Intimités
La nuit était tombée depuis longtemps. Un doux halo de lumière parvenait tout juste à maintenir à distance la pénombre environnante qui menaçait d'envahir la chambre. Kate avait installé cette discrète lampe de chevet, plus agréable que le néon agressif et blafard caché derrière la rampe électrique au-dessus du lit.
La jeune femme se trouvait là depuis déjà trente minutes elle n'allait sûrement pas rentrer chez elle maintenant. Qui plus est, elle n'avait pas sommeil : l'adrénaline de la journée la tenait encore éveillée. Autant tirer profit de l'attente et terminer les dernières formalités administratives qui clôtureraient définitivement l'enquête.
Il était vivant.
Elle ne cessait de vouloir s'en assurer.
Par ses regards qui parcouraient chaque ligne, chaque creux de son visage.
Par ses doigts qui se perdaient dans ses cheveux en bataille ou qui traçaient machinalement la courbe de sa mâchoire.
Par ses lèvres qui effleuraient dans un sourire les phalanges de la main qu'elle tenait depuis le début.
Elle avait cru le perdre à jamais. Elle avait laissé ses certitudes être ébranlées, mises à mal et anéanties par l'évidence qu'elle vivait ses dernières heures à ses côtés.
Et elle s'en était persuadée à plusieurs reprises. L'agent fédéral avait baissé les bras plusieurs fois aujourd'hui. Mais la fiancée s'était accrochée à leur amour comme à une bouée de sauvetage.
Après s'être abîmé les yeux à le contempler, après s'être abreuvé de son visage comme pour graver jalousement ses traits dans sa mémoire, elle se leva à regret et sortit pour le laisser dormir.
Dans le couloir, recroquevillée sur la banquette la plus proche, lovée sur elle-même comme la petite fille avait dû le faire si souvent en attendant que son père rentre d'une soirée mondaine, Alexis dormait. Elle avait catégoriquement refusé de rentrer à l'hôtel sans lui.
Elle avait dû réaliser, petit à petit, quelle tragédie ils venaient de frôler, et avait probablement décidé de rattraper les instants perdus avec Rick.
Attendrie par cette déclaration d'amour patient et infaillible, Kate s'installa discrètement au bord de la banquette. Elle caressa doucement le bras de la jeune fille.
« Kate... ? marmonna cette dernière, ouvrant difficilement les yeux, la voix ensommeillée.
– Hey. Bien dormi ?
– On dirait. Quelle heure est-il ?
– 23h passées. Tu veux boire ou manger quelque chose ?
– Merci, tout à l'heure peut-être, répondit-elle en se redressant et en passant ses mains sur son visage pour chasser la torpeur. Comment va-t-il ?
– Il dort comme un bébé. Il va encore rester 24h, les médecins l'autorisent à sortir demain après les derniers examens. »
Beckett lui sourit, mais une ombre gênée s'accrochait encore à son regard. Quelques secondes de silence feutré s'immiscèrent entre elles, et avant qu'elle n'ouvre la bouche, Alexis lui saisit la main.
« Merci », lâcha-t-elle, ses doigts pressant ceux de Kate.
Sa peau était fraîche, et douce, et Kate avait oublié à quel point le contact de sa main pouvait être aussi ferme et complice que celui de sa grand-mère.
Leurs regards se rencontrèrent, et celle que Castle avait choisie pour partager le reste de sa vie décela une reconnaissance sans bornes dans les yeux clairs qui la fixaient. Elle voulut aussi y lire une pointe d'amertume.
« Tu ne m'en veux pas trop ? s'enquit-elle.
– De quoi ?
– D'avoir risqué la vie de ton père, soupira-t-elle après un temps de réflexion.
– Je t'en ai voulu, oui. Mais c'était il y a longtemps. A l'époque de ton accident. Plus maintenant. »
Alexis croisa de nouveau les yeux de Beckett, qui réclamaient davantage d'explications.
« J'ai compris ce que tu représentais pour lui. J'ai vu qu'il avait changé, grandi avec toi, et que sa vie était liée à la tienne. Alors... J'ai accepté.
– Parfois, je me dis que je devrais lui demander d'arrêter, lui interdire de me suivre et de jouer au flic. Et je m'en veux pour ne l'avoir pas fait hier, quand il est arrivé.
– Tu n'y es pour rien. Il est tellement entêté quand il veut... »
La voix de la rouquine mourut en s'attardant comme une vague sans force sur la douce déclivité d'une plage.
Kate lui rendit sa pression de la main.
« Quelque chose te tracasse ?
– Qu'est-ce qui lui a pris, bon sang ? Pourquoi ne t'a-t-il pas dit qu'il cherchait des pistes, lui aussi ?
– Parce qu'il savait très bien qu'il n'en avait pas le droit, et que j'allais l'éloigner.
– Justement ! A quoi il joue ? Il sait bien qu'il est à DC, pas à New-York ! J'aimerais tellement qu'il devienne raisonnable, Kate... Qu'il comprenne qu'il ne peut pas faire n'importe quoi... C'est pas toi, le problème, c'est lui ! »
Les barrières de façade étaient tombées, le flot tumultueux d'angoisse, de ressentiment, d'incompréhension se déversait sans s'arrêter. Elle avait eu peur. Elle avait été terrorisée à l'idée de ne plus revoir son père, son pilier, son repère, sa force. Incapable d'admettre qu'il pouvait lui être enlevé injustement et si brutalement, sans crier gare, sans la moindre explication. Que cette force de la nature, cette citadelle inébranlable qu'il représentait pour elle puisse être balayée d'un simple coup du sort.
Kate l'avait bien vu dans la chambre, lors du réveil de Castle. Sa fille ne pouvait s'empêcher de le toucher, gardant un contact constant de la main sur son épaule, comme pour s'assurer qu'il était bien là, en chair et en os, et que ce n'était pas un mirage qui allait s'estomper d'une seconde à l'autre. Alexis avait gardé son regard posé sur lui, incapable de dire quoi que ce soit, de réagir, de montrer sa joie et son soulagement à son chevet, ses yeux trahissaient encore l'incompréhension de ce qui venait de se passer, de la fulgurance de la nouvelle : son père, les yeux encore pleins d'amour et de détermination la veille, lorsqu'il avait quitté le loft, avait failli mourir et se trouvait maintenant là, affaibli sur un lit d'hôpital, empoisonné malgré lui dans une affaire qui le dépassait, dans laquelle il n'avait plus été qu'un pion intrus et importun.
« Je comprends ce que tu ressens, crois-moi. Mais écoute-moi bien : ton père ne changera pas sa nature. C'est ça qui le met en danger, mais c'est aussi ça qui l'a sauvé. S'il n'avait pas participé à l'enquête, s'il n'avait pas réfléchi et élaboré ses théories comme il l'a fait, jusqu'au dernier moment, j'aurai continué sur la mauvaise piste.
– Peut-être. Mais il n'aurait pas eu l'idée de se mêler de ce qui ne le regardait pas, dès le début, rien de tout cela ne serait arrivé ! »
Elle avait tellement raison. Kate avait si longtemps partagé cette opinion...
« Il m'a dit une chose, tout à l'heure. Une chose douloureuse, mais tellement optimiste...
– C'était quoi ?
– "Parfois, les moments les plus durs dans la vie, sont ceux qui valent le plus la peine". »
Alexis esquissa un triste sourire, et acquiesça.
« Il n'y a que lui pour réussir à nous faire voir le bon côté du malheur. »
Kate était à la fois désarmée et admirative devant la philosophie dont Alexis avait toujours fait preuve, devant sa capacité à admettre que l'autre avait raison. Elle se permit de replacer une mèche de cheveux roux derrière l'oreille de la jeune fille pour dégager son visage résigné et aimant, avant d'entourer ses épaules de son bras. Mu par un élan de tendresse, son geste avait soudain la couleur d'une préoccupation toute maternelle.
« Et il réussira encore, j'en suis sûre, » répliqua-t-elle d'une voix sourde.
En signe d'assentiment, Alexis posa brièvement sa tête contre l'épaule offerte de Kate, avant de relever ses yeux azur vers elle et d'afficher un sourire confiant.
« Tu m'offres un thé ?
– Avec plaisir, viens. Je peux même aller jusqu'au sandwich, mais je ne te promets rien d'autre ! » s'amusa le lieutenant en la prenant par la main pour l'entraîner le long du couloir, une bouffée de bonheur lui pinçant agréablement le cœur.
