La vie à Pemberley reprenait son cours habituel, et la présence de Kitty ne changeait ce mode de fonctionnement en rien. Si sa sœur avait espéré faire renaître cet insolent sourire sur les joues juvéniles de Katharina Bennet, elle s'y fût essayée en vain car rien n'avait pu faire changer la jeune demoiselle ni la faire sortir de la langueur dans laquelle elle était plongée depuis son arrivée quatre semaines plus tôt. Fitzwilliam était désormais à Londres avec sa sœur, y attendant son épouse qui devait l'y rejoindre sitôt que Kitty serait rentrée à Longbourne.

Pemberley était calme et paisible et en ce havre de paix, la jeune fille avait eu tout le loisir de s'assagir et de s'instruire. Georgiana l'avait initiée au piano et on eut bien vite l'agréable surprise de constater qu'elle avait une charmante manière de jouer quant à Elizabeth, depuis l'arrivée de sa sœur, elles passaient de longs moments à converser et jamais la jeune Mrs Darcy ne manquait de conseiller sa sœur qui se montrait tantôt aussi calme que son aînée, tantôt aussi indisciplinée qu'elle ne l'avait été jusqu'alors même si, on pouvait toujours ressentir que quelque chose avait changé. En cette matinée où les Mrs Darcy et Miss Bennett se trouvaient face à face, parlant du prochain retour de Kitty chez leurs parents, cette dernière fondit en un torrent de larmes qu'aucune des bonnes paroles de sa sœur ne sut apaiser.

« - Oh Lizzie, ma très chère Lizzie, comme je suis malheureuse ! Je ne veux pas rentrer, je ne veux pas subir à nouveaux les caprices de notre mère, je ne veux pas revoir Longbourne et encore moins Meryton, j'ai été si heureuse avec vous ces dernières semaines, et maintenant voilà que je dois à nouveau me retrouver désespérément seule. Cela m'est terriblement pénible vous savez, comment vais-je faire sans votre compagnie et celle de Georgiana ? Je ne veux pas que maman se comporte encore de façon éhontée, je ne veux pas même qu'elle me cherche un mari je…

Si je me rappelle bien, l'an passé vous auriez été ravie que l'on vous trouve un époux. Souligna Lizzie

J'étais stupide…

Il n'y a pas que cela n'est-ce pas ? Soupira Elizabeth avec son éternel bon sens.

Non…

Qu'est-ce donc Kitty ?

Je… Un homme s'est installé chez Sir Lucas, un dénommé George Fleming, il… Il me plaît, il me plaît vraiment mais j'ai bien conscience qu'il n'est pas pour moi, d'ailleurs il n'a pas daigné me regarder une seule fois ni même m'adresser la parole et il a eu quelques mots aimables pour Mary et plus encore pour Jane, et vous connaissez notre mère, elle s'est encore faite remarquée et j'ai bien vu que notre seule présence gênait ce gentleman…

Est-il encore dans le voisinage ?

Il y était encore lorsque Mary m'a écrit la semaine dernière.

Ne voulez vous pas le revoir ?

Oh non, surtout pas ! J'ai bien vu comme ma présence l'ennuie et comme il déteste notre famille !

Ecoutez Kitty, je vais écrire à notre père, l'informer que je dois m'en aller à Londres et que j'aimerais vraiment vous mener dans le monde…

Oh Lizzie, merci, vous êtes un ange… Soupira sa cadette

J'y pose une condition ! Vous m'obéirez en tout point, vous n'ennuierez pas Fitzwilliam et je veux que vous et Georgiana soyez des modèles de vertu, de calme, de distinction...

Tout ce que vous souhaiterez Lizzie je vous le promets…

Et je vous interdits de vous comporter aussi outrageusement que Lydia !

Oh non, jamais ! »

Ainsi fut scellé l'accord et, cinq jours plus tard, Lizzie recevait un courrier de son père l'autorisant à mener miss Katharina Bennett dans le monde à la seule et unique condition qu'elle la chaperonne dignement.

De son côté, Elizabeth ne manquait pas de s'interroger sur ce George Fleming, installé chez Sir Lucas et qui avait gagné le jeune cœur innocent de Kitty. George Fleming, elle avait entendu ce nom quelque part auparavant mais lorsqu'elle cherchait une quelconque réponse, rien ne venait et, il est inutile de préciser que les questions qu'elle posait à sa cadette restaient sans réponse. N'y tenant plus, la seconde des filles Bennett avait écrit le soir même à son aînée dans le but d'en tirer quelque information.

Ce ne fut que le matin de son départ qu'Elizabeth reçut une réponse à ses questions :

Ma sœur bien aimée ,

J'espère que la présente lettre vous trouvera d'aussi bonne santé que l'on puisse l'être. Pour notre part, Charles et moi nous portons à merveille et j'ose avec joie vous annoncer que Lydia nous a rejoint à Londres et se trouve relativement en bonne santé. Bien sur mon beau-frère, lui, ne l'a pas accompagnée, ce qui, je l'avouerai, m'enchante grandement.

Vous serez, je le pense, surprise en apprenant que notre chère Lydia nous avait caché l'existence du premier de nos neveux, un jeune garçon de seize mois qui a reçu le charmant prénom de Jacob. Je soupçonne Kitty d'avoir eu connaissance de l'existence de cet enfant et de n'en avoir soufflé mot à personne, en effet, connaissant Lydia je doute qu'elle ait su garder ce secret, et pourtant, je ne blâme pas Kitty qui a su se montrer digne de confiance.

Henry est un enfant adorable et très attachant qui, hélas, ne reçoit pas tout l'amour que devrait lui porter sa mère. Je suis sure que dès que vous verrez ce beau garçon vous l'aimerez de tout votre cœur.

Vous me demandiez dans votre lettre des informations sur George Fleming, aussi vais-je vous dire ce que je connais sur lui, ce qui se résume a bien peu de chose… C'est un jeune homme plus secret encore que mon beau-frère, votre époux, car oui ma très chère Lizzie cela est bien possible. Je le pense aimable malgré son apparente dureté, mais je crains qu'ici vous ne reprochiez encore une fois mon indulgence trop marquée à votre goût. D'après Sir Lucas, Mister Fleming a vingt-quatre ans, il vit entre le Yorkshire et Londres et a récemment hérité d'une immense fortune lui permettant de bénéficier de douze mille livres de rente, ce qui, vous vous en doutez, fait de ce jeune homme un parti enviable pour n'importe quelle mère de famille aussi avisée que la notre. Physiquement, George Fleming est presque de la même taille que votre époux, ses cheveux sont blonds et ses yeux sont d'un bleu limpide et je dois avouer que n'importe quelle jeune fille pourrait facilement tomber sous son charme. C'est là à peu près tout ce que je sais de lui, il s'agit là d'un jeune homme bien secret qui ne parle que peu de lui, que la société semble ennuyer et je suis certaine que s'il n'était pas à la tête d'un tel héritage, notre mère le trouverait aussi détestable que possible, mais, suite à votre mariage avec Fitwilliam, elle a revu son jugement sur les gentlemen qui ne parlent que très peu...

Ma chère sœur, je dois vous laisser, il me faut aller me promener avec notre neveu puisque sa pauvre mère garde la chambre à présent.

Votre sœur aimante,

Jane Bingley »

Les nouvelles apportées par Jane surprirent sa cadette en premier lieu, en effet, on peut s'étonner que le naturel joyeux et frivole d'une demoiselle de dix-huit ans tel que l'était Kitty soit tombé sous le charme d'un homme taciturne et apparemment dur comme l'était ce George Fleming, mais enfin, la seule vérité est que seul les amoureux savent percer à jour la personnalité réelle de l'être aimé, Lizzie et son époux n'en étaient-ils pas les meilleures preuves ? Aussi la jeune Mrs Darcy se résigna donc à cette pensée, souffrant pour Kitty du fait qu'il lui semblait hélas que cet amour n'était pas réciproque.

Il y a une dizaine de mois, Elizabeth aurait pensé que l'homme qui épouserait sa sœur serait selon, un idiot ou un saint et le plaignait sincèrement de devoir supporter une aussi grande ignorance et une certaine forme de folie, aujourd'hui, elle s'avouait sans peine qu'elle s'était trompée, Miss Katharina Bennet était en réalité une jeune fille volontaire, amusante, jolie et qui pourrait bien vite apprendre les choses nécessaires, le naturel de Katharina, en de bonnes mains, se montrait sous son meilleur jour et son aînée ne put que regretter que l'influence de son entourage n'ait pas été meilleure.

On partit pour Londres dans les heures qui suivirent et Kitty, qui pourtant avait toujours rêvé de voir Londres, se montrait particulièrement calme. A la vue de ce visage jeune et triste, un sentiment de compassion envahit Lizzie, Kitty quant à elle, ne s'aperçut même pas du visage peiné de sa sœur, plongée dans ses pensées. Le voyage se poursuivit en silence, aucune des deux sœurs ne savait trop que dire aussi préférèrent-elles se tairent. A Londres, Kitty ne put s'empêcher de s'émerveiller devant la si belle maison des Darcy mais ce fut là tout signe de joie qu'elle montrât. A leur arrivée, Fitzwilliam et Georgiana les attendaient sur le perron, un grand sourire aux lèvres, accompagnés d'un autre homme dont le visage rappelait vaguement quelque chose à Kitty sans qu'elle eût pu savoir quoi. Elizabeth descendit la première, ravie de retrouver sa famille, puis, une fois qu'elle eût salué son époux et sa belle sœur, elle se dirigea vers l'homme avec joie :

Colonel, j'ignorais que vous étiez à Londres, je suis bien heureuse de vous y retrouver !

Merci ma chère cousine. Répondit poliment le gentleman sans pour autant détacher son regard de la jeune Kitty.

Oh je manque à tous mes devoirs ! Plaisanta Elizabeth. Colonel Fitzwilliam, laissez moi vous présenter l'une de mes plus jeunes sœurs, Miss Katharina Bennet, Kittie, voici le colonel Fitzwilliam, cousin de mon époux.

Permettez moi de vous dire comme je suis enchanté Miss Katharina. Renchérit le colonel Fitzwilliam sous les regards amusés de l'assemblée.

Moi de même Colonel, moi de même. » répondit la demoiselle sans y prêter trop attention.

Le colonel Fitzwilliam dînait chez les Darcy tous les soirs où il ne manquait pas de se rendre agréable aux jeunes demoiselles, plus particulièrement à Kitty qui, quant à elle, ne le remarquait même pas. Ce séjour à Londres semblait être une réussit d'un point de vue instructif pour cette dernière qui, si elle n'avait pas retrouvé sa joie candide, avait bien progressé dans son étude des convenances, ses lectures et dans sa pratique musicale, se révélant par ailleurs plus que douée.

Les premiers jours furent marqués par une pluie d'invitations pour les Darcy qui fusèrent d'un peu partout. La première à être acceptée fut sans hésitation aucune celle du couple Bingley qui donnait une petite réception malgré l'état de Lydia Wickham. Au total, leur semaine à venir fut remplie par toutes les réceptions prévues quant au reste, Fitzwilliam et son épouse hésitaient à accepter toutes les invitations et se laissaient donc un tant de réflexion. Par chance, Georgiana et sa nouvelle amie, qui n'avait pas emmené avec elle une seule robe de soirée, faisait à peu près la même taille car l'arrivée des jeunes filles ne leur avait guère laissé le temps de se rendre chez une couturière.