Chapitre IV - Dans l'action et dans l'attente Chapitre IV - Dans l'action et dans l'attente
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Why does my golden pretending
Leave me with nothing to hold...but my dreams?
(Storybook)
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Marguerite ne sut pas ce qui s'était dit entre les membres de la ligue, lors de la réunion à l'auberge, mais en vérité, elle n'avait pas voulu savoir. Elle et son mari avaient peu de temps ensemble et elle n'avait pas voulu le gâcher en écoutant comment l'être qu'elle aimait le plus au monde allait tenter de mettre sa chère vie en danger. A quoi bon se torturer si elle ne pouvait le retenir ?
Peut-être la jeune femme aurait-elle été étonnée de lire dans les yeux de chacun des jeunes gentilshommes présents, un mélange d'excitation, peut-être une goutte d'appréhension mais surtout d'impatience.
'Mes amis, vous ne savez pas ce que cela me fait de me sentir en compagnie de jeunes gens aussi valeureux que vous.'
Des protestations montèrent. 'Je ne voudrais servir sous les ordres de personne que le dandy le plus célèbre de Londres' s'exclama Hastings.
'Oui et je me proclame, avec la tête la moins remplie d'Angleterre !'
Tony frappa l'épaule de comparse, un sourire réprobateur aux lèvres. 'Hastings espère seulement que sous vos ordres Percy, cela le rendra un peu moins rustre, mais il perd son temps.'
Faussement outré, Hastings se jeta sur son camarade, commençant à lui tirer les cheveux.
'Les enfants !' La voix d'Andrew se leva, calmant soudain la bataille.
'Ils sont un peu mal élevé, j'espère que vos héritiers seront aussi garnement que vous !' Le rire de Percy résonna. 'Vous devez tous savoir pourquoi nous sommes regroupés ici. Vous avez tous entendu la rumeur au bal.'
'Percy, en savez-vous plus ?'
'Et bien non. Tout ce que je sais, c'est que quelqu'un, en essayant d'imiter une entreprise noble telle que celle du Mouron Rouge, risque de finir par rencontrer Madame La Guillotine.'
Sur toutes les lèvres des membres de la ligue se lisait la même question.
'Le plan ?' Demanda Percy, dans un sourire qui trahissait lui aussi son excitation à l'aventure.
'On y va, on sauve un innocent puis on revient' répondit Hastings.
'Oui mon cher, j'attends des nouvelles de France qui me permettront d'affiner mon ébauche avant de vous la livrer. Elles nous atteindront demain matin avant que nous partions nous-mêmes pour la France…'
'Et encore une sacrée aventure !' S'exclama Hastings.
'Et sur ces mots mes amis, je vous souhaite à tous une courte mais bonne nuit.' Les jeunes gens se levèrent et prirent chacun le chemin de leur chambre. Mais Percy, resté derrière cherchait visiblement son manteau des yeux. Puis il le trouva et l'enfila.
Andrew le regarda faire, un sourire inquisiteur au visage. 'Percy et si c'était un piège pour vous attirer ?'
'A vrai dire mon cher Andrew, la personne qui vous savez est la plus proche de mon cœur me l'a aussi suggéré. Et bien, ce ne sera que mieux, nous tirerons quelques innocents de là et feront un nouveau pied de nez à notre ami Monsieur… hm… Chambertin.'
Cette réponse parut plaire à Andrew, qui sourit. 'Ne restez-vous donc pas ici cette nuit ?'
'Non Andrew, je retourne à mon cottage.' Sous les paupières lourdes, les yeux de Blakeney s'illuminèrent un instant. La raison devait sûrement tenir du fait de la présence de Lady Blakeney à Douvres. La jeune femme avait dû –et c'était très compréhensible vouloir rester jusqu'à ce que son mari embarque à bord du Day Dream. 'Tu peux dormir sur le bateau ou prendre ma chambre ici si tu préfères dormir sur la terre ferme.'
'Je préfère l'auberge. Même en ayant peur de faire honte à mes ancêtres et à mon sang anglais, je n'ai pas le pied marin plus que cela.'
Sur un sourire les deux hommes s'étaient séparés, l'un restant au chaud de l'auberge avec son feu chaleureux et l'autre bravant la nuit.
C'était il y a déjà dix jours déjà. Maintenant la grisaille des rues parisiennes remplaçait le brouillard quasi constant des côtes anglaises. Dans le petit appartement, un de ceux où la ligue se retrouvait fréquemment –car il était plus grand mais surtout parce que c'était celui qui ressemblait le plus à un vrai foyer, autour du feu étaient regroupés Sir Percy, Sir Andrew, Lord Dewhurst et Hastings ainsi que les autres membres de la ligue.
'C'est impossible, il est changé de prison en prison, nous n'avons jamais le temps de lui parler plus d'un instant tellement il est gardé.'
'Mais Chauvelin sait que ce n'est pas vous Percy, alors pourquoi tant de précautions ?'
'Autre que par peur que nous venions à sa rescousse, pour tromper l'opinion publique, mon cher ami. Mais j'ai peut-être une idée pour lui parler longuement. A qui peut-on parler longuement sans que cela fasse suspect ?'
'A la famille, mais aucun membre de la sienne n'est en France. Et inventer un membre serait suspect.'
'N'est-ce pas, mais à un moine ?'
'Oh Percy, vous êtes génial !'
'Prisonnier ! Voilà l'abbé qui vient écouter votre confession et entendre votre dernière prière avant votre dernier rendez-vous avec Madame la guillotine.'
Quand le garde lui annonça, le jeune Matthew se retint d'objecter que cela faisait belle lurette qu'il ne pratiquait plus. Mais Matthew réfléchit qu'il ne se trouvait pas en position pour discuter de ce qui lui arrivait, alors si cela leur plaisait à ces Français de lui faire rencontrer un prêtre avant sa mort, il obéirait sans broncher.
L'abbé était plutôt grand et svelte pour un homme d'église et la peau de ses mains, qui était la seule partie de l'homme qu'il pouvait voir, son visage étant masqué par une capuche, semblait être plutôt celle de quelqu'un qui prend soin de lui que celle d'un homme qui a voué son existence à Dieu. Encore une fois Matthew garda ses constatations pour lui. Depuis que l'homme d'église était entré dans sa cellule, il n'avait pas parlé, conservant sa tête basse et sa bible serrée contre lui. Toujours en silence, l'abbé prit place à la table, face à Matthew. Les gardes avaient refermé la porte de la cellule ; maintenant Matthew et l'homme d'église étaient seuls.
'Mon fils, il est tant de vous remettre à votre Supérieur, qui veille sur vous depuis son royaume divin.'
Soudain l'abbé bougea. Il se redressa lentement sur sa chaise et détendit les bras pour poser sa Bible sur la table. En douceur il l'ouvrit avant de la tendre au jeune homme. Ses yeux s'écarquillèrent. Au centre du livre, sur un petit bout de papier corné, une petite fleur rouge était dessinée. Mais plus qu'une simple fleur c'était un mouron !
Le Mouron Rouge vient me sauver ! Songea Matthew, un sourire éclairant son visage sale.
'Vous êtes…' commença Matthew avant que le curé lui fasse mine de se taire.
'Quoique vous pouviez pensez pour sauver votre âme de cet enfer sur terre, je ne suis pas la solution, mais seulement le messager' continua l'abbé. 'Alors si vous consentez à suivre fidèlement la voix du Supérieur, alors vous pourrez certainement trouver très vite le repos de votre âme.'
Matthew réfléchit que peut-être leur conversation était écoutée. Alors comme le faisait l'abbé, il continua de parler comme s'il se confessait à un vrai homme d'Eglise.
'Je lui serais fidèle.'
'Sachez que non seulement le Supérieur, mais aussi ses anges seraient peinés de voir votre cœur quitter cette terre de si bonne heure.'
Ses anges seraient peinés… Justine ! L'abbé ne pouvait parler que d'elle ! Lady Justine ressemblait à un ange, elle en avait la beauté, cela ne faisait aucun doute. Alors j'ai réussi, elle m'aime ! Pensa-t-il alors qu'un sourire illuminait son visage d'enfant.
Le curé leva la tête et Matthew croisa un regard aussi bleu qu'un été en Angleterre. Matthew avait entendu que l'insaisissable Mouron Rouge avait un regard atypique et qu'une fois qu'on le croisait, on savait que c'était lui… Etait-ce possible que ce soit l'homme en face de lui ? Non, l'abbé lui avait dit n'être seulement qu'un envoyé du Supérieur. Il devait sûrement parler de son chef, le Mouron Rouge.
'Oui, beaucoup de monde attend la libération de votre âme, mais pour l'instant, vous êtes incapable de profiter de tout l'amour que les anges prodiguent aux hommes depuis que le monde est monde. Et vu votre place actuelle, vous n'allez pas pouvoir de sitôt si vous n'avez pas une confiance sans borne dans le Supérieur.'
'Mais je lui fais confiance, les yeux fermés je suivrais la voix du Seigneur.'
'C'est une bonne résolution mon fils.'
L'abbé fit un signe de croix, sûrement pour ajouter du crédit à son personnage. Maintenant Matthew était sûr que l'homme devant lui, même s'il portait bien les habits d'abbé, était loin de remplir la fonction. C'était même sûrement un aventurier sans peur comme son chef et issu de l'aristocratie anglaise. Un noble, tout comme lui, d'où la pâleur et la douceur de ses mains.
Mais le plus important, il devait prévenir le Mouron Rouge du piège tendu pour sa capture.
Matthew soupira. 'Mon père, mes geôliers disent que si je ne suis pas le Mouron Rouge, ce que je suis pas, soit je travaille pour lui, soit je le connais. Et malheureusement, rien de cela n'est vrai.'
'Je sais, mais ayez confiance mon fils. Notre Seigneur n'a qu'un seul but aujourd'hui et il travaille uniquement au salue de votre âme. Mais vous devez me dire avant si vous savez où sont retenus ceux que vous avez par malchance emmener avec vous dans cette terrible épreuve ? Il est aussi temps pour eux d'être entendu en confession.'
'Ils sont enfermés dans la cellule d'à côté de la mienne. Je les ai vus quand j'ai été emmené pour être interrogé par le chargé de sécurité nationale Chauvelin.'
'Le citoyen Chauvelin, c'est intéressant.'
'Vous le connaissez mon père ?'
'On peut dire que c'est un vieil ami, enfin, plutôt le genre d'ami à qui on met de l'encre dans les poche de ses vêtements, un souffre douleur en quelque sortes. Le Seigneur a du prendre en charge et j'ai eu à entendre en confession nombre de ses captifs.'
'Alors je suis mort !'
'Et vos amis aussi si vous continuez à être si défaitiste ! Ayez confiance dans le Seigneur car en le Seigneur seulement est la sauvegarde de votre âme.'
'Je lui ferais confiance alors.'
'Vous allez dire au citoyen Chauvelin que vous voulez vous confessez une dernière fois avant votre rencontre avec Madame la guillotine, mais que vous ne voulez pas que ce soit en prison, dans une vraie église. Il y en a une petite, Sainte Bernadette non loin d'ici. Demandez à y aller.'
'Et après ?'
'Allez en confession, un prêtre vous attendra. Allez, ayez confiance.'
Sur ces mots, le curé se leva pour partir. Comme il était venu, à lents pas il se dirigea vers la porte quand la voix du prisonnier retentit derrière lui.
'Mon père !'
'Oui mon fils ?'
'Comment puis-je me faire pardonner par le Seigneur ?'
'Le Seigneur n'a rien à pardonner mon fils, le salue de votre âme, une fois en le royaume du Seigneur, sera votre pardon.'
L'abbé repartit.
Les gardes à la porte regardèrent distraitement l'homme d'église s'éloigner prestement. Une attitude normale pour tous ceux qui se rendaient volontairement à la prison.
Puis, peu à peu, la silhouette de l'homme se fondit bientôt dans la nuit.
Le curé arpenta les rues sombres de Paris jusqu'à une petite maison située non loin de la prison. Il frappa trois coups à la porte suivis de deux puis attendit. La porte s'ouvrit sur un jeune homme, un peu plus grand que l'abbé. Ses cheveux étaient bruns et son regard brillait d'une flamme amusée.
'Vous voilà enfin mon père, vous arrivez à pic, je crois qu'il y a dans cet endroit tout un tas d'âmes de jeunes vilains qui mériteraient d'être confessés s'exclama Lord Hastings en s'effaçant pour laisser entrer son camarade d'aventure.
L'abbé esquissa un sourire et soudain, la même lueur amusée brilla dans ses yeux. 'Oui et dépêche-toi de me faire entrer car je suis frigorifié' répondit Andrew Ffoulkes.
'Je ne voudrais pas déchaîner les foudres de l'enfer par votre intermédiaire…'
Ensemble, les deux hommes montèrent au deuxième étage.
'Le chef est là ?' Demanda Andrew.
Hastings lui indiqua la pièce attenante au salon d'un mouvement de tête.
Percy était attablé et semblait écrire une lettre. Mais Andrew ne pu voir que Percy n'était pas loin dans la rédaction, seul, le prénom de Marguerite était couché sur le papier. Le jeune homme savait exactement ce que ressentait son chef et il n'aborda pas le sujet. De même, si Sir Andrew avait pu apercevoir le regard de son chef, peut-être aurait-il été choqué par les larmes qui roulaient au bord de ses yeux.
'Percy ?' Au son de la voix de son ami et second, Percy se retourna. Si son regard était légèrement plus brillant que d'habitude, un sourire courbait ses lèvres. 'Tout s'est déroulé comme prévu.'
'Le jeune Matthew a bien compris qu'il doit impérativement se rendre à Sainte Bernadette et être entendu en confession ?'
'Oui Percy, tout se déroule selon votre plan.'
Blakeney tendit ses longues jambes devant lui et esquissa un sourire. 'C'est tout ce que nous pouvons espérer, n'est-ce pas mon cher Andrew ?'
'Oui Percy.'
Ça. Et rentrer le plus rapidement auprès de celles qui détiennent les clés de nos cœurs.
Si Marguerite Blakeney affichait un sourire, c'est parce que ses pensées l'éloignaient de la réalité et du moment présent. Ce n'était plus l'après-midi, elle ne se trouvait plus dans la petite bibliothèque de Richmond en compagnie de sa chère Suzanne...
C'était il y a moins d'un mois, par un bel après-midi d'été, Marguerite se tenait dans le splendide jardin de Richmond plongée dans la lecture d'un de ces romans où il est question d'héroïnes qui mettent tragiquement fin à leur vie car elles ne peuvent vivre leur amour. C'était un rôle qu'elle aurait adoré joué sur les planches, à Paris. Lady Blakeney se souvenait parfois avec mélancolie de ses jours de gloire, lorsqu'elle était encore la jeune actrice Marguerite St Just, à être adulée par le public français. C'était avant qu'Il entre dans sa vie, apparaissant une fin d'après-midi de juin…
Sir Percy Blakeney.
Percy… mon adoré…
Je mourrais pour vous.
Marguerite était perdue dans ses songes quand une ombre gigantesque s'était dressée devant elle, masquant soudainement la lumière du soleil. Elle avait lentement levé la tête. Son cœur s'était pressé dans sa poitrine, ses larmes avaient jailli au bord de ses yeux. Celui qui était son unique amour, son mari, Percy se tenait en face d'elle. Il faisait dos au soleil et elle ne pouvait discerner précisément les traits de son visage, mais il souriait, elle pouvait le jurer sur la tête d'Armand. Et puis soudain elle était dans ses bras, ses lèvres scellées aux siennes. A ce moment, la jeune femme ne savait plus ce qu'elle ressentait le plus intensément, la joie, le bonheur, la quiétude enfin ou l'amour, la passion dévorante qui menaçait de la submerger.
'Dites-moi que ce n'est pas un rêve' avait-elle murmuré.
Et le rire au creux de son oreille, léger, comme la caresse d'un rayon de soleil qui avait ponctué sa phrase avait été à la limite de faire perdre connaissance à Marguerite. 'Si c'est un rêve alors, ne nous réveillons jamais, mon amour.'
'Heureusement, sinon je croyais devenir folle.'
'Mais peut-être ma tendre chérie, vous reste-t-il un peu de cette folie, qui vous a poussée à traverser des mers et mettre en danger votre vie ?'
Marguerite avait plongé ses beaux yeux humides dans ceux de son mari. 'Ce n'était pas de la folie mais seulement le désespoir de vous perdre.'
'Mais n'était-ce pas non plus de la folie, de courir par amour après un mari si fou tel que votre serviteur, qu'il n'avait pas vu la grandeur de votre cœur ?'
'Sûrement, alors nous sommes fous tous les deux.'
'Là, c'est une vérité !' Avait déclaré Percy avant de l'embrasser, fougueusement, amoureusement, indéfiniment, goûtant l'amour de ses lèvres et abreuvant une pauvre assoiffée de son amour qui lui tant manqué.
Un témoin de la scène n'aurait pu affirmer que ces deux-là, dans leur union, avaient seulement pu être, l'espace d'une année, des étrangers l'un pour l'autre. Mais Percy et Marguerite avaient réussi ce que peu de monde réussit, se haïr dans l'amour et se retrouver. De même qu'il n'aurait pu affirmer que «la femme la plus intelligente d'Europe» était en larmes d'être dans les bras de son mari et que le dadais de Sir Percy Blakeney cachait un amoureux transi et passionné… pour sa propre femme. Combien de temps étaient-ils restés ainsi ? Marguerite n'aurait pu le dire. Aujourd'hui ne lui restait plus l'écho de la voix de Percy et le souvenir de ses lèvres sur les siennes.
'Marguerite ?'
La voix de Suzanne ramena subitement Marguerite au temps présent. Et soudain il était loin le temps où Percy était près d'elle, où elle voyait se refléter dans ses iris bleus les lueurs de l'aube quand elle s'éveillait et les rayons pâles de la lune avant de s'endormir. Ce temps, où quand Percy n'était pas près d'elle, c'était parce que (et uniquement) parce qu'il travaillait dans le calme et l'intimité de son bureau ou bien parce qu'il se divertissait en toute sécurité en compagnie de ses amis.
'Ma chérie je suis désolée' répondit Marguerite. 'J'ai bien peur que mon esprit se soit égaré quelque peu.'
'J'imagine très bien où quelque part au-delà de la Manche, n'est-ce pas ?'
Marguerite laissa échapper un soupir. 'Je suis désolée Suzanne, vous devez ressentir la même chose que moi et égoïstement je vous accable doublement de mon angoisse.'
La jeune Suzanne lui prit les mains. 'Ne pensez pas ça voyons ! Nous sommes amies d'abord et puis, si nous ne pouvions pas nous confier l'une à l'autre, à qui pourrions-nous ? Sûrement pas à ces têtes brûlées que nous chérissons tant à appeler nos maris.'
Marguerite sourit. La jeune Suzanne avait plus de foi qu'elle en ce moment.
'Vous savez, parfois, oh… j'ai si honte de le dire… Je porte en horreur toutes ces aventures, tous ces dangers qui m'enlèvent mon cher Andrew. Je veux dire que je n'en veux pas à Percy Dieu sait combien ma famille et moi-même lui devons éternellement reconnaissance, mais c'est juste toutes ces heures où je me demande si je le reverrai ? Parfois, s'en est trop pour mon pauvre cœur.'
'Je vous comprends ma chère Suzanne et c'est un sentiment normal. Nous ne serions pas humaines si nous n'éprouvions pas d'angoisse alors que nos maris mettent leur vie –qui nous est pourtant si chère à toutes les deux- en jeu pour sauver des innocents.'
'Quand je pense aux dangers qu'il court et à ce que j'entends parfois pendant les bals… j'aimerais leur dire qu'il est le plus brave, comme tous ceux qui appartiennent à la ligue bien sûr, que l'Angleterre peut-être fière de posséder des hommes tels que lui.'
'Et lui, d'avoir une épouse telle que vous.'
'Ma chère Marguerite, comment pouvez-vous seulement supporter ces ragots… la façon dont on considère Percy, son manque de courage, même sur votre mariage ?'
'Pour être sincère avec vous ma chère Suzanne, le seul avis qui m'importe est celui de Percy. Le reste, si cela ne provient pas de proches amis, ce n'est que vent. Et puis comment mieux cacher la vérité que de leur jeter carrément en face ? Comment les gens pourraient se douter que si je suis tant attachée à mon mari, ce n'est pas parce que je souhaite cacher quelques amants mais parce que je suis profondément amoureuse de l'homme que j'ai épousé ?'
'Vous êtes si forte Marguerite, ma chère, j'aimerais être comme vous.'
'Mais vous êtes forte Suzanne. Quand vous laissez l'homme que vous aimé, bientôt plus que la vie, partir à la suite de son chef pour de périlleuses aventures.'
L'après-midi s'étira lentement et agréablement jusqu'au soir. Alors que la lumière du jour s'affadissait, la jeune Lady Ffoulkes monta dans son carrosse pour reprendre le chemin de chez elle.
Sur sa promesse de venir bientôt lui rendre visite, Marguerite regarda le carrosse de son amie disparaître lentement dans la nuit. Une fois seule, elle attendit un long moment avant de rentrer à l'intérieur du manoir. Bêtement, elle attendait que, peut-être par magie, la haute figure de son mari se dessine à l'entrée de la demeure.
Mais malheureusement, la nuit resta désolément vide et triste.
Chapitre V - La dernière confession
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And we're all alone in this hell
And we all have secrets to sell
And there comes a day,
when we sell our souls away
(The Riddle)
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'Moi c'que j'en dis c'est qu'c'est sûrement un piège vot'e histoire de confession à l'Eglise' lança le geôlier en ouvrant la cellule de son prisonnier.
Chauvelin, qui surveillait la manœuvre depuis le début d'un œil méfiant, tirait distraitement sur sa cravate. A chaque fois qu'il pensait au Mouron Rouge et à son double dandystique, instinctivement Chauvelin réajustait malgré lui ses vêtements et particulièrement sa cravate, objet de tant de moqueries de la part de Sir Percy Blakeney.
'C'est la dernière volonté du prisonnier avant son exécution. Nous pouvons au moins lui accorder.'
'Ouais mais les rumeurs disent que le diable anglais rôde déjà dans les rues de Paris.'
'Quoi, vous avez peur des fantômes ?' Demanda Chauvelin, sa voix moqueuse trahissant toute l'aversion qu'il avait pour ceux qui se trouvaient en dessous de lui sur l'échelle hiérarchique.
'Bien sûr que non, sacrebleu ! C'est juste que le prisonnier est sous ma garde et s'il s'échappe, ce sera la prison pour moi… ou pire ! Car que les membres de la bande du Mouron Rouge et bah, ils sont nombreux et rudement futés il paraîtrait ! Je ne voudrais pas avoir à faire à Madame Guillotine de si tôt.'
'Vous allez la voir si vous n'obéissez pas à mes ordres, qui sont d'emmener le prisonnier à l'Eglise Sainte Bernadette.'
En grognant, le geôlier obéit. Avec des gestes tristement automatiques, il entra dans la cellule et attacha le jeune prisonnier, les mains et les poignets. Puis, sur les recommandations de Chauvelin, il lui fit enfiler un bonnet –qui était un simple sac de toile puant et opaque. Cela l'empêcherait d'une part d'apercevoir les éventuels signes de ses amis venus pour le délivrer et cela masquerait son identité.
'Si une fois dehors j't'entends prononcer un seul mot, j'te tranche la langue !' L'avertit le geôlier.
Comme il l'avait judicieusement fait depuis qu'on était venu le chercher, Matthew conserva le silence, se contentant de hocher la tête sous son sac de toile pour montrer qu'il avait compris. Obéissant tel un animal qu'on emmènerait à la boucherie, Matthew se laissa guider sans résistance hors de sa cellule et le long des couloirs insalubres –dont il avait encore le désagréable souvenir, jusqu'à l'entrée de la prison. Sans qu'il sache réellement qui l'escortait, le jeune homme pu distingué, en plus de son geôlier de Chauvelin, le pas et les voix d'au moins six hommes.
Depuis que le prêtre était venu le voir dans sa cellule, une semaine avant, Matthew n'avait pas eu de nouvelles du Mouron Rouge ou de l'un de ses envoyés. Moralement, il commençait à désespérer. Et si finalement, son évasion allait s'avérer impossible ? Mais une fois au contact de l'air frais de l'extérieur des rues de Paris, son esprit et son courage se ravivèrent. Comment avait-il seulement pu douter un instant ?
L'église de Ste Bernadette n'était pas très éloignée de la prison. Il fallut moins d'une demi-heure pour atteindre les portes de la maison de Dieu et celles qui devraient aussi être sa porte de sortie vers la liberté.
Au fond l'église, une chorale de moines répétait. Ce ne fût pas le prêtre de la prison qui vint accueillir le groupe mais un prêtre qui appartenait visiblement à l'Eglise. Gigantesque et énorme, l'homme semblait plutôt passer sa vie à table qu'à prier. Matthew se demanda si c'était un des membres de la bande du Mouron Rouge.
A la vue des soldats, il leva les mains devant lui. 'Non non ! Je ne veux pas d'armes dans la maison du Seigneur.'
Chauvelin afficha un sourire machiavélique. 'De toutes manières, il n'y a aucune issue de secours, mes soldats entourent l'église.'
'Et enlevez-lui ses menottes.'
'Mais il peut très bien se confesser avec des menottes mon père.'
Le prêtre grogna puis emmena Matthew avec lui vers le confessionnal. Chauvelin resta dans l' église, mais se plaçant assez loin du confessionnal, écoutant la chorale.
Dans le confessionnal, Matthew s'assit et fit un signe de croix. 'Pardonnez-moi mon père car j'ai péché...'
'Et ceux qui pêchent par amour n'ont pas besoin d'être pardonné, surtout quand c'est pour un ange tel que Justine.'
'Le Mouron Rouge ! C'est vous ?'
'Je suis surtout le moyen de vous sortir de là et de garder votre tête entre vos deux épaules. Ecoutez-moi bien car je n'aurais pas le temps de répéter. Il y a un passage regardez par terre. Il conduit à une catacombe. Enfoncez-vous le plus possible et restez-y.'
Le sang de Matthew se glaça. Des catacombes ! Des squelettes partout ! Une tombe !
'C'est votre seul moyen de survie. Allez-y maintenant !'
'Mais vous mon père ?'
'Ne craigniez rien, je vous rejoindrais plus tard.'
Alors Matthew obéit. Il ouvrit la trappe et s'enfonça. Il du se mettre à quatre pattes. Il longea le couloir le plus loin possible, frissonnant. Puis soudain il vu la petite lumière. Il y avait là une table et une chaise, ainsi que des vêtements qui avaient l'air d'appartenir à des clochards. Alors Matthew attendit.
Chauvelin retint un juron, mais seulement parce qu'il se souvint au dernier moment qu'il se tenait dans la maison de Dieu. Pendant la confession, Chauvelin s'était laissé charmé par les voix de la chorale, ne lançant que de furtives œillades vers le confessionnal. Plus tard, une bonne heure passée, l'agent du gouvernement s'était rapproché du confessionnal.
C'est là que, à sa fureur et grande surprise, il avait retrouvé le moine allongé sur le sol entre deux rangées de bancs, non loin du confessionnal. Il avait été ligoté avec sa propre ceinture de chasuble. Immédiatement, ne songeant même pas à libérer en premier le moine, il avait fait appeler ses hommes. Personne n'avait rien vu, le prisonnier s'était volatilisé. Et cela ne pouvait être l'œuvre que d'un seul homme…
Ce maudit Blakeney de malheur !
Chauvelin baissa la tête pour soupirer, jurant dans sa barbe. Devant lui, assis sur un banc près du cœur, le moine était toujours secoué de tremblements.
'C'est un démon' ne cessait-il pas de répéter. 'C'est un démon !'
'Vous vous trompez de personne, le démon c'est plutôt celui qui l'a aidé.'
'S'en prendre à un homme d'église sans défense, qui aurait pu croire !'
Chauvelin jeta une œillade condescendante, le moine était d'une taille imposante et ne donnait pas l'air d'être un être sans défense. De même que sa naïveté l'étonnait. Mais lui-même, ne s'était-il pas fait rouler plusieurs fois par le maître incontesté du déguisement, Sir Percy Blakeney ?
'Depuis combien de temps êtes-vous là mon père ?'
'Je ne sais pas !'
Chauvelin ragea. Machinalement, il tourna la tête vers la chorale des hommes. Ils avaient disparus. Peut-être avaient-ils fini leurs répétitions et que… Sacrebleu !
'Où sont les moines ?'
'Partis.'
'Je vois bien mais où ?'
'Oh pardon, je n'avais pas compris le sens de votre question, c'est qu'avec tout ce qui m'arrive, je suis un peu secoué et-'
'Stop !' Hurla Chauvelin, perdant patience. 'Où sont-ils ?'
'Ils ont sûrement rejoint leur abbaye.'
'Le Mouron Rouge ! Il était parmi eux et le prisonnier aussi !'
'Seigneur Dieu ! Ce démon, dans mon église !'
'Oui, avec les membres de sa ligue !' Chauvelin se tourna vers ses hommes. 'Retrouvez-moi ces moines ! Ils ne peuvent être loin !'
Et sur ce, l'agent de sécurité du gouvernement ainsi que ces hommes sortirent en trombe de l'église. Derrière eux, les yeux bleu pétillant du moine les regardèrent partirent.
Matthew n'avait pas la notion du temps mais il lui sembla, du fond de son trou que plusieurs heures s'étaient écoulées. Et depuis, personne, du bon ou mauvais côté n'était venu. C'est alors qu'un homme arriva et Matthew reconnu… le moine de la confession !
Il lui apporta de quoi boire et à manger. 'Mangez, nous partirons après.'
Matthew obéit. Puis le moine lui fit enfiler des vêtements de clochards et le fit sortir de l'église pour l'emmener à un petit appartement, non loin de l'église. Matthew resta dans le petit salon alors que l'homme était allé s'enfermer dans la chambre. Il en ressortit bientôt mais Matthew ne put réprimer son étonnement quand se dressa devant lui un homme habillé superbement de soie. Les yeux de Matthew posaient des milliers de questions et Percy partit dans un rire.
'Eh là l'ami ! On croirait que vous avez avalé une mouche. Il est vrai que ces habits me correspondent mieux que des haillons de clochards, n'est-ce pas ?'
Il ouvrit une bouteille de Brandy et en servit à Matthew. 'Vous toucherez bientôt notre bonne terre d'Angleterre.'
'Monsieur, puis-je vous poser une question ? Pourquoi faites-vous cela, me sauver ? Je veux dire, j'ai essayé d'endosser votre rôle et vous devez mettre votre vie en danger pour me sauver…'
'Il m'a été dit qu'une jeune femme est à l'origine de votre folie.'
'Justine, c'est un ange…'
Percy sourit. Soudain le jeune homme prit les mêmes traits qu'Armand, son beau-frère. 'J'imagine très bien. Disons que je n'aime pas que des amoureux soient séparés.'
'Monsieur, n'avez-vous jamais été si follement épris au point de mettre votre vie en jeu car elle ne vaudrait plus rien sans elle ?'
Le regard de Percy se voila et il laissa échapper un léger soupir. 'Oui.'
'Et après, que s'est-il passé ? L'avez-vous seulement menée jusqu'à l'autel ?'
'Non.'
Malgré sa réponse l'homme gardait une expression joyeuse au visage. Matthew ne comprit pas. 'Oh… elle… elle n'a pas voulu de vous ?'
Percy partit dans un rire. 'Non, bien qu'elle en eut toutes les raisons du monde, ce n'est pas ce qui s'est passé.' Matthew était suspendu aux lèvres de Blakeney. 'Je l'avais déjà épousée.'
Matthew allait répondre quand soudain, du bruit se fit entendre. C'était des pas d'hommes, plusieurs et qui semblaient en cadence. A côté de Matthew, le moine se leva, étirant ses longues jambes qui devaient être fatiguées d'être pliées. Essayant de garder son sang froid, Matthew prit peur.
'Les gardes ! Ils viennent pour moi ' souffla-t-il.
Les pas se rapprochaient de plus en plus, des bruits de voix étouffées leur parvenaient, mais l'homme continuait de sourire. Etait-il fou ? 'Plutôt votre escadron de sauvetage.'
Mais ce n'était pas les gardes. Matthew reconnu rien d'autre que… les moines de la chorale !
'C'était un bien beau tour que vous avez joué à ce pauvre Chauvelin !' S'exclama Andrew en s'asseyant sur le siège le plus proche de Percy.
'Que nous avons joué mon ami' dit Blakeney en posant une large main sur l'épaule d'Andrew. 'Car sans vous je n'aurais pu le lancer sur vos traces et faire sortir notre jeune ami ici présent de l'église.'
Alors à la demande pressante de ses hommes, Percy raconta comment il s'était ligoté lui-même puis allongé sur le sol et comment Chauvelin l'ayant trouvé ainsi, avait éclaté de rage.
'Cela faisait longtemps que je ne m'étais amusé comme cela !' Finit par dire Blakeney. 'Je recommencerais tous les jours si je ne savais que ces aventures peinent une certaine personne qui est, à dire vrai, toute ma vie !'
Blakeney se leva et se dirigea vers la porte. Sir Andrew le regarda avec étonnement ; il était évident qu'il allait sortir ainsi, en parfait gentilhomme anglais.
'Percy, vous n'allez pas retourner là-bas ?'
'Tu vois bien Andrew. Je pense que notre ami de longue date, Armand Chauvelin, va surveiller les sorties de Paris ainsi que les ports. Pour votre sécurité et celle du jeune Matthew, il faut le mettre sur une autre trace que la votre. C'est maintenant que les rôles s'inversent. Je vais créer une diversion.'
'Comment cela ?' La question d'Andrew était plus motivée par la curiosité enfantine du petit garçon qu'il était à l'intérieur que par l'angoisse d'un adulte pour son chef.
'Je vais donner à Chauvelin un autre Mouron Rouge mais cette fois-ci ce sera le vrai !'
'Percy, vous n'allez pas vous laisser capturer, il n'aura pas de pitié pour vous cette fois !'
'Non, mais je vais simplement semer le trouble dans son esprit. Pendant ce temps, attendez ici une journée puis vous emmènerez le jeune Matthew au bateau. Et avec la première marée possible, rentrez en Angleterre. Si j'ai le temps, je viendrais avec vous, sinon…'
'Percy !'
'Accompagnez-le jusqu'en Angleterre.'
'Mais comment aller vous faire pour rentrer, vous, Percy ? Chauvelin est sur les dents…'
'C'est aussi pour cela que le moins de membres de la ligue il restera en France, le plus de chance nous auront de réussir.'
'Je ne remets pas un ordre en doute, vous avez nommé la mission alors je l'accomplirais avec honneur.'
'Je n'en ai jamais douté.'
'Je sais que vous faites cela car Suzanne m'attend, mais Percy, je peux rester avec vous.'
'Je sais Andrew et si j'avais besoin de quelqu'un, c'est à vous que je demanderais de rester. Raccompagne-le dans notre bon pays d'Angleterre. Retrouvez nos femmes et dites à Lady Blakeney…' Il marqua un temps d'arrêt, ses yeux se perdant dans ses pensées. 'Dites-lui que je fais mon possible pour me dépêcher de rentrer auprès d'elle. Elle sait tout ce qu'elle représente pour moi.'
Percy lui tendit une lettre et Sir Andrew la dissimula dans son habit sans même demander à qui il devait la transmettre. C'était évident que c'était pour elle. Elle, Lady Blakeney, peut-être le seul être humain qui arrivait à avoir un impact, même infime, sur le cœur intrépide de Sir Percy.
Puis il acquiesça et regarda son chef sortir dans le froid de cette fin de journée. Mais quand il vit le manteau clair de Sir Percy disparaître dans la nuit, Andrew laissa échapper un soupir lourd de regret. Alors qu'il allait bientôt rentrer pour retrouver l'amour de sa vie, sa femme chérie Suzanne, Percy courait vers le danger.
Mais surtout, comment allait-il seulement annoncer cela à Lady Blakeney ?
Chapitre VI - Il va bien Lady Blakeney !
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One day all my world circled about you.
Now when I move on without you,
Nothing on earth is the same!
(Now when the rain falls)
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Encore une journée de printemps s'éveillait sur l'Angleterre et plus particulièrement sur le Manoir Blakeney. Comme chaque matin depuis que Percy était parti, Marguerite avait du mal à s'éveiller, la réalité déchirant douloureusement la toile de ses rêves. Seule. Dans sa maison, dans sa vie, dans son lit. Après son petit-déjeuner, Marguerite était sortie se promener dans le jardin.
A un moment, elle arriva au niveau des prairies où les chevaux de la maison s'ébattaient en toute tranquillité. Non loin, les lads s'occupaient des écuries ; des ordres étaient criés, des hennissements y répondaient. Le soleil faisait briller leur pelage, les rendant brillants comme des bijoux sur l'herbe grasse. La jeune femme s'accouda à la barrière. Presque immédiatement, un bel étalon arabe s'approcha d'une allure souple et noble, sûrement attiré par la quête de quelques friandises. Sa robe était brune et sa crinière se détachait en de longs crins d'un noir de geai, rien ne venait gâter la splendeur du cheval. Quand le cheval approcha sa tête aux grands yeux brillants, Marguerite tendit la main et caressa les naseaux soyeux, le fronton puis le toupet.
La jeune femme se souvenait avoir vu Percy monter régulièrement cette monture en particulier. Instantanément les images de son mari, huché sur le beau cheval lui apparurent. En plus de sa taille normale, (Percy était plutôt grand par rapport aux jeunes gens de son âge), quand il était à cheval, il ressemblait à un géant avec son allure fière, sa façon élégante et précise de mener ses chevaux, que ce soit en calèche ou sur la selle. Si Marguerite avait rêvé d'un prince charmant quand elle était encore petite fille, la vie lui avait accordé ce vœu en lui faisant croiser, un soir de bal, le regard magnétique de Sir Percy Blakeney, Bart.
Bientôt, un jeune homme –presque encore un gamin (un des garçons d'écurie très certainement) s'approcha de Marguerite, un panier à la main. Respectueusement, il enleva son couvre-chef et salua la jeune femme. 'Bonjour Lady Blakeney, un bien beau jour pour une promenade.'
'Dites-moi ce cheval, c'est bien Sultan, n'est-ce pas ?'
'Oui Madame, c'est la monture préférée de votre mari.'
'Qui s'occupe de lui ?'
'Oh, c'est moi Lady Blakeney. Quand ce n'est pas lui directement, Sir Percy tient à ce que ce soit moi seulement qui m'en occupe.'
'Il est beau, il a l'air d'aller bien.'
'Oh, Sultan est en parfaite santé Madame' dit le lad avec dans sa voix l'écho de la fierté. 'Sir Percy tient à ce qu'il soit sorti régulièrement de son box pour que ses membres restent fermes.' L'homme ouvrit son panier, découvrant des pommes coupées en morceaux, carottes et d'autres fruits et légumes. 'Mais peut-être voulez-vous lui donner à manger ?'
Du panier, Marguerite prit un morceau de pomme.
'Surtout tendez bien la main, à plat, doigts serrés et il ne vous mordra pas' conseilla le lad. 'Sultan est un très gentil cheval et en plus d'être une très belle bête, il a beaucoup de cœur et de courage.'
Avec une douceur surprenante pour un animal de cette taille, le cheval attrapa le morceau de fruit tendu du bout des lèvres et l'avala aussitôt goulûment. Et il fit de même avec les morceaux suivants. Devant l'appétit évident du cheval, Marguerite laissa échapper un rire.
'Si vous n'avez plus besoin de moi Lady Blakeney...' S'excusa le lad.
'Oui, vous pouvez disposer. Merci pour ce que vous faites pour Sultan, je suis persuadée que Sir Percy est heureux de savoir que son meilleur cheval est soigné par vous.'
Rougissant, le valet salua à nouveau très bas Marguerite puis repartit. Une fois seule, Marguerite soupira, caressant distraitement le front du cheval.
'Ton maître te manque cruellement, n'est-ce pas Sultan ? A moi aussi tu sais.'
Aussi immobile qu'une statue de pierre, le cheval semblait l'écouter et partager sa peine. Mais il releva la tête quand on s'approcha derrière Marguerite. La jeune femme se retourna, c'était Louise, sa femme de chambre qui accourait. Les joues rosies, la respiration courte, la petite camériste avait sûrement dû la chercher dans toute la propriété.
'Lady Blakeney, Lady Blakeney ! Sir Andrew Ffoulkes vient d'arriver. Je l'ai fait attendre dans la bibliothèque avant de venir vous avertir.'
Marguerite se crispa. Andrew, seul ? Percy avait-il des problèmes ? Pire ? Si elle s'angoissait intérieurement, extérieurement Marguerite ne laissa rien voir à sa bonne.
'Sir Andrew ? Il vous a dit pourquoi il venait ?' Demanda Marguerite.
'Non Madame.'
'Merci Louise, j'arrive tout de suite.'
De la même allure qu'elle était venue, la femme de chambre s'en retourna. Marguerite regarda une dernière fois Sultan, qui était déjà reparti vers le milieu du pré, puis elle prit la direction du manoir.
Tout ce qu'elle espérait, c'est que ce n'était pas pour lui annoncer de mauvaise nouvelle.
'Il va bien Lady Blakeney !' Furent les premiers que Sir Andrew prononça quand il aperçut Marguerite sur le seuil de la bibliothèque.
Une seconde encore avant, le jeune homme se tenait devant la cheminée de la bibliothèque, un coude posé sur le manteau de marbre. Son regard était levé vers le tableau surplombant la cheminée et représentant Sir Percy Blakeney, Bart. 1st. Comme chez tous les membres de la famille Blakeney depuis maintenant des générations, il arborait un regard clair bleu-gris, presque entièrement masqué sous de lourdes paupières tombantes et le sourire qu'il affichait donnait l'impression à ceux qui observaient l'œuvre que l'homme peint se moquait d'eux. Détail, à la main droite, il portait une bague ornée d'une petite fleur rougeâtre à cinq pétales.
A l'annonce de Sir Andrew, Marguerite ne pu contenir son bonheur et se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Immédiatement le jeune noble vint s'agenouiller aux pieds de la femme de son meilleur ami, son camarade d'aventure et le chef qu'il respectait plus que tout autre homme.
'Oh merci mon Dieu !' S'exclama Marguerite, fermant les yeux et posant une de ses mains sur son cœur.
Elle avait envie de rire, à pleine gorge. Depuis temps de jours elle attendait des nouvelles, de bonnes nouvelles de son aimé, le seul homme qui n'avait jamais eu un impact sur son cœur. Mais elle savait très bien que si elle se laissait aller, si elle laissait libre court à sa joie, même éphémère, elle finirait par être submergée de chagrin et ses pleurs remplaceraient bientôt ses éclats de joie.
'Je suis rentré directement' dit Andrew en essayant de rendre sa voix la plus douce et la plus rassurante possible. 'Les ordres du chef était de raccompagner notre rescapé chez lui et de venir vous trouver. Vous êtes mon second arrêt, Lady Blakeney, je ne voulais pas perdre de temps pour vous remettre ceci.'
De sa veste, Sir Andrew sortit une lettre scellée par un cachet et la tendit à Marguerite, qui la serra contre elle. Plus tard, au moment de l'ouvrir, Marguerite ne serait pas étonnée de trouver incrusté dans la cire un petit symbole floral qu'elle connaissait bien.
'Vous voulez peut-être que je vous laisse seule Lady Blakeney, à moins que vous ne souhaitiez que je reste le temps que vous lisiez sa lettre...'
'Non vous pouvez y aller, merci Andrew. Je suis persuadée que Suzanne, ainsi que vous-même, doit vouloir vous voir le plus vite possible.'
Au nom de sa jeune épouse, le sourire s'agrandit sur le visage du jeune homme. Et en un éclair, Marguerite y vu la lumière qu'elle voyait dans les yeux de Percy. Un amour profond et sincère. Percy avait sûrement renvoyé Sir Andrew en France en partie pour cela.
Et elle ?
Le cœur de Marguerite se serra. Notant le changement, Andrew serra la main de Marguerite dans la sienne. 'Lady Blakeney, vous allez bien ?'
'Oui, ça va aller. Mais Andrew, dites-moi avant de partir, comment va-t-il… vraiment ? Je sais que Percy préfère passer sous silence les détails de ses aventures qui pourraient me peiner, mais au nom de mon amour pour lui et de votre amitié pour votre ami, j'aimerais savoir. A-t-il été blessé ?'
'Non, Lady Blakeney. Quand je l'ai laissé, il allait bien. Son dernier rôle a été de se déguiser en moine et de faire évader le rescapé lors d'une confession dans une église. Vous imaginez Blak--' Sir Andrew reprit sa familiarité '--Sir Percy, en moine.'
Marguerite laissa échapper un rire en pensant à l'allure de son mari dans un accoutrement d'homme de Dieu, mais la joie avait du mal à percer le manteau d'angoisse et de tristesse de l'humeur de Marguerite.
'Lady Blakeney…' soudain la voix de Sir Andrew se fit grave et empreinte d'une profondeur presque étrange. '…j'aurais voulu rester à ses côtés. Donner ma vie pour lui ou dans l'accomplissement de ses ordres serait un grand honneur. Mais rester aurait signifié de désobéir à ses ordres et cela ne m'est arrivé qu'une seule fois.'
'Oui et à cause de moi, je me souviens Andrew' répondit Lady Blakeney avec la douceur propre à son sexe (et qu'elle employait parfois pour rassurer Suzanne, lors des absences de son mari) 'et je vous respecte autant en temps qu'ami et mari de ma meilleure amie, que pour votre engagement envers votre chef.'
Soudain, un geste qui surprit Marguerite, Sir Andrew posa sa joue dans la paume de la jeune femme, la maintenant serrée avec sa main. Quand il parla, Marguerite perçut les larmes qui lui obstruaient la voix.
'Lady Blakeney, je ne sais pas si je puis vous en parler mais quand Percy met sa vie en danger, quelque part en mon âme et mon corps, je tremble. Je sais que cela ne fait pas très viril mais… je tiens à lui plus qu'à personne d'autre. Il est mon chef, mon camarade, mon ami…' Sir Andrew releva la tête et croisa le regard humide de Marguerite. 'Vous me comprenez Lady Blakeney, n'est-ce pas ?'
Et soudain, dans les paroles d'Andrew, Marguerite comprit subitement une chose ; l'attirance qu'elle avait pour Percy n'était pas seulement du fait de son amour inconditionnel pour lui ! Certes, objectivement, Sir Percy Blakeney était très beau. De beaux cheveux blonds qui ondulaient paresseusement sur son cou, de larges épaules, un visage digne des plus belles statues de Michel-Ange, un port de tête fier ; son regard bleu gris quasiment masqué sous ses lourdes paupières, sa haute stature ainsi que son air détaché ne pouvaient qu'attirer et séduire les femmes (aucune d'elle ne résistait longtemps d'ailleurs quand elles se trouvaient sous le regard du prince des salons), Marguerite elle-même était la première à être complètement sous le charme de son propre mari.
Mais ce que Marguerite comprit plus exactement dans la confession de Sir Andrew, c'est l'effet que Percy produisait sur tous ceux qui avaient la chance de pouvoir connaître Sir Percy Blakeney -le Mouron Rouge. Outre Marguerite qui voyait en lui plus que son mari, son amoureux, son ami, son amant, chacun trouvait en Percy l'allié pour mener sa propre vie.
C'était soit un frère aîné, un père de substitution, un maître, une référence (qui dépassait largement la conception vestimentaire) ou un but à atteindre. Certains y trouvaient aussi plus qu'un ami, un confident toujours près à tendre l'oreille pour recueillir les plaintes des malheureux. Et de plus, il avait ce pouvoir étrange de renvoyer aux personnes leur propre image, mais rehaussée. Il était assez étrange de penser que tous ces rôles étaient remplis par un seul homme, que plus de la moitié de la bonne société anglaise considérait comme un idiot fini et irrécupérable.
Marguerite laissa échapper un soupir, rempli d'affection pour le jeune homme ainsi que de passion inassouvie pour celui qui influençait tant leurs deux vies et qui en ce moment risquait sa vie.
'Oui Andrew' dit-elle, 'je vous comprends.'
Marguerite attendit qu'Andrew soit enfin reparti, avec la promesse de faire appel à lui ainsi qu'à Suzanne dès qu'elle en ressentait le besoin ou même l'envie, avant de se lever et de se rendre dans le jardin. Là, entourée des fleurs et du reste de la nature, Lady Blakeney décacheta la lettre.
Ses quelques lignes, écrites entre deux secours très probablement représentait de son mari adoré la seule chose qu'elle pouvait toucher et porter à son cœur et à ses lèvres. Fermant les yeux, elle huma le papier, espérant retrouver l'effluve de sa présence, mais les fleurs du jardin de Richmond l'enivrèrent avant qu'elle put ressentir la moindre odeur, peut-être de sel marin, de forêt française, peut-être même de feu de bois ou d'herbe grasse.
De boue, de sang. Et de pleurs.
Marguerite ouvrit les yeux et commença à lire. L'écriture était fine, élégante, mais aussi déterminée, les lettres s'enfilant les unes après les autres à un rythme réglé comme une armée de caractères. Il était évident que même sur ce morceau de papier, son étrange et unique personnalité duale se reflétait.
Ma bien aimée,
Je rentre très bientôt en Angleterre, en fait dès que je pourrais à mon tour trouver un moyen sûr de me glisser hors de France. Et à ce moment je ne pense qu'à une chose, vous retrouver, sentir vos baisers sur mes lèvres et voir vos beaux yeux s'illuminer.
P.
Repliant la lettre, Marguerite la serra contre sa poitrine et soupira. Les mots 'rentrer' et 'très bientôt résonnaient dans sa tête ainsi que les images de deux iris bleues et riantes venaient à son esprit...
