Une nuit presque ordinaire

« Monsieur ! »

« Monsieur, réveillez-vous ! Monsieur ! Vous m'entendez ? »

Les coups de plus en plus forts frappés à la porte de la chambre par le domestique finissent par le réveiller. James Norrington fronce les sourcils, émergeant avec peine du sommeil qu'il a eu tant de mal à trouver quelques heures plus tôt, et finit par ouvrir les yeux dans un grognement. Il maudit intérieurement son serviteur, pensant qu'il a besoin de dormir, puisqu'au petit matin, dès l'aube, il y a pendaison. James se relève, s'assoit, et passe une main lasse sur son visage fatigué. Il se dit alors qu'il devrait cesser de programmer les exécutions des condamnés à l'aube, pour les mettre plus tard dans la journée…

« Monsieur ! »

« Oui, oui, entre ! »

Enfin la porte s'ouvre, et laisse apparaître le domestique agité.

« J'espère que tu as une bonne raison de me réveiller… Que se passe-t-il ? »

« Monsieur… Madame va donner naissance ! »

Toujours sur le pas de la porte, le domestique observe, nerveux, une réaction de son maître. Assis au bord de son lit, Norrington se contente d'abord de le fixer du regard, comme absent, avant de réaliser enfin la signification de ces quelques mots. Donner naissance… mon dieu ! Elle va accoucher ! Ca y est, c'est le moment ! Pour le coup, James bondit de son lit, et arbore à présent la même mine affolée que son domestique. .. Il va devenir père !

Norrington est maintenant complètement réveillé, et son visage est partagé entre une joie intense et une nervosité grandissante. D'un geste rapide, il agrippe sa robe de chambre, l'enfile, et ressert le cordon autour de sa taille. Il se dépêche, son cœur bat à toute vitesse, ses pensées se mêlent et s'entremêlent à tel point qu'il a l'impression de ne plus savoir où il est ni qui il est. Sur le pas de la porte, il s'arrête pourtant brusquement, et agrippe nerveusement son valet par le bras.

« … Mon père est là ? »

« Oui Monsieur, il attend déjà dans les appartements de Madame. »

Norrington grimace alors légèrement et fait demi-tour, en direction d'une commode. Il prend délicatement la perruque blanche, et se coiffe avec, tant bien que mal. James soupire intérieurement. Il a autre chose à faire de plus urgent que de se coiffer d'une perruque, mais son père est là et il est intraitable sur ce genre de détails, un Norrington se doit d'être présentable, en toute circonstance !

oOo

Enfin prêt, James s'engouffre dans les couloirs sombres et rejoint rapidement les appartements de sa femme. Il entre dans le petit boudoir attenant à la chambre de son épouse. Là, il y retrouve comme prévu son père, ainsi que le docteur et une jeune femme, l'infirmière, assistante du docteur.

« Comment va-t-elle ? »

« Le travail a commencé Commodore, j'allais justement me rendre auprès d'elle. »

« Bien. »

Regroupant ses affaires, le médecin entre alors dans la chambre, suivi par la jeune infirmière. De là où il se trouve, James entend déjà les faibles gémissements de douleur de sa femme.

« Rosetta… »

Il emboîte aussitôt le pas au docteur et à l'infirmière, mais arrivé sur le seuil de la porte, celle-ci se referme juste devant lui.

« Excusez-moi Commodore, mais je travaille toujours seul ! »

« Mais… mais… Comment ?! »

James, pour le coup, est complètement abasourdi. Il veut entrer lui ! Il veut être prêt d'elle pour la soutenir, et il veut assister à la naissance de son premier enfant !

« Docteur ! Laissez-moi entrer ! »

Cette fois, c'est l'assistante qui lui répond, hélas de manière toujours aussi négative.

« Vous pourrez entrer une fois l'enfant né ! Ne vous inquiétez pas, tout se passe pour le mieux. »

James reste le nez collé à la porte, s'attendant toujours à ce qu'elle s'ouvre brusquement, tant il est surpris. La surprise laisse cependant rapidement place à la frustration, et à l'inquiétude doublée d'impatience.

« Laissez travailler le médecin, James. Tout ira bien. »

Norrington se retourne vers son père, et ne peut s'empêcher de lui jeter un regard noir. Même si un réel respect existe entre eux, père et fils Norrington ne s'entendent pas au mieux. Guindé dans le respect des traditions, Norrington père ne jure que par les hautes manières et le respect de la famille et de ses valeurs. James, lui, fait preuve d'une certaine ouverture d'esprit, qui, malheureusement, le fait souvent s'opposer à son père.

James soupire une nouvelle fois puis se détourne de son père pour se retourner vers la porte close. Nerveux, il y pose sa main droite, comme s'il pouvait, à travers les vibrations du panneau de bois, voir et ressentir son épouse.

« Courage, Rosetta, je suis là ! »

De l'autre côté, lui parviennent un gémissement étouffé, et la voix sourde du docteur. James se colle un peu plus encore à la porte, et tend l'oreille. Par Saint Georges, il donnerait tout pour être de l'autre coté de cette maudite porte close !

« James, mon fils enfin, ne soyez pas ridicule, éloignez-vous un peu de cette porte ! »

« Raah, flûte ! »

Il n'a fait que murmurer, son père ne l'a pas entendu, mais encore une remarque de ce genre, et James sent que la prochaine fois, il le dira à voix haute. Il fronce les sourcils et se concentre, tentant désespérément de deviner ce qu'il se passe à l'intérieur de la chambre. Il sent que le travail continue, il perçoit les cris de douleur de Rosetta, il ressent ses souffrances et les angoisses qu'elle doit éprouver. James ferme les yeux et se concentre encore, c'est presque comme s'il était à ses côtés ! Presque… ! A quelques pas derrière lui, Norrington père le regarde en hochant la tête, silencieux, tandis qu'il observe son fils littéralement collé à la porte. James, lui, n'en a que faire, il sent que Rosetta a besoin de lui, qu'elle le réclame.

« Maudit docteur ! Pour le prochain, j'exigerai d'être présent ! »

Soudain on frappe à la porte du boudoir. James a un bref regard vers la porte mais s'en désintéresse aussitôt, pour se préoccuper de nouveau des faibles bruits qui lui parviennent. C'est son père qui se décide finalement à accueillir le visiteur incongru.

« James. »

« Chut.. »

« James, une visite pour vous, c'est important. »

« Taisez-vous père, je vous en prie ! »

« James Norrington !! »

« Raah ! Quoi ?! »

Excédé, James s'est finalement retourné, et fait face à son père, le visage tendu.

« … Pardon père, vous disiez ? »

« Je disais… que le lieutenant Gillette est là. »

Gillette… ? Intrigué, James laisse de côté son père, ignorant son air contrarié, pour se retourner vers le jeune soldat qui, effectivement se tient au milieu du petit salon. Consentant enfin à laisser la précieuse porte close quelques secondes, James s'avance vers lui.

« … Gillette… Vous avez vu l'heure qu'il est ?! »

Face à lui, le jeune lieutenant transpire et bafouille, l'air apparemment agité.

« Je… je sais Commodore, mais c'est urgent ! »

Le lieutenant ose un petit, minuscule sourire. Il sait que son supérieur ne considère rien de plus important qu'une pendaison, et que toute affaire relevant d'une pendaison doit lui être communiquée. La veille même, le Commodore lui avait rappelé de le prévenir personnellement, de jour comme de nuit, si un problème surgissait.

« Que se passe-t-il ? » demande James, pressant

« Il s'agit de la pendaison de demain Commodore, je- »

Mais déjà le Commodore s'est retourné vers la porte, la main levée vers Gillette pour l'interrompre, avant de se retourner vers lui, le visage contracté.

« Pardon, j'avais cru entendre… Bon quoi, alors ? » lance-t-il sèchement, en fronçant les sourcils.

« Voilà Monsieur, nous avons un gros problème pour demain, on m'a dit que le bourreau était tombé subitement malade ! »

« Et bien, trouvez-en un autre ! »

« Mais nous n'en avons pas ! »

« Débrouillez-vous ! »

« Mais Monsieur ! »

« Enough ! »

Cette fois, il n'y tient plus ! James n'apprécie habituellement que modérément les efforts exagérés de son subordonné, mais là, ce n'est vraiment pas le moment ! Sans plus de considération, il le prend par le bras, l'entraîne vers la porte restée ouverte, le pousse dans le corridor et referme brutalement la porte dans un claquement sec sur le malheureux Gillette, sans un mot de plus.

« … Commodore… ? »

oOo

Mais déjà James est retourné à la porte de la chambre. Il n'en peut plus d'attendre, il veut entrer, il n'en peut plus, il va devenir fou ! Il veut voir sa femme, et il veut voir son enfant ! Il continue de suivre, tant bien que mal, l'évolution du travail, tout en rebaptisant intérieurement ce maudit docteur, de tous les noms d'oiseaux qu'il peut connaître. Enfin, a-t-on idée de le laisser à la porte ! N'importe quel futur père serait tout aussi impatient que lui en pareille circonstance… !

oOo

Les minutes passent, puis les heures… Dehors la nuit s'achève, et le jour se lève doucement, radieux, dans de joyeuses couleurs chaudes qui illuminent déjà la baie de Port Royal. A l'intérieur du manoir des Norrington, la lumière filtre à travers les longs et épais rideaux couleur grenat. Un silence vaporeux enveloppe le petit boudoir, lorsque, enfin, la porte s'ouvre…

C'est la jeune infirmière qui apparaît, un grand sourire aux lèvres.

« Le docteur a terminé. Madame et l'enfant vont très bien ! Vous pouvez aller les voir. »

Norrington père se lève alors du fauteuil où il s'était assoupi, un sourire satisfait aux lèvres, se retourne vers le sofa, et observe, d'un air à la fois amusé et attendri, son fils endormi.

« James… James, réveillez-vous ! »

Cette fois, il se réveille presque tout de suite, sursautant légèrement. Il ne lui faut que quelques secondes pour reprendre ses esprits, tandis qu'il voit, le cœur battant, la porte enfin ouverte. Sans un mot, resserrant le cordon de sa robe de chambre, il s'approche de la chambre de son épouse, et entre enfin…

« James ! Enfin vous êtes là ! »

Il reste quelques secondes figé sur le pas de la porte, observant sa femme, épuisée, mais heureuse, puis se précipite à son chevet. Déjà il sent son cœur se gonfler de bonheur, et se met à sourire tendrement, prenant sa petite main dans la sienne.

« Rosetta… J'aurai tant voulu être près de vous cette nuit, si vous saviez ! »

Elle lui sourit. Elle n'est pas fâchée. Elle sait que le médecin n'a pas souhaité le faire entrer. Émue, elle observe ses traits tirés et son regard brillant, puis elle se retourne, et lui dit d'une petite voix :

« Il est là, il vous attend. »

James se retourne aussitôt vers l'endroit de la chambre qu'elle lui a indiqué du regard. Il sent son cœur faire un nouveau bond dans sa poitrine. Il est là… dans ce berceau orné de dentelles blanches. Il se lève alors et relâche la main de son épouse qu'il a tenue serrée, pour se diriger nerveusement vers le berceau. Il hésite, le temps d'une toute petite seconde, puis se penche pour découvrir le nourrisson endormi. Soigneusement emmailloté dans des linges blancs, le bébé dort paisiblement, tel un ange. Penché au-dessus de lui, James Norrington continue de sourire, bouleversé. Son premier enfant… James… Son fils… Cela lui semble encore incroyable. Après avoir hésité un instant, il finit par glisser ses mains sous le nouveau-né pour le prendre dans ses bras. Il reste ainsi, immobile, sans oser presque respirer. Derrière lui, il n'a pas vu son père entré silencieusement, qui l'observe, paternel. Bien plus que des décorations, des médailles ou des promotions, il sait tout comme James, qu'il n'y a pas plus grand bonheur que la naissance de son enfant. James, lui, n'arrive pas à détacher son regard émerveillé de son fils. Il sait qu'à partir de cet instant, sa vie est entièrement liée à ce petit enfant, profondément endormi, en sécurité dans ses bras.

Il relève enfin la tête, et rencontre le visage serein et ému de Rosetta. Le bébé toujours dans ses bras, il va s'asseoir au bord du lit et se penche, pour l'embrasser délicatement sur le front.

« Merci Rosetta… »

oOoOo

Debout sur l'estrade, le lieutenant Gillette observe, décomposé, la cour vide. Il n'y a personne autour de lui, si ce n'est quelques soldats s'activant à remettre de l'ordre sur la place désertée. Dépité, il s'approche du bourreau, remplaçant le précédent, malade, qu'il a finalement réussi à trouver, après une nuit intense de recherches.

« Et bien… Je suppose que la pendaison est annulée ! »

FIN