Chapitre 2
Complicated
« You become somebody else round everyone else. »
Avril Lavigne
Quelquefois, notre cœur est bien plus fort que la raison. On dit ou fait une chose qui nous aurait parue improbable, si notre raison avait bien voulu s'en mêler.
C'est ce qui était arrivé à Hermione. Combien de temps cela faisait-il depuis qu'elle avait chanté pour la dernière fois ? Un an ? Deux ans ? Plus ? Et pourtant, elle adorait ça. Elle ne s'était jamais demandée si elle chantait bien, le plus important pour elle, c'était de chanter. Mais pousser la chansonnette auprès de son pire ennemi, ça, c'était vraiment une première…
Hermione était maintenant fatiguée. Fatiguée et le cœur battant. Et si Draco l'avait reconnue ? Cette question était dérisoire : même si c'était le cas, qu'est-ce que ça pouvait bien y faire ? Il n'y a aucune honte dans le fait de chanter, aucun problème dans le fait de se balader dans les couloirs en pleine nuit… Hormis que c'est interdit. Mais Draco ne pouvait pas la dénoncer, car dans ce cas il admettait avoir également été dans les couloirs, et il aurait été puni lui-aussi.
Non, rien de ce qui s'était passé cette nuit ne pouvait lui porter tort. Ce qui la dérangeait dans tout ça, c'est d'avoir aperçu quelqu'un qu'elle croyait sans cœur chanter en pleurant. Pour la première fois, elle avait pitié de Draco, et avait eu envie de le consoler. Car Hermione avait un grand cœur, et était prête à aider les autres ou défendre les grandes causes.
De retour dans le dortoir des filles, Hermione, malgré la fatigue, ne voulait pas dormir. C'est à ce moment qu'elle se rendit compte qu'elle avait perdu le livre qu'elle avait emprunté…
De son côté, Draco errait toujours dans les couloirs. Il n'avait pas été assez rapide pour rattraper la mystérieuse personne qui connaissait la chanson. Qui était-elle ? Tout ce qu'il savait, c'est qu'il s'agissait d'une voix de fille… Revenant sur ses pas, Draco aperçut sur le sol un livre. Il le prit, et approchant ses yeux de la couverture, put lire : La Guitare pour les Débutants. Ne sachant pas ce que pouvait être une guitare, il entreprit de retourner dans sa chambre, espérant que ce livre lui donnerait des indications sur sa mystérieuse inconnue.
C'est en effet comme cela qu'il avait surnommée la fille. Sa « mystérieuse inconnue »… Une lueur d'espoir dans sa triste vie. Il l'imaginait grande, belle, blonde, et surtout, serpentarde. Parce que quoi qu'il puisse dire, il aimait le caractère froid et supérieur de sa maison. On ne refait pas un homme entièrement…
« Why do you have to go and make things so complicated ? »
Draco s'imaginait ce qui ce serait passé si sa mystérieuse inconnue n'était pas partie. Peut-être lui aurait-il souri. Peut-être aurait-il été déçu. Ou peut-être aurait-il trouvé une personne qui le comprenne… Mais pourquoi se poser cette question ? C'était trop tard, de toute façon.
Il s'attaqua à la préface du livre. Elle était signée Deryck Whibley. Draco n'avait jamais entendu parler de lui. Les premières phrases le fixèrent sur le contenu du livre : la guitare était un instrument de musique moldu, et le livre promettait d'apprendre comment en jouer en se référant à de grands guitaristes. Draco n'en connaissait aucun, mais le simple fait que l'objet de papier entre ses mains traite de musique suffisait à lui donner envie de le lire. Même si c'était un livre moldu…
Quant à Hermione, elle passa la nuit à se repasser la scène. Pourquoi se sentait-elle si vide ? Elle avait vu Draco comme elle ne l'avait jamais vu, mais il restait un ennemi. Pourquoi fallait-il qu'elle s'apitoie sur le sort de n'importe qui ? Hermione attendait le réveil des membres de sa maison pour parler de ça à Harry. Après tout, il était son meilleur ami, et seul lui pourrait comprendre ce qu'elle avait ressenti.
Quand elle entendit les escaliers craquer, elle se leva instantanément et descendit dans la salle commune. Mais Harry dormait encore : c'était Neville qui attendait patiemment, sur le canapé, que d'autres arrivent pour pouvoir discuter ou aller déjeuner. Alors Hermione attendit dans les escaliers. Après quelques minutes, Harry et Ron sortirent de la chambre, discutant joyeusement, comme à leur habitude.
- Harry, je dois te parler…
- Qu'est-ce qui t'arrive, Hermione ?
- Je vais t'expliquer mais… en privé.
Ron les laissa seuls, maugréant dans son coin. Et Hermione raconta à Harry tout ce qu'elle avait vu, tout ce qui s'était passé et évoqua son envie soudaine d'aller consoler Draco Malfoy.
- Hermione, tu es devenue folle…
- Folle ? Harry, même si il est froid et malsain, Draco est un homme ! Il a des émotions, des sentiments…
- Arrête de l'appeler Draco ! Ce n'est pas un ami… Et en plus, Malfoy n'a ni émotions ni sentiments. Il est sans cœur, et hier soir si tu l'as vu pleurer c'est qu'il avait une poussière dans l'œil. C'est tout !
- Je pensais que tu comprendrais, mais je me demande si ce n'est pas toi qui es sans cœur, Harry !
Et elle quitta la salle commune, passablement sur les nerfs et déçue de la réaction de son meilleur ami. Hermione se mit à réfléchir. Que ses amis soient d'accord ou non, elle devait trouver Draco et lui parler de la veille. Elle devait savoir ce qui n'allait pas, et elle devait l'aider. Mais avant, un bon petit déjeuner lui ferait du bien…
Hermione alla donc s'installer à la table des gryffondors, le plus loin possible de Ron et Harry. De sa place, elle observait Draco, cherchant un moyen de l'aborder. Mais comment aller lui parler ? Il fallait qu'elle soit seule avec lui, et qu'elle trouve une excuse plausible et rationnelle pour l'aborder. Plausible et rationnelle… Tout chez Hermione était plausible et rationnel.
Ayant fini son petit déjeuner, Draco se leva de table et quitta la salle sans attendre ses amis. Le cœur de la jeune fille battait furieusement. C'était l'occasion rêvée de l'approcher, lui parler, tout lui dire. Il n'y avait qu'un seul bémol : elle n'avait toujours pas trouver de raison valable de l'aborder, sans directement lui balancer à la figure tout ce qu'elle avait vu. Et ce n'était pas comme ça qu'il fallait s'y prendre avec une personnalité telle que Draco Malfoy.
La plupart du temps, Hermione faisait partie de ces personnes qui refusent de tenter quoi que ce soit par peur de perdre le peu qu'elle possède déjà. Ces personnes ne savent pas que le risque évite l'ennui, et que l'ennui évite la vie. Pour vivre, il faut s'approcher de la mort. Dans le cas présent, pour être heureux, il faut risquer d'être plus malheureux qu'on ne l'est déjà. Et Hermione le comprit juste à temps, abandonnant sur la table ses tartines encore chaudes et son sens de la raison.
Elle atteint la porte en quelques secondes, aussi rapide qu'un courant d'air, devant les regards hébétés des élèves de sa maison.
- Draco…
Le blondinet se tenait appuyé contre un mur, à quelques mètres de la porte, tenant un livre entre ses mains fines et blanches comme la neige.
Et maintenant, que faire ? On se surestime toujours, se disant que le courage nous permettra de trouver une solution à chaque situation. Mais là, Hermione n'avait plus aucun vocabulaire pour parler à Draco. Elle ne voulait pas tout de suite lui faire comprendre qu'elle l'avait aperçu la veille, elle ne voulait pas qu'il sache qu'elle aussi connaissait cette foutue chanson. Elle ne voulait pas… Alors, que dire ?
Elle n'eut pas à réfléchir plus longtemps, car, après la surprise évidente qui ressortait pleinement du visage du serpentard, la mesquinerie était de retour.
- Tiens, Granger… Premièrement, de quel droit oses-tu m'appeler Draco ?
Hermione n'avait aucune réponse à cette question, mais de toute manière celui qui l'avait posée n'en attendait pas.
- Et deuxièmement, de quel droit une Sang-de-Bourbe ose-t-elle simplement m'adresser la parole ?
Le cœur d'Hermione sembla s'arrêter soudainement, et aucun massage cardiaque n'aurait pu le faire battre. Le terme qu'il avait employé pour la désigner la blessait chaque fois qu'elle l'entendait. Mais la pire des blessures, c'était sa propre honte. Comment avait-elle pu vouloir aider Draco Malfoy, celui qui la détestait autant qu'elle le détestait ? Il semblait à la jeune fille qu'aucune parole ne pourrait sortir de sa bouche. Pourtant, après quelques secondes qui avaient un goût d'éternité, des sons traversèrent ses lèvres, et formèrent des mots, qui associés ensemble, mirent au monde des phrases, dénuées de sens si Hermione n'y avait pas mis une intensité presque surnaturelle dans ses paroles.
- Mon livre… Je voulais mon livre…
L'incompréhension traversa le regard du blond. Puis, il comprit. Et toutes les émotions qu'un homme peut connaître passèrent dans ses yeux, avec, au premier plan, la joie et la déception. Il avait retrouvé l'inconnue. Son inconnue… Mais, déjà, dans sa tête, ce n'était plus son inconnue, sa mystérieuse inconnue qu'il avait espérée et imaginée. C'était Hermione Granger, une moldue qui avait obtenu des pouvoirs on ne sait où. C'était Granger, l'amie ou petite amie de Potter. Et la mystérieuse inconnue avait perdu tout son charme dans l'uniforme des gryffondors.
Puis il lui tendit son livre, d'un geste machinal et dénué d'expression. Il se retourna, sans dire un mot, et partit, marcha de plus en plus vite, pour fuir sa déception. Mais s'il est une chose qui nous poursuit inlassablement, ce sont nos rêves. Et celui de Draco venait de s'effondrer, aussi rapidement qu'un château de cartes dans un courant d'air.
- Attends… Malfoy…
A vrai dire, il était aussi difficile de se débarrasser de ses rêves que d'Hermione Granger.
- Quoi ?
- Tu es sûr que tu vas bien… ?
- Je ne t'ai jamais dit que j'allais bien, et je ne vois pas en quoi ça pourrait t'intéresser. C'est ton pote Potter qui t'envoie ?
- Non, Harry n'est pas très enchanté à l'idée que je t'adresse la parole…
- Alors écoute les conseils que ton copain et fous-moi la paix, sale moldue !
Une boule se forma dans la gorge d'Hermione. Même maintenant elle n'arrivait pas à lui en vouloir. Mais le ton monta tout de même, car quand le peu d'orgueil que l'on possède s'ajoute à la tristesse, on ne peut qu'aboutir à la haine.
- Moi, je voulais juste t'aider… Mais tu essayes de jouer les durs, de t'élever au-dessus des autres. Tu n'es pas comme ça, Draco…
- Tu ne sais rien sur moi, alors tais-toi ! Je n'aime pas quand on me parle comme si…
« Lay back, it's all been done before. And if you could only let it be, you will see... »
- Tais-toi, Granger, ce n'est pas en chantant que tu vas...
« You're watching your back like you can't relax. You try to be cool, you look like a fool to me. »
- Arrête ça tout de suite...
« The way you're acting like you're somedy else gets me frustrated ! »
- Je n'essaye pas d'être quelqu'un d'autre, je suis Draco Malfoy et fier de ce que je suis. Maintenant écoute-moi bien, je vais bien, alors lâche-moi !
- Non, tu ne vas pas bien… Quelqu'un qui va bien ne pleure pas la nuit dans les couloirs…
- Je ne pleurais pas, et je fais ce que je veux !
Draco se retourna pour laisser Hermione chanter seule, mais la voix agacée de la jeune fille le fit rester. Elle s'était déjà remise à chanter…
« You know, you're not fooling anyone when you become somebody else round everyone else... »
- Je connais la suite, tu l'as déjà chantée, alors calme-toi s'il te plaît.
- Non, je ne me calmerai pas ! Je veux juste t'aider, tu peux te confier à moi ! Je sais que tu ne vois plus tes parents, je sais ce que tu ressens…
- Non, justement, tu ne sais pas. Alors lâche-moi !
Cette fois-ci, il quitta réellement le hall, et descendit vers les cachots. Il eut juste le temps d'entendre les derniers mots d'Hermione.
« Life's like this... »
Ce à quoi il répondit pour lui-même :
« No, no, no... »
