Dernier jour de liberté 1

Les deux bolides accélérèrent en entamant la pente au bout de leur longue chevauchée nocturne. Ils filaient dans le silence de la nuit vers le sommet toujours plus haut des premières crêtes de bâtiment et aucun ne sembla vouloir ralentir tandis que la courbure se faisait plus audacieuse, plus verticale, plus vertigineuse, pourtant :
- Sam ! Eh oh, Sam !
La jeune femme ne l'écouta et il donna un coup de poignée sec sur son accélérateur pour rejoindre son amie par le flanc de son engin :
- Sam... Ca suffit... on rentre.
- T'es fou ? On se la fait, cette fois !
Cadeus secoua la tête en voyant le tracé de la courbe se relever devant eux et pointer vers le ciel.
- On peut pas, on va shooter un porteur... Tu sais qu'ils passent bas le soir !
- On n'est plus des gamins, Cad ! Allez, bon sang, suis-moi !
Elle baissa la visière de son casque qui se teinta de pourpre pour mieux discerner l'environnement que les détecteurs infra-rouge dessinaient à sa surface. Il l'entendit même rire tandis qu'elle enfonçait sa manette de gaz au maximum.
- Sam... nan ! Attends !
Il freina finalement et se laissa distancer. Il eut à peine le temps de poser son engin contre la paroi presque verticale que déjà l'autre bolide s'élevait vers l'extrémité du rempart de la ville. Sam poussa un cri de joie en faisant basculer l'engin en arrière pour mieux décoller. Les réacteurs perdirent d'un coup leur support, le sol disparaissant sous la moto, et Sam coupa le moteur pour profiter du bruissement de l'air sur sa combinaison alors qu'elle s'élevait au-dessus des premiers bâtiments de la mégalopole. Elle volait. Elle s'élevait un peu moins vite et ne songeait pas encore à la chute qui suivrait. Le seul sentiment qui comptait était cette plénitude presque insolente qu'elle parvenait à trouver dans cet instant infini, cette parcelle d'immensité qu'elle frôlait de la main.
Elle lâcha ses leviers de commandes pour se hisser sur ses cale-pieds. Debout sur l'engin qui atteignit le sommet de sa courbe, elle éclata de rire en soulevant sa visière. Devant ses yeux, les nuages de gaz de SR 220 s'élevaient tels des bras immobiles et protecteurs, en rempart de toute la planète. Au-delà, il n'y avait qu'un tapis d'étoiles plus vieilles les unes que les autres. Un autre monde. L'inaccessible, le fruit de ses rêves durant toute son enfance. Tout cela serait bientôt terminé...
L'engin sembla l'attirer vers le bas et elle resserra les cuisses sur la mécanique pour ne pas se laisser distancer par l'engin dans sa chute. Elle se cambra en avant et posa la main sur le boîtier central. D'un coup, le carreau de protection se rabattit sur le véhicule, lui conférant un aérodynamisme nouveau. Ainsi arrondi, elle précipita le véhicule vers les bâtiments. L'air commençait à fouetter la machine entière et elle sentit la direction se raidir, les fins battants de direction devenant de moins en moins efficace.
Cadeus ôta son casque et s'adossa au fond de son siège.
- Tu n'es qu'une gamine, Sam.
Une sirène retentit derrière lui et il fut rapidement rejoint par deux motards de la sécurité.
- Cette zone est une zone restreinte. Son accès y est interdit.
- Oui, oui, je sais, sourit Cad en fouillant sa veste de laquelle il sortit sa carte qu'il tendit en l'air pour leur montrer. Cadet Cadeus Marchal. De la division 7.
- Vous êtes seul ?
Il leva un doigt vers le ciel et l'engin de Sam leur passa devant le nez, filant vers le sol dans un vrombissement fracassant.
- C'est une folle que je coursais... Vous devriez veiller à ce qu'elle ne s'écrase pas contre un bâtiment, messieurs.
Les deux moteurs rugirent alors et les deux hommes en uniformes se précipitèrent dans le vide à la poursuite de Sam. Cadeus secoua la tête et se repositionna sur son engin :
- Allez... En route, il serait temps d'aller dormir.
Son écran s'alluma d'un coup et les yeux de Sam lui apparurent, contrariés, les sourcils blonds écrasés sur ses yeux clairs :
- Tu pouvais pas les garder près de toi ?!
Elle se retourna à l'écran et revint à lui :
- Ils me filent !
- Oui, je sais... Mais tu voulais des palpitations ! Je te conseille de leur échapper ou alors ce sera du flagrant délits et adieu l'épreuve finale !
- Tu es un salaud !
- Oui, je t'adore, moi aussi !
Il passa deux doigts sur zone de contact et l'écran s'éteignit.
- Bonne fin de soirée, l'aventurière !
Sam frappa son écran de rage et reprit lentement sa respiration en voyant le sol se rapprocher.
- Bon, eh bien, je n'ai pas trop le choix...
Elle rebaissa sa visière et fit basculer son tableau de commande, pour découvrir un central nerveux de nouvelle génération. Les fonctions se mirent unes à unes en action et un message digital lui assura le bon fonctionnement de son installation.
- Je double la mise, ricana-t-elle. Si je me fais attraper avec tout cet attirail interdit, c'est le bagne ! Go !
Elle sourit en levant un bras à leur attention, puis elle pressa l'accélérateur de moitié et son moteur se mit à trembler sous le coup de l'accélération. Elle fonçait vers le sol et elle déploya les ailes de l'engin au dernier moment, récupérant la force du souffle pour basculer à l'horizontal et s'éloigner à une vitesse gigantesque, frôlant les premiers véhicules sortis et les taxis encore vides. Elle effleura des conduits électriques et passa de justesse sous la bouche principal des évacuations qui se déversaient en profondeur sous la ville.
Bientôt, elle calma ses moteurs et se posa dans l'odeur nauséabonde qui régnait près de la décharge. Elle fit du surplace pour que ses radars, affolés par l'accélération, puissent récupérer la trace de ses poursuivants. Bientôt les deux points réapparurent sur sa carte et elle sourit.
- Et voilà ! Ils ont abandonné.
- Pas vraiment !
Elle se retourna et reçut une décharge dans le bras. Secouée, elle glissa sur son engin et tomba dans les détritus. Les deux motards se posèrent non loin et elle se releva difficilement.
- Vous êtes en état d'arrestation, clama l'un d'eux tandis que l'autre inspectait le bolide de Sam. Elle activa la protection sur sa combinaison et le central de commande se referma sans un bruit.
- C'est un appareil de la fédération, remarqua l'homme.
- Je suis cadet...
- Ben tiens... Un cadet viens de nous dire qu'il vous pourchassait !
- Et il en a rajouté, en plus, souffla-t-elle.
- Bon, on embarque tout ça, lança le premier. Appelle un fourgon. Une nuit à l'ombre devrait lui changer les idées...
Sam leva les yeux vers celui qui approchait d'elle. Elle fit un bond en arrière et il lança une décharge dans le vide, manquant sa cible et renversant son appareil qui fit un tour sur lui-même.
- Eh ! lança l'autre en prenant Sam en chasse, apprend à te stabiliser !
Sam se mit à courir entre les monticules d'ordures et finit par en escalader un pour franchir le barrage qui l'encerclait. Elle se laissa glisser de l'autre côté tandis que le policier survolait la crête et la prenait à revers.
- Pas si vite, petite ! Où penses-tu aller... à pieds ?
Sam se figea, les mains dans les déchets, prête à escalader de nouveau la paroi. Elle se mit à sourire, puis à rire. La providence venait à son secours... Sous ses doigts, un Low-G de première génération... Elle le prit à pleine main et le frappa contre le reste des déchets métalliques.
- Eh ! Elle fait quoi ?!
Le petit objet produisit un léger grincement et projeta finalement une onde tout autour de Sam.
- Et voilà... Gravité zéro, activée ! clama-t-elle en pointant l'objet vers ses poursuivants.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'elle...
Progressivement, les monticules se décomposèrent les uns après les autres et les détritus s'éparpillèrent dans l'air échappant à la gravité qui les maintenait de force au sol. Les deux engins de la sécurité reculèrent peu à peu pour ne pas être recouverts de débris volants. Sam se glissa au sol, nageant entre les morceaux de métal. Elle se retourna avant d'atteindre une des rambardes de sécurités et jeta le Low-G vers les monticules encore immobiles de la décharge. Ainsi protégée par une nuée de détritus métalliques, elle gagna un endroit à l'abri des regards et se mit à courir vers son quartier résidentiel.
- Cadeus, pesta-t-elle en traversant les rues qui s'animaient peu à peu, tu vas me le payer ! Je te jure que je trouverai un moyen de me venger !