Point de vue de Chloé :
Le téléphone sonne. Tu décroches.
- Allo ? Allo ?
C'est sa voix à nouveau. Avec les années, tu as appris à te détacher. Tu écoutes, sans vraiment écouter. C'est un art, une technique qui t'empêche de sombrer, de sentir ton cœur se briser un peu plus.
Tu écoutes les mots se déverser de sa voix si mélodieuse. Tu t'installes devant la vitre et observes les couleurs de la ville revenir à la vie. C'est toujours comme cela lorsqu'elle appelle. Tu sens la chaleur t'envahir, le froid te quitter. Les couleurs de l'automne réapparaissent comme si l'hiver avait reculé et qu'une belle journée ensoleillée prenait le pas sur la monotonie du gris.
C'est la vie qui entre à nouveau dans ton corps. Tu soupires, profitant de ce bonheur retrouvé, même si ce n'est que pour quelques minutes.
- Allo ? Allo ?
Tu ne te demandes jamais pourquoi tu réponds quand tu vois son numéro apparaitre. Tu pourrais tellement facilement te laisser aller à oublier si tu parvenais à ne pas décrocher. Mais c'est plus fort que toi, tu as besoin de sentir ce contact, même si c'est pour quelques minutes, une heure. Tu l'écoutes te dire qu'elle est désolée de t'avoir brisée le cœur, d'être partie à la poursuite de son rêve. Tu ne l'entends pas te dire que c'était une erreur, qu'il n'a pas la même saveur sans toi à ses côtés. Elle ne dira jamais ces mots.
Toi, tu rêves juste d'être à ses côtés. Tu ne peux pas. Le jour où elle a brisé ton cœur, elle a aussi décidé de partir le plus loin possible, presque à l'autre bout de la terre. Un continent entier vous éloigne et aujourd'hui, tu regrettes quand seul un couloir vous séparait. Vous étiez jeunes, libres. Elle est devenue une star connue dans le monde entier alors que tu n'es que la star des enfants de ce village.
Et pourtant, jour après jour, année après année, tu décroches car tu ne peux pas vraiment lui refuser cette minute d'attention.
- Allo ? Allo ?
C'est peut-être la millième fois qu'elle appelle.
Il y a déjà eu toutes les sortes : celles où elle ne fait que parler de ses sentiments – elle qui n'a jamais su les exprimer correctement avant – celles où elle tente de te faire parler, sans succès celles où elle veut juste partager avec toi l'une de ses réussites, jamais ses échecs – peut-être veut-elle te faire croire qu'ils n'existent pas – celles où vous semblez être deux étrangères découvrant l'autre celles où elle te promet un avenir, là où toi tu n'espères plus – celles où elle a tellement bu qu'elle ne doit pas s'en souvenir le lendemain – elle te confesse alors cette envie qu'elle a de te rejoindre et toi, tu attends pendant plusieurs jours en espérant la revoir sur le pas de ta porte.
Tu sais que c'est illusoire d'y croire car elle ne sait même plus où tu vis. Toi non plus, parfois. Mais tu espères.
Et puis, un jour, c'est toi qui appelles. Pour une fois, c'est elle qui décroche :
- Allo ?
Sa voix te semble si proche, si lointaine en même temps.
- Allo, c'est moi ?
Tu n'es pas sure qu'elle te reconnait. Toi, non plus, tu ne te reconnais pas. Ta voix sonne étrangement, ta gorge est serrée. Elle tremble, elle vacille, trébuche sur les mots pourtant simples. Ce n'est pas un appel anodin, cette fois.
- Est-ce que tu m'entends ?
Elle ne répond toujours pas. Tu patientes quelques secondes et c'est bizarre de l'entendre respirer au bout du fil. Normalement, c'est toi qui respires pendant qu'elle t'inonde de paroles. Tu ne sais pas quoi faire alors tu craques :
- Je vais me marier.
La nouvelle claque, creuse un fossé entre vous, bien plus surement que la distance. Tu la sens s'éloigner, tu as réussi à couper ce lien qui existait encore entre vous. C'est un soulagement.
- Je préférais que tu l'apprennes de moi. Au revoir, Beca.
Tu raccroches. C'est encore une première. D'habitude, tu te contentes d'écouter le bip de fin d'appel en observant la nuit tomber sur la ville et en sentant sécher les larmes qui t'étreignaient le cœur.
Pour la première fois en sept ans, tu respires librement. Tu n'es pas triste de voir le voile gris s'abattre sur ta vie. Tu t'es habituée à cette absence.
