Chapitre 2 : Sometimes, the only way is a bad one

Jack et Sam suivirent, tant bien que mal, les deux anciens et toute leur clique jusqu'à la cité, indifférents aux regards intrigués et réprobateurs. Le trajet fut long et le colonel peinait à s'appuyer sur son genou. Il avait également du mal à avouer une quelconque faiblesse et mit donc un moment avant d'autoriser Carter à l'aider dans sa marche.

Daniel avait raison sur un point, la civilisation Melkorane était impressionnante. Les rues étaient pavées et le moyen principal de transport semblait être des charrettes tirées par une espèce d'animaux non déterminée similaires à des ânes. Cependant, la taille n'était pas à la hauteur des descriptions de l'archéologue. Quand il avait utilisé le terme 'cité', Sam s'était attendu à une véritable ville. Oh, ils étaient bien dans une ville…Mais dans une petite. Pas étonnant qu'ils ne l'aient pas repérée de la forêt.

Construite sur une large prairie, la ville ne s'étendait pas vers le ciel mais semblait au contraire vouloir se fondre avec la terre. Aucune des habitations n'étaient plus haute que la suivante et l'ensemble formait une uniformité presque dérangeante de perfection. Il n'y avait jamais d'étage et de là où elle était, la jeune femme était persuadée que si elle pénétrait dans une de ces maisons, il lui suffirait de tendre le bras pour toucher le plafond. Il n'y avait pas non plus de palais ou quoi que ce soit indiquant le siège d'un pouvoir politique. Rien. Tout était identique. Jusqu'à la couleur blanchâtre des maisons et la tenue des habitants.

Là, par contre, il y avait une certaine diversité. Seuls les anciens portaient du blanc. Les rares femmes que les Terriens aperçurent étaient toujours en noir, et la tenue des hommes semblaient varier du marron au vert foncé. Carter supposa que ça devait dépendre de la fonction sociale. Au nord de la ville, s'étendait une forêt épaisse et nettement moins accueillante que celle qu'ils venaient de quitter. Au sud, la prairie continuait dans une avalanche de vert clair.

Jack et Sam échangèrent un regard, comprenant mal comment Daniel avait pu trouver tout ça fascinant. Pour eux, il n'y avait là que les signes évidents d'un encadrement de la société. Néanmoins, ils s'abstinrent de tout commentaire. Le petit groupe s'engagea dans les rues si désespérément identiques que le major renonça à repérer son chemin. C'était un labyrinthe. Ils finirent cependant, après quelques déambulations, par déboucher sur une large place ornée d'une statue à taille réelle d'un homme plutôt costaud en train de rouler des mécaniques. Elle aurait bien plaisanté du cliché si Karlan ne lui avait pas glissé à l'oreille d'une voix empreinte d'émerveillement qu'il s'agissait de Donzar en personne. A la place, elle se contenta de hocher la tête avec un air poli.

Cinq minutes plus tard, Garkan prenait la parole pour expliquer la situation à son peuple. D'intrigués et méprisants, les regards devinrent carrément colériques et hostiles. Elle avait vu ce film un jour…Le public lançait des tomates aux acteurs…C'était un très mauvais film, elle avait trouvé ça ridicule. Ce n'était plus tellement le cas, maintenant. Elle était à peu près persuadée que, si les gens qui la dévisageaient avec horreur avaient eu des tomates, ils les lui auraient lancées au visage.

Le jour déclinait. Elle ne savait pas combien de temps le Colonel et elle devraient rester là, offerts aux injures et aux quolibets de la foule, mais Garkan ne semblait pas se lasser de décrire avec quelle indifférence ils avaient brisé les interdits de Donzar. Bien entendu, quand Karlan annonça qu'elle avait prétendu au Banraï, ça déclencha un tollé de protestations, dont la majorité fit référence à son sexe. Désirant lui montrer son soutien, Jack s'était légèrement rapproché d'elle jusqu'à ce que leurs épaules se frôlent. Maigre réconfort, mais ça l'aidait à ne pas écouter les insultes dont Garkan semblait se délecter.

Elle ne comprenait pas pourquoi Karlan le laissait faire. Il avait été plutôt gentil avec eux, bienveillant même, mais là, il la laissait pour cible d'une foule enragée. Ca dura deux heures. Ils supportèrent en silence pendant deux heures en serrant les dents. Ensuite, un des hommes au premier rang se lança dans une insulte plus imagée et le Colonel finit par craquer. Pour être honnête, s'il ne l'avait pas fait, c'était elle qui se serait mise à hurler. Il se rapprocha des deux membres du Conseil, et fut obligé de crier pour couvrir le bruit ambiant.

« Nous avons donné notre accord pour ce truc, là, le Banraï, pas pour cette mascarade ! »

Les réactions se firent plus virulentes encore et Sam rejoignit son supérieur.

« Vous avez enfreint la loi de Donzar ! » Répliqua Gankar. « Subissez la colère de son peuple ! »

Jack leva les yeux au ciel, dangereusement prêt de laisser sa propre colère l'emporter. « Oui, ben vous voyez, les humiliations publiques, ça n'a jamais été mon truc ! J'ai eu cette mauvaise expérience avec Ra… »

La réplique de Gankar fut perdue pour Sam. Un caillou gros comme un poing fonçait droit sur son visage et elle eut à peine le temps d'esquiver. Son côté militaire prenant le dessus, elle tenta de déterminer d'où provenait le projectile.

« Paix ! » hurla Karlan.

Il était étonnant qu'un vieillard d'apparence si frêle puisse crier aussi fort. Le colonel était prêt d'elle, légèrement en avant, prêt à encaisser un nouveau choc à sa place, et pour le coup, elle n'avait plus rien contre.

« Paix ! La femme a accepté le Banraï ! Elle est maintenant sous la protection de Donzar ! Quiconque la touche attente à la loi de Donzar ! »

Les sifflements se turent sur le champ. Hypnotisés par les paroles de Karlan, comme ils l'avaient été par celles de Garkan, les gens firent silence.

« Demain. Demain, commencera le Banraï. Demain, Donzar rendra son jugement. Pour l'heure, il est temps de prendre un repos amplement mérité. »

Le ciel commençait à s'assombrir et la température diminuait. Les nuits sur cette planète devaient être fraîches, voire très froides. Lentement, les gens commencèrent à se disperser, obéissant à la demande de Karlan.

« Sa'arlin vous abritera pour la durée de votre séjour. Je vais vous mener jusqu'à sa maison. »

Désorientés par ce changement d'attitude soudain, les deux militaires échangèrent un regard médusé. Le peuple ici était plus versatile que dans toutes les civilisations qu'ils avaient rencontrées. Garkan quitta la place dans un nuage de partisans et ils se retrouvèrent à suivre Karlan à travers les rues. Quand il s'arrêta devant une maison tout aussi blanchâtre que sa voisine, ils ne réagirent pas immédiatement. La porte s'ouvrit avant même que leur guide n'ait fait un geste, preuve s'il en est que l'occupante observait la rue par la fenêtre.

La femme d'âge mûr qui se tenait dans l'encadrement était habillée de noir comme toutes les autres, et présentait une beauté classique qui ne la distinguait pas des milliers d'autres femmes de la galaxie. Elle inclina profondément le torse devant Karlan, courbant la tête à s'en faire mal.

« Vénérable Conseiller. »

Karlan lui ordonna de se relever d'un geste vif. « Sa'arlin. Tu serviras d'hôte à nos amis. »

Le regard de la femme passa sur les deux terriens, s'arrêtant sur Jack. Il était clair, au vu de sa réaction, qu'elle n'avait pas assistée à la débâcle quelques minutes plus tôt.

« Si tel est votre souhait, Conseiller. »

Karlan eut un sourire indulgent. « Tel est mon souhait, en effet, Sa'arlin. »

Elle s'effaça, leur ouvrant le passage vers son foyer. Suivant Karlan ils pénétrèrent dans la maison. Le décor était simple. La cuisine s'ouvrait sur un salon rustique. Une table, quatre chaises, et une cheminée. Trois portes. Des toilettes, et deux chambres.

« Tu connais les règles inhérentes au Banraï, n'est ce pas, Sa'arlin ? »

La femme hocha la tête, jetant un regard furtif au colonel. « Personne ne peut parler au pécheur, excepté les vénérables membres du Conseil et son gardien. »

Elle planta plus franchement son regard dans celui de Carter, allant même jusqu'à ajouter un petit sourire compatissant. Soulagée qu'au moins une personne ici ne soit pas hostile à son statut, elle sourit en retour.

« Dans notre cas, ce serait plutôt la pécheresse. C'est Samantha Carter qui passera le Banraï. »

La sympathie laissa aussitôt place à l'horreur. « Une femme ?! Mais Conseiller, elle n'a pas la moindre chance ! »

Karlan ouvrit la bouche, mais lassé d'être ignoré, Jack intervint avant. « Oh, ne vous fiez pas à sa couleur de cheveux, elle est débrouillarde. »

La seule réponse qu'il obtint de sa subordonnée fut un coup indigné dans l'épaule. Karlan décida d'ignorer sa remarque et fit un geste vers Sa'arlin. « Tout le monde peut tenter le Banraï. »

La femme s'inclina comme prise en faute. « Oui, Conseiller. »

Souriant avec un air indulgent, Karlan fit demi-tour, se dirigeant vers la porte. La voix de Sa'arlin l'arrêta. « Conseiller ? Si je puis me permettre, que pense le Conseiller Garkan de tout ceci ? »

Karlan ne se retourna pas. « Tu es sous ma protection, Sa'arlin. Personne ne s'en prendra à toi. C'est pour cela que tu abriteras les étrangers. Ma protection n'est cependant pas inconditionnelle. Rends t'en digne. »

« Oui, Conseiller. »

Si c'était possible, elle s'inclina plus bas encore que les fois précédentes et ne se releva qu'une fois l'homme sorti. Ensuite seulement, elle se tourna vers ses deux invités. Inclinant la tête devant Jack, elle fit un geste vers une des portes.

« Je me nomme Sa'arlin. Mon humble maison sera votre foyer pour la durée du Banraï, je vais vous montrer votre chambre. »

Sam vit le colonel hésiter. « Euh…merci. Je m'appelle Jack et voici Sam. »

Sa'arlin ne jeta pas un regard vers elle, l'ignorant comme si elle n'avait pas été là. « Soyez le bienvenu chez moi, Gardien. »

Jack glissa un coup d'œil vers Carter mais elle se contenta de hausser les épaules. Elle était fatiguée. Peu lui importait d'être transparente aux yeux de cette femme. Ils la suivirent donc en silence quand elle ouvrit pour eux une des portes. Sam avança dans la petite pièce sans vraiment réfléchir. On aurait dit un réduit plus qu'une chambre. Il y avait un lit et une table. Le lit était trop large pour être un une place, mais trop étroit pour deux personnes. Elle avança jusqu'à la petite fenêtre qui tenait plus de la meurtrière que d'une véritable ouverture et détailla le paysage morne d'une rue identique à celles qu'ils avaient arpentées.

« Nous…euh…partageons la même chambre ? »

La question du colonel la poussa à se retourner vers Sa'arlin et à réévaluer la pièce. Trop petite. Lit trop étroit. Aucune chance qu'elle reste enfermée dans cette pièce avec lui. Trop dangereux.

« Vous êtes son compagnon, sinon le Conseil n'aurait pas autorisé sa survie. Les couples ne partagent-ils pas la même chambre là d'où vous venez ? »

Sam se mordit la lèvre, que ce soit de gêne ou d'amusement, elle n'était pas sûre. Quoi qu'il en soit, la réponse embrouillée du colonel valait son pesant d'or.

« Si…Mais Carter et moi, nous…Euh…nous ne sommes pas… »

Il se tourna vers elle, quêtant un soutien qu'elle se fit un plaisir de ne pas lui donner. « Je ne peux pas lui adresser la parole, mon colonel. »

Il leva les yeux au ciel devant une telle mauvaise foi et sourit à Sa'arlin.

« C'est pas grave, on va se débrouiller. »

Perplexe, la femme ne répondit pas et quitta la pièce, promettant de revenir quelques minutes plus tard avec leur repas. Quand la porte se fut refermée sur elle, Jack se tourna complètement pour faire face à son second. Il plaça les mains sur ses hanches dans une attitude qui se voulait intimidante et elle sut qu'elle allait avoir des ennuis. Le colonel ne lui faisait jamais sentir sa supériorité hiérarchique, ou du moins, c'était rare. Principalement, parce que quand il lui donnait un ordre, il savait qu'il serait exécuté. Et en général, il lui donnait des indications plus que des ordres.

« Carter… »

Le ton était tout sauf chaleureux et elle se prit à baisser les yeux comme un enfant en faute.

« Je suis désolée, mon Colonel. »

Pas besoin de lever les yeux pour savoir que sa mâchoire était contractée et qu'il était tendu. La tension crépitait dans la pièce.

« Vous avez désobéi à mon ordre, Major. Vous pouvez être désolée. »

Elle croisa les bras sur sa poitrine avant de les décroiser nerveusement, hésitant à se mettre au garde à vous.

« En fait, mon Colonel, quand j'ai proposé d'effectuer le Banraï, vous ne m'aviez pas encore demandé de me taire, donc techniquement, je n'ai désobéi à aucun ordre… »

Ses yeux se plissèrent, son regard la prévenant qu'elle ne voulait pas le mettre davantage en colère et qu'elle ferait donc mieux de ne pas répondre. Résolue à essuyer ses foudres, elle leva la tête et raidit son corps, dans ce qu'elle espéra être un garde à vous acceptable puisque tardif.

« Arrêtez ça, Carter. Je n'ai pas envie que vous jouiez au pantin que je dois réprimander. »

La tension quitta son corps, et elle jeta un regard à son supérieur, incertaine de ce qu'il attendait d'elle. S'il ne voulait pas d'excuses et s'il ne voulait pas lui crier dessus, que voulait-il ?

« Vous êtes plus intelligente que ça. Et visiblement, vous allez devoir assumer toute seule, parce que je n'ai absolument aucune idée de comment nous sortir de là ! A moins que vous ayez une idée brillante ? »

Elle réalisa qu'elle aurait préféré qu'il crie. Parce que cette ironie mordante était plus blessante que n'importe quel reproche.

« Vous avez dit vous-même que votre genou vous faisait mal…Karlan ne pensait pas que vous pourriez le faire…Je croyais que ce serait mieux que de se faire bêtement tuer tous les deux. »

Son regard froid se posa sur elle, brisant toutes ses défenses. Elle n'était pas habituée à ce qu'il lui expose une telle indifférence étudiée. Sam eut la conviction brusque et certaine que personne ne pourrait lui faire volontairement autant de mal que cet homme. S'il décidait de lui faire du mal, il n'aurait même pas besoin de se servir de sa force physique, un mot pouvait la réduire en charpie.

« Si vous saviez tout ce que j'ai fait avec différentes parties de mon corps réduites en bouillie, vous feriez des cauchemars. »

Elle baissa la tête. Elle ne voulait pas entendre ça. Elle savait qu'il avait fait des choses, qu'il avait vécu des choses innommables…Il avait souffert. Plus que quiconque de sa connaissance. Il y avait assez d'horreur dans son imaginaire pour le peupler de faits réels.

« Je regrette, mon Colonel. »

Il fit un pas vers elle. La pièce était si minuscule qu'elle sentit le déplacement d'air, il n'était maintenant qu'à soixante centimètres d'elle. Trop proche pour sa clarté d'esprit, trop loin pour envahir son espace.

« Vous regrettez simplement que je vous passe un savon. »

Elle leva les yeux vers lui, croisant son regard. Il était plus calme maintenant. L'étincelle habituelle avait repris place dans ses prunelles, et ses traits, s'ils gardaient cette tension agacée, étaient plus ouverts.

« Si c'était à refaire, vous le referiez ? »

Elle hésita entre vérité et mensonge, puis décida qu'elle ne lui avait jamais menti auparavant et qu'elle n'avait pas envie de commencer aujourd'hui.

« Oui. »

Ses lèvres se contractèrent dans un tic nerveux, attendant qu'il s'énerve à nouveau. Curieusement, un sourire amer étira ses lèvres.

« Alors, c'est bien. »

Elle fronça les sourcils et il se contenta de hausser les épaules.

« Un bon commandant doit être sûr de ses choix et prêt à les assumer. »

Sam tiqua. « Je n'ai pas le commandement et ce n'était pas à moi de prendre cette décision. »

Son sourire passa d'amer à nostalgique et il soupira avant d'aller s'asseoir au bout du lit. Si la situation n'avait pas été telle qu'elle était, elle aurait ri quand le matelas s'enfonça profondément sous lui. Le cliché était complet.

« Et bien, pour que vous puissiez le faire un jour, on va devoir s'employer à vous garder en vie. »

Elle expira, soulagée. Elle affronterait des dragons si ça pouvait la sauver du courroux de cet homme. Le décevoir était une idée qu'elle se refusait à concevoir. Elle dansa d'un pied sur l'autre, avide de s'asseoir mais réticente à s'installer si près de lui. Se méprenant sur son comportement, il lui adressa un de ces fameux sourires en coin. Le message était clair, elle était pardonnée.

Elle s'apprêtait à franchir l'espace qui les séparait quand de légers coups frappés à la porte l'arrêtèrent. Sa'arlin apparut, chargée d'un plateau et d'une espèce de petit pot en céramique. Elle déposa le tout sur le lit et désigna le récipient à Jack.

« Le Rhasda soulagera votre blessure. Si vous l'appliquez ce soir, la douleur aura disparu demain matin. Laissez le plateau et les assiettes devant la porte quand vous aurez fini. »

Sur quoi, elle s'inclina et rejoignit la porte. Avant qu'elle en ait franchi le seuil, Jack la héla.

« Sa'arlin ! Attendez ! En quoi consiste le Banzaï ? »

Elle se retourna vivement et lui jeta un regard courroucé. « Banraï. »

Sam fit un pas vers la femme, désirant tenter une méthode plus subtile que celle de son supérieur. Dès qu'elle eut bougé, Sa'arlin recula précipitamment, comme si elle allait lui sauter à la gorge. La militaire leva les mains, désireuse de lui faire comprendre qu'elle ne lui voulait aucun mal. Ca ne changea rien, l'autochtone la dévisageait avec méfiance.

« Sa'arlin ? Les épreuves ? Quelles sont-elles ? »

Lentement, son regard quitta Sam pour aller se planter dans celui de Jack. « Nul ne peut discuter du contenu du Banraï. »

Avant d'être à nouveau prise à partie, elle quitta la pièce dans un claquement de porte hostile. Sam était prête à parier que ce soir, elle dormirait avec un couteau sous l'oreiller de peur que l'un d'eux ne l'égorge. Secouant la tête pour elle-même à la crédulité de certaines personnes, elle vint s'installer près de son supérieur, s'asseyant en tailleur à l'autre extrémité du lit. Le matelas s'enfonça sous son poids et leur repas ne fut sauvé que par les réflexes de Jack.

Sans un mot, il lui tendit son assiette. Elle renifla discrètement le contenu avec un air dubitatif. En face d'elle, le colonel semblait avoir les mêmes doutes. Le gruau, il n'y avait pas d'autres mots pour le décrire, était d'aspect si répugnant que son odeur rance ne la surprit pas. Elle leva la cuillère et la moitié du contenu de l'assiette se leva avec un bruit de succion presque comique. Reposant le tout dans le plateau avec une moue dégoutée, elle leva les yeux vers son supérieur qui l'imita.

« On a des rations… »

Sam sourit, amusée. Elle n'aurait jamais cru qu'un jour, elle aurait été enchantée de pouvoir manger ça.

« Il nous faudrait de l'eau chaude, mon colonel, ça va vexer notre hôte… »

Quoi qu'elle se fiche un peu de vexer Sa'arlin. Après tout, la femme ne faisait pas grand cas d'elle.

« Pas de réchaud ? »

Elle secoua la tête. « Il était dans le pack de Daniel. »

Soupirant, Jack attrapa le plateau et se leva, disparaissant dans la pièce contiguë. Se relevant à son tour, elle attrapa son propre sac et en sortit deux sachets de ration, en profitant également pour se délester de ses armes et de son gilet. Elle ôta également sa veste et la noua autour de sa taille. La chaleur qui se dégageait de la cheminée dans la pièce à côté rendait l'air un peu étouffant dans la petite chambre.

Quand le colonel revint, ne cherchant plus à dissimuler son boitement, il lui jeta un regard approbateur avant de lui tendre les deux bols fumants qu'il avait dans les mains. Elle y mélangea la poudre contenue dans leurs rations tandis qu'il se mettait lui-même à l'aise. Le repas se passa dans un silence tranquille qu'aucun d'eux ne se sentait obligé de combler.

Le problème se posa quand ils eurent terminé, tous deux conscients qu'ils allaient devoir partager un espace restreint. Sam vadrouillait dans la pièce, farfouillant dans son sac à la recherche d'un objet inconnu ou surveillant les rues sombres et désertes par la meurtrière. Lassé par ses gesticulations inutiles, Jack ouvrit le pot de céramique que Sa'arlin lui avait confié. L'odeur florale se répandit dans la pièce, piquant la curiosité de la jeune femme. Elle lui vola le récipient avant qu'il ait eu le temps de plonger ses doigts dedans, insensible à son « hey ! » indigné.

Qu'avait dit la Melkorane déjà ? Que la douleur disparaitrait en une nuit ? Etait-ce une sorte d'analgésique ?

« Vous pensez que c'est sans risque ? »

Sam haussa les épaules en lui rendant le Rhasda. « Difficile à dire sans analyses approfondies, mais s'ils avaient voulu nous tuer, il y a des méthodes moins subtiles… »

Jack soupesa le petit pot avant de lever les sourcils. « Je ne crains rien à essayer… »

Elle ravala son sourire. « Rien, si ce n'est un choc anaphylactique ou une réaction cutanée. »

Il leva les yeux au ciel. « Je vis dangereusement. »

Il renifla une dernière fois la pate avant d'ôter ses chaussures. Sam retourna à son poste d'observation près de la fenêtre, lui laissant l'intimité nécessaire pour qu'il puisse soigner son genou convenablement. Pour ça et parce qu'elle ne voulait pas le voir en sous vêtement. Oh, elle l'avait déjà vu, ils partageaient les mêmes vestiaires…Mais elle ne l'avait jamais vu avant de devoir partager un lit avec lui.

Dix minutes plus tard, il l'appelait et elle se retournait. Ils se dévisagèrent en silence. Et la palme du mal à l'aise est attribuée à…

« On devrait dormir, Carter…Demain risque d'être une longue journée… »

Elle hocha la tête, la bouche trop sèche pour parler et se glissa sans plus de manière dans le lit. Jack éteignit la lumière avant de la rejoindre.

C'était inconfortable. Le matelas s'enfonçait vers le milieu et, quoi qu'elle fasse, elle était attirée vers le corps de son supérieur qui, bien qu'il fasse son maximum pour prendre le moins de place possible, prenait la moitié du lit. Elle rejeta la couverture. Ajouté à la chaleur qui se dégageait de Jack, à son agitation et à la température ambiante, c'était étouffant. Elle se déplaça, luttant désespérément contre la gravité pour ne pas rouler vers l'intérieur du matelas, et s'accrocha à la table qui se trouvait à côté d'elle.

Ce fut à ce moment qu'elle réalisa ce qu'elle avait fait et que l'appréhension naquit dans son estomac. Elle s'était engagée à faire quelque chose que personne n'avait réussi à faire depuis ce Donzar qui, apparemment, était mort depuis des siècles. Refusant de laisser son imagination valdinguer vers les épreuves et leur nature, elle se récita le tableau périodique des éléments. Quand elle eut fini, elle lista les molécules. Son corps se détendit peu à peu et elle lâcha la table. Elle fut aussitôt attirée par le creux.

A moitié endormie, elle voulut se décaler mais Jack se tourna avec un grognement et passa un bras autour d'elle. « C'est ridicule, Carter. On ne va pas passer la semaine à s'accrocher au bord du lit. »

Elle voulut répliquer qu'elle ne s'accrochait pas au lit mais à la table, elle n'eut pas le temps, elle s'endormit avant.

La position avait comme avantage de leur éviter des crampes et des courbatures. Mais l'inconvénient majeur fut le réveil. Se réveiller dans les bras de son supérieur aurait pu être une expérience agréable. Etre tiré du lit par deux Conseillers aux allures de Gandalf et une femme servile ne l'était pas. Elle fit un bond monumental quand la porte claqua, emmenant Jack à se mettre rapidement debout en position de défense. Elle était certaine qu'il n'avait ouvert les yeux qu'une fois les pieds au sol. Quand il vit qui étaient leurs 'visiteurs', il se détendit et passa une main dans ses cheveux, ne réussissant qu'à les mettre un peu plus en bataille.

« Je ne me souviens pas avoir demandé qu'on me réveille, Carter. Ca doit être une erreur de la réception. »

Elle ne sourit même pas à la tentative d'humour. Au petit matin, elle vérifia sa montre et il était six heures, elle ne plaisantait pas. Pire, elle arrachait la tête de celui qui osait piétiner son sommeil sans aucune pitié. Et oui…Contrairement à la rumeur, Samantha Carter tenait à ses trop rares heures de repos.

« Il est l'heure de la première épreuve du Banraï, Samantha Carter. Vous devez nous suivre. »

Si ça avait été Karlan, elle aurait retenu son sarcasme. Malheureusement, c'était Gankar et sa phrase ressemblait trop à une menace à son goût.

« Demandé aussi gentiment, c'est clair que je vais courir pour vous rattraper… Et dites une seule fois que c'est un sacrilège et je vous jure que je vais attenter à votre vénérable personne. »

Soupirant, elle passa une main dans ses cheveux, tentant de les discipliner. Elle la retira pleine de la sciure du temple. Agacée, elle les ébouriffa. Tant pis si elle avait l'air d'une folle. Sous le regard légèrement surpris de son supérieur, elle repoussa les couvertures et se leva.

Quinze minutes plus tard, Jack et elle quittaient la maison, escortés par les Conseillers et le reste de la population. Ils abandonnèrent la ville derrière eux et avancèrent dans la prairie. L'herbe était mouillée et rendue glissante par la rosée. C'est là que Sam remarqua pour la première fois que le colonel ne semblait plus gêné par sa jambe.

« Vous n'avez plus mal ? »

Elle désigna son genou et il fronça les sourcils, un temps déconcerté par sa question. Puis, il haussa les épaules.

« Ce n'était pas du poison, finalement. »

Lorsque la procession s'arrêta, Sam ne comprit pas immédiatement pourquoi. Il n'y avait rien de spécial à cet endroit qu'ils ne puisse trouver quelques mètres plus loin. Les gens se disposèrent en rond, les laissant, Jack, elle et les deux Conseillers au centre. Délaissant sa subordonnée, Jack se planta face à Karlan.

« Mon genou est guéri, je veux passer les épreuves à sa place. »

Sam s'attendait au refus catégorique et ne fut pas déçue. Le Conseiller lui déclara en des termes plus subtils que, s'il persistait dans sa demande, il serait contraint de le faire enfermer pendant les épreuves. C'est là que Garkan prit la parole, sa voix résonnant loin au dessus de la foule.

« Ici, Donzar a triomphé des imposteurs. »

Karlan enchaina avant de laisser la parole à l'autre membre du Conseil.

« Ici, sont morts les anciens dieux. »

« Ici, Donzar s'est élevé. »

« Ici, commence le Banraï. »

Faisant signe à Jack de reculer, Karlan se plaça devant la jeune femme.

« Cette épreuve est l'épreuve de la force, Samantha Carter. Ruses et tactiques ne serviront à rien car il te faudra affronter tes adversaires pour gagner. Ainsi débute le Banraï. »

Traçant un signe mystérieux de complexité dans les airs, Karlan rejoignit Jack et Garkan parmi les spectateurs. Le cercle s'agrandit de lui-même jusqu'à former un espace relativement important. C'est à ce moment que les tambours commencèrent à jouer. Un rythme lent. Une promesse de mort.

Une personne fendit la foule et pénétra dans le cercle déserté. Un homme. Un couteau.

Elle était seule, sans armes, et allait devoir affronter un homme du gabarit du Colonel. Un sourire confiant étira ses lèvres. Ce ne serait pas une partie de plaisir mais ce n'était pas impossible. Elle allait gagner cette épreuve soit disant impossible avec facilité.

Elle aurait dû savoir qu'il y avait une barrière entre confiance en soi et suffisance.