Hallucination, se dit-il. Il fallait qu'il continue. S'il sentait ses lèvres sur les siennes au bout de quelques pilules, qu'imaginerait-il avec un flacon entier ?

Elle le secoua, le toucha, lui parla. Rien n'y fit. Il en était complètement inconscient. Ses yeux étaient vides, n'abritaient aucune lueur. Son visage était crispé, comme elle ne l'avait jamais vu auparavant.

La douleur semblait poser une trace sur son visage à chaque tremblement qu'il subissait. Ceux-ci s'accentuaient. Elle reconnaissait bien là les signes de manque, elle avait déjà eu l'occasion auparavant de les voir, surtout sur lui. Mais pas à une telle amplitude. Là, son instinct maternel ressortait : elle voulait le protéger, le réconforter. Et le gifler. Comment osait-il lui faire subir ça, merde ! Elle voulait le frapper, le taper. Elle avait franchement peur. Il frissonna. Encore un autre signe. Elle, se ressaisit. Tout d'abord paralysée, elle devint agile et sûre d'elle, bien qu'elle tremblait presqu'autant que lui.

Leurs corps étaient très proches l'un de l'autre, mais elle constata qu'elle seule le remarquait. Elle l'avait aperçu avaler une goulée de médicaments juste avant qu'elle ne le rejoigne. Pas besoin de vérifier de quelle sorte de médicaments il s'agissait. Elle n'était plus étonnée.

Elle s'attendait depuis si longtemps à cette situation. Pas telle quelle, mais combien de fois n'avait-elle pas été angoissée lorsqu'il ne se présentait pas au travail ? Elle imaginait si bien le pire. Elle redoutait plus que tout que d'être obligée d'aller chez lui, dans son appartement, et le voir allongé par terre. Elle se disait qu'elle aurait préféré alors ne rien savoir. Quand on ne sait rien, on ne souffre pas, non ?

Cependant, elle était pragmatique, et minutieuse. Alors, elle avait maintes et maintes fois répété les différentes étapes médicales, juste au-cas où. C'était pour quand l'angoisse prenait le pas pendant ses nuits. Ca la calmait et l'endormait. Pratique.

Elle emprisonna sa main à lui, remplie de Vicodine, dans la sienne. Celle-ci était bien plus petite, oui, mais au moins alerte. L'autre gisait. Elle parla, cria, soupira, chuchota. Qu'est-ce qu'elle foutait là… Pourquoi elle était là, ce n'était pas son rôle. Elle aurait voulu un tout autre chemin.
Mais elle n'a jamais pu le prendre, finalement, elle revenait toujours sur ses pas, pour revenir près de lui. Elle avait foutu sa vie en l'air. IL avait foutu sa vie en l'air. Ce qu'elle était bête. Il était en plein trip. Elle mit ses doigts sur ses tempes pour se calmer.

Une idée lui fit soudainement peur, elle regarda autour d'elle, à la recherche de bouteilles d'alcool vides, mais elle ne vit rien. Pour une fois qu'il se contentait de pilules… Elle soupira une nouvelle fois, regarda à nouveau l'homme en face d'elle. Elle plaça ses mains sur ses joues. Il n'était pas l'homme qu'elle avait espéré connaitre, mais elle… Elle ne savait pas.

Les secondes passèrent. Elle espérait toujours qu'elle rêvait. Mais il était pourtant bien présent devant lui. Physiquement, au moins.
Puis, il lui sembla qu'il se calmait, tout doucement, effet qu'elle attribua au métabolisme. Il allait foutre son foie en l'air, en continuant comme ça. Il l'était sans doute déjà. Son regard à lui était absent, son regard à elle se promena sur son épaule, blessée.

Il fallait nettoyer ça. Elle allait s'infecter méchamment, si elle ne faisait rien. Les tremblements avaient diminués, c'était bien visible, et c'était surtout réconfortant. Elle sentit un poids un moins. Ses pupilles étaient encore dilatées mais c'était peut-être elle qui affabulait : elles lui semblaient avoir repris une forme plus ou moins normale.

Elle posa ses lèvres contre les siennes, il la regarda. Tout de suite, l'incompréhension, suivie de la douleur, puis la haine, enfin la honte, se bousculèrent sur ses pupilles qu'il gardait fixées sur elle. Ca avait été comme un film sous-titré, elle avait su tout lire en un quart de seconde.

Elle, elle avait été soulagée, attristée, apeurée puis indécise. Peut-être il avait lu aussi. Elle avait l'habitude de ses changements radicaux, elle le connaissait lunatique, mais elle sentit tout de même son cœur rater un battement. Il la considérait. Mais est-ce qu'il la voyait ?

Ils étaient maintenant séparés d'une dizaine de centimètres. Il jeta un rapide coup d'œil autour de lui, et s'étonna d'être dans son appartement. Il reporta son attention sur la paire d'yeux bleus affolés devant lui elle ne bougeait plus, elle attendait.

Il hallucinait, alors… Enfin. Si c'était le prix à payer pour l'avoir, il était partant. Se bourrer de comprimés pour ne plus ressentir la douleur et ne plus la voir avec l'autre, il n'y voyait plus aucun problème. Maintenant qu'il y était. Sa présence valait bien un flacon de Vicodine. Et qu'aura-t-il, s'y s'en avale deux ? Il devait essayer.

Jamais il n'aurait du croire qu'elle serait là quand lui ne serait plus lui, c'est-à-dire quand lui serait clean. Il avait souffert, faillit replonger tant et tant de fois, s'en était empêcher, juste pour elle, pour que dalle. Elle l'avait oublié, petit à petit. Pourquoi y avoir cru ? Reprendre ses comprimés, revoir ses petits amis, qui jamais ne lui ont tourné le dos, aurait fallu le faire bien plus tôt !

Il posa sa main libre sur son poignet. Il voulait la blesser autant qu'elle l'avait fait souffrir. Mais il ne parvint qu'à soupirer. Mais peut-on faire mal à une hallucination ? Il voulait lui faire ressentir tout ce qu'elle lui faisait subir. Qu'elle sente une fois ce que lui ressent tous les jours. Qu'elle gémisse de douleur au moins une fois ce qui lui gémit chaque minute. Il se haïssait, mais même maintenant il n'en avait pas la force. Il la haïssait.

Elle recula vivement de quelques centimètres quand elle perçut son regard. Elle ne le reconnut pas. Il n'y avait que de la haine. Des hurlements tus qu'elle n'avait jamais entendus. Longtemps, elle avait imaginé la scène, elle l'avait répétée, mais elle n'avait pas envisagé ça. Pourtant, c'était toujours dans ses regards qu'elle le comprenait. Ils l'avaient toujours trahi, traduisant ses pensées mille fois mieux que ses mots. Si comme on disait, les yeux étaient les fenêtres de l'âme, peut-être vaudrait-il mieux qu'elle se recule.

Ce qu'elle fit. Mais elle attendait. Un geste de sa part, ou alors la certitude qu'il valait mieux partir d'ici, le laisser. Lui, il voulait crier. Lui hurler de partir, de l'abandonner, que son ancienne copine Vicodine valait bien mieux qu'elle. Elle, elle était toujours là, près de lui, non ? Il frissonna et ferma les yeux, de dépit. Jamais il n'y arriverait, et pourtant il sentait que c'était là la solution.

Indécise, elle analysait ses pupilles, ses gestes. Il fallait partir, ou fallait-il rester, l'aider ? Le laisser sur le carrelage froid et constellé de morceaux de verres ? Elle y pensait. Voulait-elle rester, ou tout ce qu'elle voulait c'était de partir dans l'autre sens en hurlant ? Tout ça se bousculait dans sa tête Il avait l'air dans les vapes, il venait de fermer les yeux. Mais quand il les rouvrit, elle sut qu'il était bien là, présent. Ce n'était pas vraiment rassurant.

Peut-être elle pourrait le récupérer ? Ils se laisseraient une chance, et… qui sait. Mais elle le connaissait si bien, jamais il ne se jetterait à l'eau. Elle l'avait tellement blessé tout à l'heure, il fallait toujours quelques jours pour qu'une de leur dispute se dilue. Qu'est-ce qu'elle foutait là, se redemanda-t-elle encore. Elle attendait un geste de sa part ? N'importe quoi.

Il allait la repousser, prendre une Vicodine, lui intimer de partir. Elle prit mentalement une respiration. Elle ne devrait pas. Elle se rapprocha cependant de lui, posa sa main gauche sur son torse, attrapant le col de sa veste et à nouveau, mis ses lèvres sur les siennes. Elle l'embrasse tout d'abord doucement, ne faisant qu'effleurer sa peau, abandonnant ses lèvres, puis les rattrapant. Si elle ne le forçait pas, ils se croiseront et se perdront une fois de plus.

Elle voulait qu'il se ressaisisse, qu'il n'ait jamais pris ces pilules, qu'il se relève, l'embrasse jusqu'à ce qu'elle en perde haleine, qu'elle frôle l'asphyxie, qu'elle lui offre son dernier souffle. Elle avait peur, d'être rejetée, de le voir partir. Il devait le sentir, entendre les battements erratiques de son cœur. Elle s'accrochait à son col, puis le sentit réagir.

Il répondait faiblement en attrapant ses lèvres entre les siennes puis se fit plus brutal et l'embrassa plus fort. Il voulait crever, là, maintenant, tout de suite. Il fantasmait sur un arrêt cardiaque. Une tachycardie. Il crevait de l'envie de crever entre ses lèvres.

Mais il tenait bon, toujours vivant. À moitié assis, elle mit un genou de chaque côté de lui et se pencha sur lui, lâchant son col et frôlant sa joue. Elle appuya leur baiser , le poussa le dos contre la baignoire. Il caressa sa chute de reins, passa sous le tissu. Elle menait la danse, mettant dans son baiser toute sa force, éradiquant sa peur et ses angoisses. Ses gestes étaient assurés, mais fébriles. Elle tremblait, autant que lui. Sa langue à lui rencontra enfin sa langue à elle et ils s'étouffèrent dans la bouche l'un de l'autre.