Le problème d'Ecthelion, deuxième partie.

Les personnages et les lieux appartiennent à Tolkien.

De la musique et des rires résonnaient dans la salle de bal. Des couples en tenues resplendissantes dansaient au centre de la piste sur une musique lente et douce. Des femmes faisaient virevolter leurs robes couleurs pastels en rythme. Certaines mettaient des fleurs dans leurs cheveux brillants ou touchaient leurs barrettes de diamants. Leurs amants replaçaient des mèches rebelles derrière leurs oreilles pour les séduire. Les autres riaient, mangeaient et discutaient comme Glorfindel, Rog et Penlod, sur un balcon décoré de guirlandes sous un ciel noir serti d'étoiles éblouissantes. Enfin...seul le dernier parlait vraiment. Il dissertait depuis plus d'une demi-heure sur un sujet de philosophie en employant une multitude de termes archaïques. Les deux premiers se regardaient, désespérés et buvaient pour se distraire. Ils redoutaient le moment fatidique où il demanderait leur avis sur la question. C'était déjà arrivé à Egalmoth et une mort sociale s'en était suivie, en plus du scandale. Par chance le Seigneur de l'Arbre arriva et Penlod rejeta son attention sur lui. Dans la maison d'en face, on distinguait la forme floue d'un jeune homme qui lisait, semblable à un spectre. Il leur fit un salut respectueux en les apercevant puis rentra tranquillement. Ainsi, Dame Ilwen avait trouvé quelqu'un. Pourtant, elle était présente à cette fête. Pourquoi ne l'avait-elle pas emmené avec elle ? Il ne pouvait guère non plus être un domestique, il portait bien trop de bijoux !

_Ah ! Glorfindel ! Je te cherchais, s'écria Ethelë. Qu'est-ce qu'il y a ? On dirait que tu as vu un fantôme.

Elle posa son verre sur le rebord, préoccupée.

_Tu étais au courant pour Dame Ilwen ? la questionna-t-il brusquement. Tu savais qu'elle...

Il s'interrompit et soupira.

_Laisse tomber, de toute façon, ce n'est qu'un tracas insignifiant.

Elle s'agrippa à son bras, interloquée.

_Savoir quoi ?

_Rien. Cela ne te regarde pas, répliqua-t-il sèchement. Tu fais plus de mal que de bien quand tu te mêles de affaires des autres.

Elle recula, les yeux grands ouverts sous le choc, la bouche béante, les bras ballants. Ses poings se serrèrent sous ses manches.

_Tu as changé, Glorfindel. Jamais je ne me serais attendue à quelque chose d'aussi cinglant de la part d'un ami, surtout de toi, lança-t-elle en partant.

_Ecthelion, je suis désolé ! Mes paroles ont dépassé ma pensée ! Ecthelion, reviens ! Je suis vraiment désolé !

_Ecthelion est rentré de sa mission ? le surprit une voix.

_Seigneur Salgant, s'exclama-t-il en souriant. Non, il est toujours en intervention. C'est juste qu'ils se ressemblent tellement. On dirait sa sœur jumelle !

_Oui, effectivement, acquiesça le harpiste. Venez avec nous dans la salle, je voudrais vous montrer une de mes nouvelles compositions.

Sur un canapé, Voronwë et Penlogolodh riaient hystériquement. Sans doute avaient-ils trop bu ; ce qui était étrange pour l'érudit qui avait, d'habitude, une attitude exemplaire en toutes circonstances, mais parfaitement normal chez le futur navigateur. Le Roi hésitait à l'envoyer chercher miséricorde auprès des Valar. On comprenait pourquoi. Cependant, il n'avait pas le choix, c'était le seul qui restait des marins de Gondolin.

Il y avait pire : debout, sur une table, entouré de femmes qui hurlaient, Duilin se déhanchait en se déshabillant. Quand il se retrouva torse-nu, Rog intervint. Il le fit descendre et le tira dehors.

_A quoi tu joues ?! Tu allais vraiment...

Il passa une main sur son front. L'archer parut se réveiller et se débattit. Il se balançait de gauche à droite, d'avant en arrière. Sa tête pendait mollement, il tenait à peine sur ses pieds.

_Oh, lâche-moi ! On s'amusait... En plus, il y en avait d'autres... Hic...

_Sauf que, toi, tout le monde te reconnaîtra dans la rue ! Pas eux ! Tu me remercieras demain, tu verras.

Près de la fenêtre, Turgon et Idril dégustaient des pâtisseries. Des enfants couraient sur la pelouse, allaient se cacher derrière les buissons, faisaient des rondes en sautillant. Des musiciens sur une estrade jouaient un morceau un peu plus rapide que le précédent. Les adolescents assis contre les murs s'ennuyaient, les autres débattaient dans les escaliers. Malgré cette atmosphère joyeuse, Egalmoth était resté seul chez lui, dans sa chambre. Il parcourait les traits du visage d'Erendor du bout des doigts sans savoir que quelqu'un l'observait. Il s'endormit sans même s'être mis en pyjamas. Une main fantomatique pressa ses épaules sans vraiment réussir à les toucher. Il aurait tellement voulu lui montrer qu'il était là mais il n'était qu'un esprit dépourvu de corps. Il décida finalement d'aller faire un tour de la ville pour observer les gens. De toute façon il n'avait rien d'autre pour tuer l'ennui. Il s'arrêta près d'une table où trois elfes jouaient aux cartes. L'un d'eux trichait. Il vola en trombe vers lui et les cartes dissimulées dans ses poches tombèrent. Ses deux compagnons se levèrent, offusqués, puis quittèrent la partie. Un peu plus loin quelqu'un s'était perdu et essayait de retrouver son chemin avec le ciel, ce qui ne fonctionnait pas si l'on ne savait guère s'y prendre. Le lendemain, tout était redevenu comme à l'ordinaire. Enfin, pour presque tout le monde...Assise sur le plancher d'une cabane abandonnée, une elfe au visage enfouie sous un capuchon ruminait en tenant un flacon rempli d'une substance verdâtre. « Il aurait dû venir... », marmonnait-elle. « Je vais encore devoir attendre... » Ethelë se rendit chez Glorfindel et le trouva dans son bureau.

_Comme je sais que tu détestes travailler à l'intérieur, je t'ai apporté un petit remontant.

Son ami la fixa, perplexe.

_Tu n'as qu'à croire que c'est pour me faire pardonner.

Elle lui tendit une bouteille de vin. Il esquissa un geste afin de la saisir mais laissa finalement retomber sa main.

_C'est à moi de m'excuser, murmura-t-il en baissant la tête. Je ne voulais pas remettre cela sur le tapis.

_Oublies ça. N'en parlons plus. Goûte plutôt ce millésime et dis-moi ce que tu en penses. C'est Egalmoth qui me l'a offert.

Glorfindel se servit un verre et le porta à ses lèvres rosées. Il hocha la tête en signe d'appréciation.

_Il y a quelque chose en plus, peut-être de la pêche ou de la pomme. Cela fait toute la différence. Mmmh...c'est délicieux. Il a bien choi...

Sa vision se troubla, il bascula en avant et se rattrapa sur Ethelë qui le regarda s'effondrer avec horreur.

_Glorfindel ! Glorfindel !appela-t-elle, désespérée. Au secours ! A l'aide !

Elle s'agenouilla pour prendre son pouls. Au début, elle ne sentit rien et réessaya plusieurs fois. Toujours pareil. Elle secoua son corps livide en criant comme une démente. Des gardes la tirèrent en arrière. Elle se débattit en hurlant, tenaillée par la peur.

_Calmez-vous, ma Dame, l'interrompit un soldat. Nous allons l'emmener dans une Maison de Guérison.

De grands coups retentirent à la porte qui s'ouvrit à la volée. Les guerriers de Turgon s'engouffrèrent dans la gigantesque propriété en courant. Des halètements terrifiés s'élevèrent à leur passage. Les servants du Seigneur de l'Arche Céleste s'empressèrent d'aller le quérir. Ils l'empoignèrent par les bras et le traînèrent jusqu'au palais du Roi sous les questions des pèlerins. Le souverain se tenait debout, devant son trône, sans expression. Cela lui rappelait son premier procès pendant lequel il avait tenu la main moite d'Erendor dans la sienne. Turgon baissa la tête vers le prisonnier agenouillé aux pieds de son thrône en lui adressant un rictus méprisant.

_Eh bien, mon cher Egalmoth, ironisa-t-il, je ne m'attendais guère à vous revoir commettre un crime. Je pensais que vous seriez devenu plus sage avec le temps.

Toute la haine que l'accusé éprouvait envers le Roi remonta en surface.

_Et moi de même, Votre Majesté, osa-t-il répliquer. Puis-je savoir de quel « autre crime » vous parlez ? Je ne me souviens pas avoir enfreint de loi récemment.

_Quel arrogance ! Ceci pèsera lourd dans vos charges ! Vous êtes trop fier pour le reconnaître.

_Répondez-moi !

_Vous préférer rester défiant.

_Dîtes-moi !

_Taisez-vous ! Vous n'avez aucun droit en tant que criminel !

_Dîtes-le-moi !

_IL SUFFIT, tonna Turgon. Croyez-vous échapper à la mort une seconde fois ? Gardes, emmenez-le dans sa cellule.

Ils le tirèrent par les bras, le jetèrent ensuite sans ménagement au sol. Egalmoth gémit puis se rassit, une main sur le front. Il y eut un grincement et la porte se referma. Il se retrouva seul, ou presque, dans le noir le plus obscur. Il se recroquevilla, tentant de calmer sa panique avant de finir par sombrer dans un sommeil agité.