murmure à l'oreille que tout va bien aller et m'efforce de la réconforter. Mais au fond de moi, je sais que je ne fais que lui mentir. J'ai perdu depuis longtemps le compte des fois où mon nom est dans cette fichue boule de verre, mais je sais que c'est beaucoup trop pour un garçon de juste quinze ans.

-Joyeux Hunger Games ! dis-je d'une voix haute perchée avec l'accent atroce du Capitole.

-…Et puisse le sort vous être favorable, termine Elisa avec un faible sourire.

L'hôtesse affiliée à notre district, Persei Finnbilwik, était un exemple si navrant de l'accent étrange que les gens du Capitole avaient que le principal sujet des moqueries des gamins la concernaient. S'amuser à l'imiter, alors qu'elle disait la devise non officielle des Hunger Games, était chose courante, et parvenait assez souvent à dérider ma jeune sœur.

Ce que je ne disais pas, c'est que le sort était loin de m'être favorable.

XXXXXXX

Je n'avais pas vu le temps passé durant mes exercices sur le toit. La plupart des membres de la famille étaient déjà attablées dans la minuscule cuisine qui servait aussi de salon. En entrant, je sens une odeur familière. Kara, la fiancée de mon cousin Peter, est en train de préparer sa fameuse confiture aux fraises du district Onze. Il faut normalement à mon oncle un mois de salaire pour acheter assez de fraises. Je me tourne vers lui et l'interroge du regard, et il hausse des épaules.

-Il y avait un rabais, dit-il simplement. Et je me suis dit que quelque chose de plaisant dans une journée comme celle d'aujourd'hui vous ferait plaisir.

Même en rabais, des fraises –des vraies fraises !- coûtaient une fortune selon nos critères. C'était le genre de cadeaux que l'oncle David aimait nous offrir, à défaut d'une vie meilleure. Un homme à l'aube de la cinquantaine, il arborait une solide charpente et une toison argentée qui paraissait ajouter à sa force plutôt que la diminuer. Il fumait régulièrement la pipe avec un mélange bon marché qu'il récupérait chez un de ses amis au Souk, et quand Kara lui faisait remarquer combien c'était mauvais pour la santé, il rétorquait la même chose :

-Je ne suis déjà pas en bonne santé, alors laisse-moi ce petit plaisir, tu veux?

La malédiction de l'ouvrier du district Huit ; lorsqu'on est trop exposé aux polluants chimiques rejetés par les usines, notre santé finit immanquablement par se détériorer à un rythme peu naturel. L'espérance de vie du Huit est rarement plus haute que la soixantaine. Statistiquement, mon oncle n'en aurait que pour une quinzaine d'années, tout au plus. C'est pourquoi les couples se marient et ont rapidement des enfants. Parce que le temps leur est compté.

Comme nous avons l'habitude de le faire chez nous à la Moisson, l'écran de télévision reste obstinément fermé. Nous n'avons pas envie de nous faire rappeler ce qui nous attend, Elisa et moi, dans quelques heures. Nous déjeunons et tentons d'entretenir des conversations neutres, mais en vain. L'inquiétude d'Elisa commence à se propager à tous. La confiture est délicieuse sur le pain. Étrangement, elle me semble avoir un goût de sciure de bois. L'appétit coupé, je repousse mon assiette et demande qui doit se nettoyer en premier. Kara répond que les femmes doivent passer d'abord, et je hoche la tête sans protester.

Une heure plus tard, Peter m'annonce que c'est mon tour de profiter de la bassine métallique qui nous sert de baignoire. Je soupire, regrettant d'avoir à me faire propre pour la Moisson. J'entre dans la minuscule pièce qui devait être un placard à l'origine et enlève mes vêtements avant de pénétrer dans l'eau froide. Un savon et une brosse rugueuse m'attendent, et je m'efforce de me frotter au maximum sans m'écorcher vif. Je suis étonné, à la fin, de constater la crasse qui s'est accumulée au fond de la bassine.

Mon oncle m'a fait préparer de vieux habits composés d'un pantalon noir, d'une chemise blanche et d'une veste noire. Je crois reconnaître des vêtements ayant appartenu à mon père, ce qui prouve une nouvelle fois les sacrifices que mon oncle fait pour nous ; en effet, il aurait très bien pu vendre ces vêtements jusqu'ici inutiles, et en tirer un bon prix. À la place, il choisit de me les offrir.

Je sors de notre «salle de bain» et constate qu'Elisa a ses cheveux auburn propres et tressés et qu'elle porte une robe blanche et fleurie qui avait appartenu à Kara lors de sa première Moisson. Je lui souris en la voyant.

-Ma foi, dis-je sur le ton de la plaisanterie, on pourrait presque croire que tu es jolie, habillée comme ça.

Elisa me tire la langue, et je lui rends la pareille. Puis, nous éclatons tous les deux de rire et je lui ébouriffe doucement les cheveux, pour ne pas ruiner le travail de Kara. Cette dernière examine avec désespoir ma chevelure indomptable. C'est une bataille qu'elle a abandonnée depuis longtemps, pour mon plus grand soulagement.

Nous sortons toute la famille vers neuf heures et demie et nous mettons en route vers l'hôtel de justice. Toutes les familles du district Huit font de même, et cette longue procession avance sous l'œil vigilant des Pacificateurs qui patrouillent presque tous les coins de rue. Je trouve même étrange ce nombre élevé de troupes. Normalement, même la Moisson ne nécessite pas autant de soldats pour contenir les foules. Et là, ils sont visibles partout, depuis les rues jusque sur les toits, armés jusqu'aux dents, et l'air menaçant. J'ai soudain un mauvais pressentiment, qui ne fait que s'accroitre lorsque nous parvenons enfin à l'hôtel de justice. Des troupes équipées d'armures renforcées et de boucliers antiémeutes nous accueillent à notre arrivée. C'est là qu'Elisa et moi nous séparons du reste de la famille, après avoir signé d'une goutte de sang le formulaire, afin de rejoindre les autres enfants éligibles à la Moisson. Je sers une dernière fois ma sœur contre moi avant de la laisser rejoindre la ligne des fillettes de douze ans. Je m'installe moi-même à celle des garçons de seize ans et attends.

La force de l'habitude fait que les milliers d'enfants du district sont rapidement positionnés sur la place du bâtiment gouvernemental. Les Pacificateurs forment ensuite une barrière entre nous et les adultes, visiblement prêts à accueillir le moindre problème. Sur la petite estrade en face de nous, on peut y voir deux boules de verre rempli de petits papiers. Je sais que mon nom est sur plus d'une vingtaine d'entre eux. La mairesse Wellwood s'avance, avec son habituelle expression éteinte. Sa fille unique est morte durant les Jeux, quelques années auparavant, et elle ne s'en était jamais complètement remise. J'étais même surpris qu'ils la laissent à son poste.

La mairesse entame alors son discours criant par son manque d'originalité. Elle nous parle des jours sombres, de la défaite des districts, de la destruction du Treize et de la signature du traité de Trahison, qui a fait naître les Hunger Games. C'était il y a vingt-cinq ans, mais nous continuons à en payer le prix.

Alors que la mairesse termine son discours, elle est soudainement interrompue par un toussotement de Persei, aussi visible dans sa robe bouffante jaune fluo qu'il est humainement possible de l'être. Se levant de son siège, elle se dirige vers la mairesse et lui murmure quelque chose à l'oreille. Les yeux de la mairesse s'écarquillent d'étonnement avant qu'elle ne reprenne un peu de contenance et annonce d'une voix mal assurée :

-Il semble que la présidente Dawn ait un message à nous annoncer.

Des murmures stupéfaits parcourent autant l'assemblée des enfants que celle des adultes. La dirigeante de Panem n'avait pas l'habitude de s'ingérer directement dans les affaires des districts, et on ne pouvait pas dire qu'elle avait beaucoup de fans chez nous. Si certaines rumeurs étaient vraies, elle aurait participé à la création des Hunger Games, ce qui était une raison suffisante pour plusieurs de la détester.

L'écran géant placé sur la façade de l'hôtel de justice s'allume soudain, coupant court aux conversations. Le visage d'une femme dans la quarantaine y apparut, fier d'une beauté mûre et d'un charisme encore intouchés par les chirurgies esthétiques et encadrées par de fins cheveux blonds dressés en un chignon sévère. Ce regard lilas semble nous transpercer depuis l'écran, et même moi je sens mes entrailles se tordre. Une vague de haine monte en moi, car cette femme est le symbole même de tout ce que je déteste chez le Capitole.

–Bonjour à vous, peuples de Panem ! annonce-t-elle avec un sourire. Comme la plupart d'entre vous le savent, nous célébrons aujourd'hui le vingt-cinquième anniversaire des Hunger Games et de la victoire des rebelles durant les jours sombres. À cette occasion, les créateurs des Jeux avaient prévu un petit quelque chose pour marquer l'événement; l'édition spéciale d'Expiation !

L'édition spéciale d'Expiation? Je me demande ce que ces tordus avaient encore inventé pour nous pourrir la vie. Une édition spéciale des Hunger Games ne pourrait jamais être une bonne nouvelle pour nous. La présidente termine son discours avec la lecture de son petit papier, et là, l'incompréhension fait place à l'horreur. Ce n'était pas suffisant qu'ils nous forcent à participer à ces Jeux de la mort ? Maintenant, ils voulaient obliger les parents à choisir qui serait envoyé à l'arène ? Je tourne la tête vers la foule des adultes et comprends soudain la pertinence des renforts de Pacificateurs. Des gens cris leur colère, invectivent les soldats rassemblés devant eux. Soudain, quelques-uns se jettent sur les boucliers dressés, bientôt imités par des dizaines d'autres. C'est la folie, les adultes furieux s'attaquent aux Pacificateurs qui rendent coup sur coup, sans céder un millimètre de terrain. Après quelques minutes, un officier sort son arme et tire un coup dans les airs. Le silence se fait et le soldat aboie des ordres. La ligne des Pacificateurs avance, et les coups répétés sur les boucliers font lentement leur effet. Les adultes reculent, sachant très bien qu'en cas d'affrontement sérieux, ils se feront massacrer.

D'autres Pacificateurs s'approchent de nous les enfants pour nous escorter vers un lieu de détention préparé à cette intention, le temps des votes. Les plus jeunes éclatent en sanglot, tandis que Persei commence à expliquer les modalités des votes. Je jette un dernier regard vers la foule des filles, dans l'espoir de voir Elisa. Mais ma sœur est tellement petite que je n'arrive pas à l'apercevoir.

J'aurais autant préféré le tirage au sort habituel.

XXXXXXX

Les garçons sont emprisonnés dans un entrepôt spécialement vidé pour cette occasion, ce qui me pousse à me demander depuis combien de temps nos Pacificateurs sont au courant pour l'Expiation. Les représentants de la police du Capitole ne nous parlent pas et se contentent de nous surveiller, pour éviter tout risque d'évasion. L'ambiance morose qui règne dans l'entrepôt est une épreuve en soi. Personne ne dit un mot, la plupart d'entre nous évitent le regard des autres. Quelques voix anonymes pleurent dans la foule, et je crois même entendre des prières. De plus, il fait une chaleur étouffante, malgré les fenêtres ouvertes.

Sombrement, je me demande comment ils vont comptabiliser les votes d'une si grande population, surtout si nous, les enfants, sommes si nombreux. Une hypothèse me vient alors, sinistre, mais terriblement réaliste. Les parents vont probablement faire des alliances entre eux pour voter pour le même jeune, pourvu que ce ne soit pas le leur. Cette éventualité m'horrifie d'abord, puis je me calme. Je ne suis personne, et Elisa non plus. Si ce processus en vient réellement à prendre forme, il y a de bonnes chances que nos tributs soient des délinquants ou des membres de gangs.

À peine je me rassurais moi-même qu'un écran que je n'avais pas remarqué s'allume. Le sceau du Capitole s'affiche pendant quelques instants, avant d'enchaîner avec vingt photos accompagnées chacune par un nom et un âge. Lorsque je réalise ce que cela signifie, j'ai la nausée. Le Capitole veut nous forcer à voir ceux qui reçoivent le plus de votes? Ici, je ne vois que des garçons, alors je suppose que dans l'entrepôt des filles, c'est le même scénario qui se produit. Méprisable, tout simplement.

Les votes s'accumulent au fil des heures qui passent. Au début, les noms dans le «top 20» changent presque à toute les minutes, mais plus le temps passe, plus on peut remarquer des tendances. Comme je m'en doutais, les plus «populaires» sont des délinquants notoires. Des paresseux, des vandales, des voleurs…de la mauvaise graine, quoi.

C'est pourquoi je manque de m'étouffer avec la maigre ration de pain qu'on nous a distribué vers midi lorsque je vois mon propre nom apparaître à la vingtième place. Quoi ?! Comment puis-je être dans ce classement, me dis-je avec incrédulité, au milieu de ces criminels? Je me dis que c'est une erreur, et que mon nom va vite disparaître. Eh bien non, le voilà qui vient de gagner une nouvelle place. Et encore une autre ! Je ne comprends pas, qui dans le district me déteste autant ?

L'après-midi s'écoule, et le classement change de moins en moins. À un moment, vers la fin de l'après-midi, l'écran affiche de nouveau le sceau du Capitole avant de s'éteindre. Cela a pour effet de raviver l'intérêt des jeunes rassemblés ici, dans l'espoir que cette épreuve achève. Mais les minutes passent, et personne ne vient nous chercher. Ce n'est qu'une heure plus tard que les Pacificateurs rouvrent les portes et nous ordonnent de reprendre les rangs dans le calme. Trop épuisés physiquement et moralement pour tenter quoi que ce soit, nous obéissons. Le soleil commence à se couché à l'horizon lorsque nous reprenons nos positions devant l'estrade. Les adultes sont là, aussi, derrière la ligne des Pacificateurs. Leur mine sombre parle pour eux.

Notre hôtesse s'avance, aussi fraiche et enjouée qu'à l'habitude, et écarte les bras comme pour enlacer l'assemblée.

-Joyeux Hunger Games ! Et puisse le sort vous être favorable !

Personne n'applaudit, et elle s'empresse de passer aux choses sérieuses. Persei désigne l'écran géant derrière elle et s'exclame :

-Les femmes d'abord.

Le visage de toutes les jeunes filles du district défile rapidement sur l'écran pendant quelques secondes, avant de s'arrêter sur la malheureusement élue. Cheveux verts et anneau dans le nez, je reconnais de visage une vandale qui a su particulièrement exaspérer les marchands du Souk. Intérieurement, je suis soulagé que cela ne soit personne de ma connaissance. Je me dis que cette journée va bien se terminer, finalement, et que…

-Malek Roxen ! s'exclama Persei.

Je redresse la tête en entendant mon nom. Qu'est-ce qui se passe ? Je comprends tout en constatant que c'est mon image qui est maintenant sur l'écran. Mon monde s'écroule, et tandis que j'avance vers l'estrade, il me semble être à des kilomètres du district Huit. C'est fini. Je vais participer aux Hunger Games. Je vais mourir. Il n'y a rien que je puisse faire contre les carrières ou contre vingt-trois autres tributs qui chercheront à avoir ma peau.

C'est alors qu'une voix s'élève, interrompant Persei alors qu'elle nous présentait, la fille et moi, comme les deux tributs du Huit.

-Attendez ! s'écrit Elisa en bousculant les autres fillettes de douze ans. Je me porte volontaire !

-Tu es folle ! je ne peux m'empêcher de crier à son intention, affolé. À quoi tu joues ?!

Ma sœur m'ignore et un silence pesant se fait sur la place. Persei elle-même semble sous le choc de ce retournement de situation inattendu. Quant aux caméramans postés stratégiquement, ils reprennent soudain intérêt à ce qui devait leur apparaitre une Moisson ennuyeuse dans un district de seconde zone. L'hôtesse réajuste nerveusement sa perruque jaune assortie à sa robe, puis se force à sourire et invite la courageuse volontaire à s'approcher. Pendant que la vandale descend de l'estrade, ne croyant pas sa chance, Persei demande à Elisa son nom.

-E…Elisa Summers, dit-elle d'une petite voix.

-Tu es bien jeune pour te porter volontaire, répond Persei sans se départir de son sourire. Tu es très brave.

-Je voulais juste…protéger mon frère.

Persei pousse un soupir attendri et pose sa main sur son cœur. Alors que la mairesse Wellwood nous demande de nous serrer la main, je vois Elisa esquiver mon regard.

XXXXXXX

Kara, Peter et Karl sont les premiers à venir me voir. Mon jeune cousin s'élance vers moi et me serre dans ses petits bras, me suppliant de ne pas partir. Je ne sais quoi lui dire, à part que je n'y peux rien. Je voudrais lui dire que c'est de la faute du Capitole, que c'était cette dictature cruelle qui m'obligeait à partir aux Jeux et à y mourir sous les yeux de tout Panem. Mais la pièce de l'hôtel de justice est sur écoute, et ce ne serait pas prudent. Je promets à Kara de faire de mon mieux pour revenir, et accepte la solide poignée de main que Peter m'offre. Il ne parle pas beaucoup, mais on se comprend. Je sais qu'il me voit comme un petit frère au même titre que Karl. Enfin, lorsqu'ils quittent, c'est au tour d'oncle David d'entrer.

Nous restons quelques instants silencieux. Puis il s'écroule dans un fauteuil, en plein désarroi.

-Pardonne-moi, Malek ! Tout est de ma faute ! C'est moi ! C'est moi qui ai stupidement laissé échapper que tu savais te battre. À cause de cela, ces imbéciles se sont empressés de voter pour toi. Je suis désolé.

Cette révélation me fit un choc. Incertain de ce que je dois faire, je garde le silence. Mon oncle jette un coup d'œil vers un coin dans le plafond, puis se lève et prend un ton plus grave.

-Je n'ai pas beaucoup de temps, et beaucoup à te dire. J'aurais préféré te dire tout ça dans de meilleures circonstances, mais…

-Attends, nous sommes sous écoute ! protestai-je.

-Peter s'en est occupé. Ne m'interromps pas s'il te plaît !

Depuis quand Peter était capable de neutraliser un système de surveillance du Capitole?

-Tu t'en doutes sûrement depuis quelques années, dit-il en commençant à faire les cent pas, j'étais un rebelle durant les jours sombres. Tes parents aussi. Lorsqu'il devint évident que nous ne gagnerions pas cette bataille, nous nous sommes repliés ici, au district Huit. Même ton père, qui est né au Onze. Toutes ces années, je n'ai jamais cessé de haïr le Capitole, car il ne s'est pas contenté de vaincre la rébellion, il nous a brisés. Nous nous complaisons dans la peur de subir le même sort que le district Treize. Mais ce n'est pas important. Je t'ai enseigné tout ce que je pouvais ; tu sais te défendre, c'est un fait. Tu as de sérieuses chances de t'en tirer, si tu évites au maximum les carrières. Trouve de l'eau, survie. Mais surtout…veille sur elle. D'accord ? Tu peux me haïr, si tu veux, car c'est de ma faute si Elisa et toi partez pour les Jeux. Mais…

La porte claque pour laisser des Pacificateurs entrer. Ils annoncent que mon temps est terminé et tentent d'escorter mon oncle dehors. Il se débat et force les Pacificateurs à l'immobiliser de force. De justesse, il parvint à me hurler :

-N'oublies pas qui est l'ennemi, Malek ! Les autres tributs ne méritent pas…

Un coup de poing particulièrement violent trouve son chemin vers son estomac et lui coupant le souffle. Partiellement assommé, oncle David n'oppose plus de résistance lorsqu'il est traîné dehors, me laissant seul avec mes doutes et mon angoisse.

«Grand est le fardeau d'un gardien…»