La guerre est finie. Les accords de paix entre les différentes nations ont été signés par les différents Kage.

Genma a douze ans et il ne sait pas quoi faire de cette nouvelle. Il a été rapatrié quelques jours avant l'armistice, blessé à son tour. Il sort de l'hôpital, accompagné de sa grande sœur. Leurs parents n'ont pas survécu à la Troisième Grande Guerre Ninja comme les adultes l'appellent.

— J'ai vu Chouza-sensei, hier, lui dit Namiko. Tu as été promu chunin.

— Super.

Sa sœur ne relance pas la conversation. Elle se contente de serrer son épaule. Celle qui n'est pas couverte de bandages. Genma est resté inconscient plusieurs jours. À présent qu'il est revenu parmi les vivants et que ses constantes sont stables, on l'a remis à la garde de Namiko. Elle-même suit un cursus de médic-nin. Elle saura prendre soin de son petit frère et ils ont besoin des lits pour les autres blessés.

Ils s'avancent lentement, Genma a l'impression d'avoir plus de septante ans. Il marche un peu courbé pour ménager la blessure qui l'a presque tué. Autour d'eux, les gens rient et courent. Ils parlent joyeusement, s'exclament. Des échoppes éphémères se sont montées.

La fin de la guerre…

Il ne sait pas trop que faire de cette information. Il souhaite juste rentrer. Mais avant…

— Nami-oneechan ?

— Hmm ?

— Je voudrais juste…

— Quoi donc ?

— Papa et maman me manquent. Est-ce qu'on peut passer les voir avant de rentrer ?

Sa voix n'a pas tremblé et ses yeux restent secs. Il a versé ses dernières larmes sur Gai, deux ans plus tôt. Namiko hésite un instant avant de hocher la tête.

— Oui, bien sûr. À moi aussi, ils me manquent.

Ils s'arrêtent un instant pour laisser une volée de gamins passer en courant. Ils agitent de petits drapeaux avec le symbole du Village de la Feuille. Genma les suit du regard un instant. La guerre est finie.

Peut-être que le Hokage n'aura plus besoin d'enfants-soldats ? Peut-être qu'il n'y aura plus de guerre ?

La main de sa sœur serre à nouveau son épaule.

— Viens, Gen-chan.

— Oui.

Il y a du monde au cimetière. Plus qu'il ne l'aurait imaginé. Mais, d'une certaine manière, c'est logique. Autant les gens se réjouissent que la guerre se soit enfin terminée, autant ils pleurent leurs disparus. Le temps de parvenir aux tombes réservées aux Shiranui, Genma est à bout de souffle. Il n'a pas eu l'occasion de leur dire au revoir. Ni même d'assister à leurs funérailles. Lorsque la nouvelle de leur mort est arrivée, il se trouvait coincé avec Ebisu et Chouza-sensei dans un territoire de Konoha encerclé par des soldats de Kirikagure. Lorsque des renforts ont pu repousser l'ennemi, l'enterrement avait déjà été célébré. Genma n'a pas eu l'occasion de revenir au Village.

Sa petite taille, son agilité et sa vitesse l'ont désigné comme messager et il s'est retrouvé à arpenter le champ de bataille, à éviter les troupes de Kumo ou de Kiri, à apporter des plans, des soins (appris sur le tas) aussi aux équipes isolées de Konoha.

Jusqu'au moment où des ninjas ennemis ont fini par l'attraper.

Il n'a pas eu le temps de penser, de se sentir triste, dévasté.

Juste de songer à survivre coûte que coûte. D'avancer encore et encore… pour quoi au juste ?

Vivre ?

Il ne pensait pas ainsi. Pas vraiment. Il appréhendait juste un jour après l'autre.

Ses souvenirs sont tellement flous.

Il tenait le coup sur une promesse donnée un jour… deux ans plus tôt.

C'est même pas une vraie promesse.

Juste une proposition de traîner avec un autre ninja, après la guerre. Il ne sait même pas si l'autre gars s'en souvient. Ni même s'il est toujours vivant.

Namiko brûle de l'encens et ils regardent le bâtonnet se consumer.

Genma a le sentiment qu'il devrait au moins pleurer un peu. Se sentir triste. Merde ! Ce sont ses parents qui reposent sous ce caveau !

À la place, il se sent vide.

Étranger.

Je dois être un mauvais fils.

Namiko s'assied à ses côtés. Elle ne dit rien. Elle attend patiemment. Le soleil décline peu à peu. Genma ne trouve pas sa voix.

— Tu veux qu'on rentre ? demande enfin sa sœur.

Elle a servi comme ninja, elle aussi. Derrière les lignes, elle en a vu défiler des blessés, des hommes mutilés, des enfants-soldats perdus et traumatisés. Elle sait quand il ne faut pas pousser.

Puis, finalement, il hoche la tête, toujours sans mot dire. Nami l'aide à se relever. Ils s'inclinent devant la tombe avant de repartir en silence.

De nouveau dans les rues de Konoha, l'agitation a gagné en intensité. Un véritable festival s'organise. Les gens ont besoin de célébrer la joie, le soulagement de savoir cette guerre, qui a drainé tant de vie, enfin terminée.

— Nami ? murmure-t-il, tandis qu'ils se fraient un chemin dans la cohue.

Il tremble, il y a trop de monde autour de lui. N'importe qui pourrait… pourrait… La main de sa sœur se referme sur sa main valide et il sursaute. Une sueur glacée le recouvre et il respire trop vite.

— Viens, petit-frère. On est arrivé.

Et, enfin, la porte se referme derrière eux. Ils sont à la maison. En sécurité.

Seulement, même ici, le sentiment de malaise perdure.

— Est-ce que…

Namiko se place devant lui, l'encourage à lever les yeux vers elle, à la regarder. Il se sent un peu plus lui-même.

— Je t'écoute, petit frère.

Il inspire profondément, se force à se calmer. Il n'a jamais paniqué ainsi sur le terrain. Pourquoi est-ce qu'il perd pied, maintenant ? Tout est fini, il devrait se sentir soulagé, mieux dans sa peau. Non ?

— Je voudrais retrouver quelqu'un.

— Un ami ?

Genma cligne des yeux. Il n'en sait rien. Ils ne se sont vus qu'une fois. Raidou lui a proposé de trainer avec lui mais peut-être que c'était juste une idée en l'air, vite fait pour rassurer le gamin épuisé qu'il venait de ramener derrière les lignes.

Peut-être qu'il se fait des idées, que le revoir embêtera probablement son aîné ?

Mais il doit au moins essayer.

Cette pensée l'apaise peu à peu.

— D'accord. Je vais essayer. Tu devrais te reposer, un peu. Tu veux manger avant ?

Il secoue la tête. Il n'a pas faim.

— Il s'appelle Raidou. Namiashi Raidou. Il est plus vieux que moi. Il… Il… m'a sauvé la vie… là-bas.

Sa voix se brise et Genma inspire profondément. Ses cheveux châtains retombent devant ses yeux. Avec une seule main, il n'a pas su nouer son bandana sur son crâne.

— Je ne sais pas s'il est toujours vivant.

C'est dur d'avaler sa salive et ses yeux brûlent mais il ne pleure pas. Il peut pas.

— D'accord. Tu vas dormir un peu. Pendant ce temps, je vais faire quelques recherches.

Le garçon hoche la tête, la laisse le conduire dans sa chambre. Il regarde les posters collés sur les murs. Son lit avec sa vieille peluche cachée sous l'oreiller.

Rien n'a changé. C'est resté tel quel depuis son départ… depuis ses dix ans.

Docile, il avale ses médicaments et s'endort presque aussitôt. Il sent à peine Namiko lui retirer ses sandales et l'aider à rouler sur son côté relativement intact. Elle ne s'embête pas à lui retirer sa veste trop grande. À part son pantalon, il ne porte pas grand-chose en dessous, en dehors des bandages qui le recouvrent.

Elle remonte les draps sur lui. Et c'est tout.


Genma dort, d'un sommeil sans rêve, sans angoisse. Il pourrait être mort. Peut-être même l'est-il pendant quelques heures ?

Quand il se réveille, il y a quelqu'un dans sa chambre. Alarmé, il essaie de se redresser, halète lorsque son corps refuse de collaborer.

— Eh ! Doucement ! T'es en sûreté.

Cette voix…

Genma roule sur le dos, attend un instant pour ouvrir les yeux que le monde ait cessé de tournoyer et que la douleur dans son corps brisé se calme un peu. Puis, il soulève une paupière, fronce les sourcils en ne voyant que des bandages. Quelqu'un est assis par terre, adossé contre son matelas.

Il a reconnu ce timbre calme et ces cheveux rebelles qui pointent hors des bandages enserrant son visage.

Comment…

Comment Nami a-t-elle réussi à le trouver aussi vite ?

Ou alors, je suis en train de rêver et rien n'est réel ?

— Je suis revenu à Konoha depuis quelques semaines déjà. Je voulais savoir si tu avais survécu. Ta sœur savait déjà où me trouver.

Raidou se redresse lentement. Pour ne pas l'effrayer ou parce que lui-même souffre ?

Ou un peu des deux ?

Il s'assied sur le lit et Genma le voit mieux. La moitié de son visage disparaît sous des bandages qui plongent sous ses vêtements. Raidou non plus n'est pas ressorti indemne de la guerre.

— Tu voulais savoir… Moi ? Mais on se connaît à peine !

L'œil qu'il aperçoit est sombre mais chaleureux. Sa moitié de bouche esquisse un petit sourire.

— Je pourrais te retourner la question. J'ai été content de t'aider, il y a deux ans.

— Tu vas vraiment… trainer avec moi ?

— Si tu veux bien. Mes amis sont morts, pour la plupart. Je voulais savoir si tu avais réussi à t'en tirer.

Genma comprend ce qu'il veut dire. Gai et Ebisu ont survécu et ont été rapatriés avant lui. À présent, ils sont occupés chacun de leur côté. Lui, il rentre juste du champ de bataille. Il n'a pas encore eu le temps de se réhabituer à la vie civile. La pression omniprésente de la guerre l'oppresse toujours, le maintient sur le qui-vive avec la sensation que l'ennemi s'apprête à l'assaillir.

— On est vivants…

C'est… une surprise, maintenant qu'il prend le temps d'y penser. Il n'aurait jamais dû s'en sortir. Pas alors que tant de ninjas plus forts, plus expérimentés sont morts sous ses yeux. Sa main tremble. Ses lèvres aussi.

Des doigts s'entremêlent aux siens. Les serrent.

Fort.

— Oui. On est vivants. C'est une surprise, hein ?

Genma ferme les yeux un instant, essaie de retrouver sa maîtrise.

— Et maintenant ?

Raidou marque une pause.

— J'en sais trop rien. On s'habitue à l'idée et on vit avec ?

Les garçons restent silencieux un moment. Genma ne veut pas que Raidou s'en aille.

— Je veux pas que tu partes, murmure-t-il.

Horrifié, il se rend compte que son cerveau semble ne plus filtrer ses pensées et ses paroles. Raidou se contente de serrer plus fort sa main.

— J'ai pas envie de partir tout de suite. Tu es vivant…

Tu es vivant…

Plus tard, Namiko apportera un futon pour que l'aîné des deux garçons puisse passer la nuit dans la chambre. Pour que Genma ne reste pas seul. En cet instant, la présence de Raidou à ses côtés l'ancre dans la réalité, chasse le malaise qui est le sien.

Ce ne sera pas suffisant, évidemment. Mais, pour le moment, c'est assez.