Perte d'appétit.

Le jour s'est levé depuis deux heures et aujourd'hui, la météo se montre capricieuse. Alors que la pluie ne cesse de s'abattre sur les environs, cette humidité ne semble aucunement perturber l'un des habitants d'Arkadia. A cause d'une consommation excessive d'alcool qu'il s'est autorisé la veille, Jasper dort sur le bord d'un sentier boueux. La tête posée sur une pierre plate dressée à la diagonale, le jeune homme ne s'est pas rendu compte que des mouvements de résidents se sont opérés sur le campement. En effet, si jamais les natifs devaient passer à l'action tôt ou tard malgré la trêve, un minimum de prudence est recommandable.

Sortant de la station qui est venue s'écraser sur ce morceau de terre hostile, Abigail veille à ce que sa veste soit parfaitement fermée. Tout en balayant les alentours de son regard, la mère de Clarke s'interroge sur le changement brutal du temps. Alors qu'hier, le soleil était au rendez-vous, offrant une température d'air idéale par la même occasion, les cartes paraissent redistribuées pour cette nouvelle journée qui commence. En tout cas, les humains évoluant dans l'enceinte protectrice vont devoir redoubler de vigilance, surtout ceux qui seront amenés à travailler à l'extérieur. Si la malchance est au rendez-vous, Abby aura sûrement une entorse ou un rhume à soigner.

Rien qu'en songeant à tout ce qui pourrait l'attendre, le médecin se prépare à affronter cette journée maussade et aspire qu'un dieu accepte de se montrer miséricordieux. Lorsque Abigail achève son observation, sa vue s'arrête sur une masse inerte. De là où elle se trouve, la chancelière ne parvient pas à savoir de quoi il s'agit mais étrangement, son instinct lui dicte de se montrer curieuse. Voulant connaître la véritable nature de ce mystère, l'amie de Marcus s'approche.

Au moment même où la femme réduit la distance, elle se rend compte que cette chose qui repose sur le sol trempé n'est autre que Jasper.

- Ce n'est pas vrai ?

Inquiète, le médecin se précipite sur l'endormi et ne met pas longtemps avant de poser un genou à terre. Ensuite, elle pose ses mains sur le blouson mouillé du garçon et le secoue doucement.

- Jasper, est-ce que tu m'entends ?

Très vite, celui-ci pousse un gémissement avant de tourner sa tête vers la maman de Clarke. Bien sûr, n'ayant conscience de la réalité qui règne sur le campement, le jeune homme veille à conserver ses paupières closes.

- Qu'est-ce que vous me voulez et depuis quand vous entrez dans la chambre des gens comme bon vous sembles ? Finit-il par demander.

- Je ne sais pas si tu es au courant mais tu es en train de dormir dehors, sous la pluie.

- Quoi ?

Comme pour vérifier les dires d'Abigail, Jasper se retourne sur le dos et ouvre enfin les yeux. Là, il se réveille peu à peu et se focalise sur les bruits environnants. Doucement, ses oreilles perçoivent de l'eau qui coule tandis que son corps commence à accuser le froid et l'humidité de ses vêtements.

- Cela fait longtemps que tu es allongé sur ce sol ? L'interroge le médecin.

- Je ne sais pas.

- Et quelle est la dernière chose dont tu te souviens ?

- Très bonne question.

Jasper tente de forcer sa mémoire pour obtenir une réponse mais tout lui paraît confus. Etait-il avec quelqu'un avant de sombrer dans ce sommeil profond ? Incapable de s'en rappeler. Que faisait-il ? Là encore, il se heurte à un trou noir.

Au moment où le garçon tente de s'asseoir, une violente migraine lui agresse la tête et le voilà obliger à poser l'une de ses mains sur son front. A cet instant, un premier souvenir ressurgit et ainsi, Jasper ricane suite à cette remémoration.

- Je peux savoir ce qu'il y a de si drôle ?

- Je sais ce que je fais hier soir, répond-il. Je me suis encore pris une sacrée cuite.

- Tu n'es pas sérieux j'espère ?

Voulant échapper à la bienveillance d'Abigail, le jeune homme tente de se mettre debout mais lorsqu'il se tient debout sur ses jambes, un vertige s'empresse de le troubler. Alors qu'il se sent tomber dans une nouvelle obscurité inquiétante, des bras se glissent sous ses aisselles pour l'empêcher de tomber complètement. Malgré le poids de ce premier patient de la journée, Abby sent qu'elle va avoir besoin d'une assistance pour le porter jusqu'à l'infirmerie. Elevant la voix, la femme espère qu'il n'est pas trop tard pour porter secours à ce malade.

- Quelqu'un peut m'aider s'il vous plaît ?

- Où suis-je ?

- Tu es à l'infirmerie, lui répond Abigail.

Après avoir pris connaissance de cette information, Jasper ouvre les yeux avant de les refermer brutalement. La lumière vive présente dans la pièce s'avère trop agressive et il espère que la femme qui s'occupe de lui saura s'en rendre compte par elle-même. Néanmoins, une question brise le portail scellé que forment ses lèvres.

- Qu'est-ce qui m'est arrivé ?

- Un malaise mais tu n'as aucune raison de t'inquiéter car j'ai fait le nécessaire.

- Très sympa de votre part.

Maintenant que ses pensées ont retrouvé un peu de leur sérénité naturelle, Jasper n'envisage pas de s'attarder une minute de plus. Avant de se relever, il se permet une nouvelle tentative et cette fois, ses yeux arrivent à résister à l'éblouissement des néons.

Sentant de l'agitation de son côté, le médecin met un terme à ses occupations et abandonne le plateau médical sur lequel elle travaillait.

- Comment te sens-tu ? S'inquiète-t-elle.

Le patient s'accorde un court temps de réflexion avant de répondre.

- Beaucoup mieux. Mon mal de crâne a disparu.

- C'est bon signe. Par contre, je voudrais te demander quelque chose.

- Allez-y.

- En t'auscultant, j'ai été de voir à quel point tu avais maigri. A quand remonte ton dernier repas ?

- Je n'en sais rien et puis je n'ai pas très faim en ce moment.

- Sans doute parce que tu passes plus de temps à te remplir l'estomac avec de l'alcool je crois, non ?

Abigail n'est pas une femme qui apprécie de tourner autour du pot. En se montrant aussi franche, son patient pourrait réagir de deux manières totalement différentes. Soit la remarque le blesse au point de le pousser à prendre la fuite, soit il encaisse le coup et décide de se montrer sincère à son tour.

- Qu'est-ce que cela peut vous faire ? Commence-il.

- On est plusieurs à se faire du mauvais sang à ton sujet.

- Vraiment ?

- Oui.

- C'est faux et vous le savez aussi bien que moi. Si vraiment vous vous inquiétez pour moi, vous aurez fait le nécessaire en ce qui concerne votre fille.

- Que veux-tu dire ?

- Vous le savez très bien.

Cet échange joue sur les nerfs de Jasper et ses yeux ne tardent pas à briller sous l'effet des larmes. De son côté, la maman de Clarke sait qu'elle doit maîtriser le dosage de ses mots. Si jamais un terme trop tranchant devait franchir sa bouche, quelle serait la réaction de son patient du jour ? Il est tellement fragile qu'il serait peut-être capable de faire une connerie. Toutefois, le laisser ainsi sans lui proposer une solution à court terme ne lui apporterait rien de positif.

- Bon, je vais devoir te laisser quelques minutes pour trouver Jackson car il est introuvable depuis le début de la journée. D'ici là, je compte sur toi pour rester raisonnable, d'accord ?

- Okay.

Quelques secondes plus tard, Abigail sort de l'infirmerie et à peine quelques pas effectués, elle tombe nez à nez sur Monty, le meilleur ami de Jasper. Aussitôt, le médecin voir dans cette rencontre un signe du destin et accepte de jouer cette carte. Si elle parvient à convaincre l'asiatique de garder un œil sur Jasper, elle n'aura aucune raison de se faire du mouron.

- Bonjour Monty. Je crois qu'il est indispensable que tu saches que tu arrives au bon moment.

- Ha bon ? Pourquoi ?

- C'est au sujet de Jasper. Il est à l'infirmerie et j'aurais besoin que tu me le surveilles le temps de mon retour.

- Jasper est à… s'étonne-t-il aux premiers abords. Il lui est arrivé quelque chose ?

- Je l'ai retrouvé dehors, endormi sous la pluie. Visiblement, il était saoul hier très tard dans la journée et de cette façon qu'il a fini sa soirée à l'extérieur.

- Tout comme les soirées d'avant, poursuit Monty. Partez tranquille, vous pouvez compter sur moi.

- Merci beaucoup.

Rapidement, Abigail abandonne le camarade de son patient afin de savoir pourquoi son assistant ne s'est pas présenté à son poste. Alors qu'elle s'éloigne de plus en plus de l'infirmerie, Monty n'est toujours pas entré dans la pièce et tergiverse. Sa dernière conversation avec Jasper remonte à très loin et depuis, on ne peut pas dire que leur amitié soit la plus belle parmi toutes celles qui sont entretenues sur le campement.

- Alors comme ça, tu as reçu la mission de me surveiller ? Lui demande celui qui se trouvait sur le siège d'auscultation il y a encore de cela quelques minutes.

Désormais, l'homme se tient à l'encadrement du passage et mord dans un sandwich dont l'obtention forme un secret à elle toute seule.

- Pourquoi avoir accepté ?

Monty fait quelques pas de côté comme pour indiquer son prochain départ lorsque Jasper, le voyant faire, sent un trouble s'installer en lui. Il faut dire que sa responsabilité au sujet du fossé qui s'est creusé entre eux lui pèse sur le coeur et ce dernier veut vraiment arranger les choses. Bizarrement, le déprimé perçoit ses agissements d'un œil neuf et s'interroge désormais sur ce besoin de vouloir fuir à chaque tentative.

- Ne pars pas s'il te plaît.

La politesse utilisée dans cette phrase suffit à stopper Monty dans sa volonté d'action. Toutefois, il continue d'exposer son dos à celui qui se tient à bonne distance de lui. Pour l'heure, un affrontement en face à face sollicite beaucoup d'efforts et l'asiatique ne sent aucune clémence l'habiter.

- Je sais que je merde pas mal en ce moment mais ce n'est pas une raison pour m'isoler.

- Il est vrai que d'avoir un gars en permanence alcoolisé est à ses côtés est le plus beau des souhaits, rétorque son ancien ami.

- C'est de cette façon que tu me vois dorénavant ?

- Oui.

- Sympa.

- Tu l'as bien cherché et encore, si je devais m'écouter, je crois que je n'aurais aucune pitié pour te bousiller davantage.

- A ce point ? Ricane Jasper.

Il ne pensait pas que sa relation avec Monty était ausssi envenimée. Quel mot pourrait-il prononcer afin de réduire cette distance qui s'est installée entre eux ? Avant de chercher une solution, le patient doit en avoir le coeur net.

- Y a-t-il une chance pour qu'on redevienne ami un jour ?

- Non.

- Tu plaisantes ?

Cette fois, Monty tourne sur ses talons pour pouvoir regarder l'autre droit dans les yeux. Sur son visage, aucune colère ne transpire. Au contraire, celui sollicité par Abigail se veut calme voir totalement serein. Cependant, à la vue du sandwich à peine entamé que tient Jasper dans l'une de ses mains, la faim se fait un plaisir en jouant avec les entrailles de l'asiatique.

- Où as-tu trouvé ce sandwich ?

- Il était sur l'une des tables de travail de l'infirmerie. Sûrement Abigail qui me l'a laissé suite à son speech au sujet de ma consommation d'alcool.

- Je vois mais je ne te cache pas que je suis étonné.

Sans prévenir, Monty s'empare du casse-dalle et s'autorise à sourire. Sur le moment, Jasper ne sait comment il doit réagir mais il n'a pas le temps de réfléchir que son camarade lui fait une confession.

- Tu sais, je croise souvent nos amis et la plupart me fatigue en me recommandant de me réconcilier avec toi. Au début, je leur répondais oui pour qu'ils me lâchent mais maintenant, je ressens plus le besoin de dire quoi que ce soit. Ils doivent sûrement prendre mon silence pour une réponse positive alors que c'est loin d'être le cas. Par contre, si je me suis permis de te prendre ce sandwich, c'est parce que je suis étonné de te voir carburer à la bouffe à cette heure alors qu'habituellement, tu tournes plutôt à la boisson.

Monty croque un morceau dans le casse-croûte et l'avale après l'avoir bien malaxé. Il reprend ses aveux comme si rien ne s'était passé et contrairement à la mère de Clarke, il se fout de ne prendre aucune pincette.

- Lorsque Abigail m'a dit que tu étais ici, cette nouvelle ne m'a guère surpris. Par contre, là où je l'étais, c'est lorsque je me suis dit que tu aurais dû t'y trouver bien plus tôt mais visiblement, ton organisme se veut particulièrement résistant. Peut-être est-ce là qu'une question de jours et c'est ce que j'espère.

- Tu déconnes ? L'interroge Jasper, sentant son petit moral s'enfoncer un peu plus dans les ténèbres provoquées par de sombres émotions.

- As-tu l'impression que je déconne ? En plus d'être un alcoolique notoire, serais-tu devenu aveugle ou simplement con ?

- Arrêtes Monty. J'ignore ce qui te prend mais je n'ai pas besoin de ça en ce moment.

- Tu m'étonnes, rigole celui qui se tient face au patient d'Abby.

Bien sûr que Jasper n'a pas besoin de la vérité et c'est dommage. Par contre, si l'asiatique lui aurait proposé de lui payer un verre, quelque chose lui dit que celui qui est près de lui aurait probablement accepté.

Cela prouve à Monty qu'il n'a plus rien à faire en présence de ce guignol et qu'il n'a aucune raison de rester plus longtemps. Sans prononcer le moindre mot supplémentaire, l'être missionné par Abigail quitte les lieux sans se retourner.

Sonné par cette conversation, Jasper quitte l'entrée de la salle de soins afin de faire son retour dans celle-ci. Ne sachant plus quoi faire, l'ancien petit ami de Maya reste comme figé à cause de ces idées chaotiques qui tentent de lui dicter la moindre conduite. Toujours perdu, l'homme parvient à se libérer de ce chamboulement intérieur en fonçant sur le mobilier qui se trouvait à sa portée. Très vite, l'ordre qui régnait dans cette salle ne tarde pas à appartenir au passé lorsque soudain, un bruit métallique attise la curiosité du destructeur.

Quand son regard se pose sur un scalpel qu'il a fait tomber en envoyant tout valser, il ne peut éviter d'y voir là un remède à l'ensemble de ses problèmes.

Quelques minutes plus tard, une certaine panique règne dans l'infirmerie et même si Abigail met tout en œuvre pour la résorber, pour l'heure, cela lui paraît bien difficile.