Pas moins d'une semaine avait passé depuis mon retour sur cette île de malheur et toujours pas de nouvelles de ce volatile géant... enfin, celui qui avait enlevé la fille, pas le père qui accostait tout le monde en parlant immédiatement de sa gosse.
Du haut de mon perchoir en haut du phare, je regardai l'horizon morne encercler l'île, en attendant que l'oiseau de malheur revienne. C'était encore un jour de pluie mais, contrairement à la semaine dernière, on pouvait voir correctement à travers les gouttes. D'ailleurs, il y avait un pêcheur qui allait déguster ; il avançait inconsciemment vers un tourbillon survolé par des goélands... Sans doute un Calamar...
'J'le plaindrai presque...' murmurai-je en laissant ma tête aller sur la paume de ma main ; mais on apprend pas sans faire d'erreur...
Vers midi, mon estomac commença à se réveiller alors, pour le calmer, je mangeai quelques appâts pour animaux ; si les rats les acceptaient, alors c'est que c'était pas empoisonné... en plus d'être moins chers. Malheureusement, rester ici à faire seulement des petits boulots comme faire descendre ces gosses stupides des arbres ou porter les sacs d'un marchant de la plage jusqu'à la boutique, ne faisait que me faire perdre mon temps. Et le temps, c'est de l'argent.
'Ah...' me dis-je en regardant d'où venait les quelques rares raies de lumière. 'Faut y aller.' ajoutai-je en allant à l'échelle avant de me laisser glisser en bas. Là, je sortis des fortification et croisait le facteur.
- « Hey ! » l'interpellai-je alors que ses ailes étaient déjà déployées ; il se retourna. « Prend ça avec. » dis-je en lui tendant un petit paquet ; il acquiesça avant de le prendre. Il regarda l'adresse, puis moi avant de le mettre dans son sac et s'envoler.
Dans le silence et les bras ballants, je le regardai partir vers l'horizon, avant de sortir ma boussole ; il allait vers l'ouest... Je baissai la tête avant de relever les yeux vers l'eau brun-verdâtre, puis le ciel qui, à mesure qu'il était poussé par ici, devenait de plus en plus sombre ; le soir allait tomber... et peut-être la tête de l'oiseau géant aussi.
Cette nuit là, je restai sur mon poste d'observation tout en haut du phare avec ma longue-vue, mais rien n'arrivait... 'Tss' dis-je en enlevant ma lunette de devant mon œil ; j'allais encore devoir rester à pourrir ici-
- « Milo ? » appela soudainement une petite voix en bas de la tour ; un sourcil levé, je baissai légèrement les yeux jusqu'à ce qu'ils se posent sur une silhouette claire... une gamine ?
Mraw
Miaula un chat dans la même direction ; je pointai ma longue-vue sur la personne. Les cheveux en chignon, blonde avec une robe brodée... La fille du riche ? 'Et un chat...' murmurai-je en regardant un peu plus haut sur le dessus du passage couvert menant à leur manoir. Je soupirai avant de me remettre à scanner l'horizon.
- « Allez Milo... » gémi la gamine. Irritée, je jetai un coup d'œil dans leur direction ; je fourrai ma longue-vue dans ma sacoche, choppai mon grappin-griffe et sautai vers les pales du moulin.
Lorsque je passai au dessus des voiles, je lançai la griffe qui s'accrocha sur l'armature en bois la plus haute et laissai mon poids m'entraîner dans le sens inverse et donc sur le toit du noble. Malheureusement, la corde était un peu courte et, en donnant une impulsion supplémentaire pour décrocher les griffes, je me retrouvai à faire un salto arrière ; je faillis vomir.
Miaaaaa
miaula le chat apeuré par mon arrivée.
- « Milo ? Qu'est-ce que tu as ? » demanda la gamine en montant un peu plus sur le rebord de la muraille.
- « Les gosses c'est sensé dormir à cette heure si. » dis-je d'une voix forte en m'approchant de là où le chat était pendant que je réenroulais ma corde.
- « Q-qui est l- »
- « La personne qui va te dénoncer à ton popa si tu retournes pas directement sous ton édredon. » répondis-je d'un ton cassant ; manquerait plus qu'elle se fasse chopper aussi...
- « Vous n'oseriez pas ! » s'insurgea la gamine ; je fronçai les sourcils.
Je lançai mon grappin de l'autre côté de la muraille et tirai pour voir s'il était accrocher avant de sauter dans le vide ; j'arrivai pile au niveau de la fenêtre et étendis mon bras pour la choper par le col.
- « AHHH ! » couina-t-elle en se reculant rapidement ; il y avait une fenêtre derrière. Immédiatement, je sautait de la corde, passai la fenêtre et, au moment où son pied disparaissait derrière la pierre, je l'attrapai ; quel boulet.
- « Non mais quelle plaie j'vous jure. » m'exclamai-je en poussant sur mon bras gauche pour aider à la remonter.
- « TOUT ÇA C'EST À CAUSE DE VOUS ! » couina la gamine en tenant fermement sa robe pour qu'elle ne tombe pas sur sa tête. « QUAND MON PÈRE SAURA CE QUE VOUS M'AVEZ FAIT IL- »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. En un instant, quatre immenses serres se refermèrent sur le corps de la gamine et l'emportèrent dans les airs avec moi accrochée à sa jambe. La gamine hurlait, pleurait, se débattait, mais je n'arrivais pas à garder mon emprise sur son mollet rendu glissant par la pluie ; j'allais lâcher prise.
- « AHHHHHHHHHHHH SAUVEZ-MOI ! LÂCHEZ-MOIIII ! » hurla-t-elle pendant que je me démenais pour ne pas tomber tout de suite et gardais un œil sur le volatile ; il ne m'avait même pas vu. Un peu rassurée, je baissai les yeux et vis que nous étions déjà au dessus de la mer ; c'était maintenant ou jamais ! Sans attendre, je dégainai mon sabre, le gardai entre mes dents et, avec toutes la force qu'il me restait, je me hissai plus près de la patte du géant avant de lui asséner un coup ; la chose hurla de douleur et nous lâcha.
- « AHHHHHHH JE VEUX PAS MOURIR- » s'égosilla la gamine après que je l'ai agrippée.
- « LA FERME ! ON S'EN SORTIRA PAS SI TU GARDES PAS TA PEUR POUR T- »
- « MAIS JE SAIS PAS NAGER ! »
Mon corps se raidi et mes yeux s'écarquillèrent ; je pris de suite mon couteau et lui donnai un coup à l'arrière du crâne avant qu'on ne plonge.
- « Pfouwa ! » m'exclamai-je en remontant à la surface avec la fille que j'essayai de garder à flot. Immédiatement, je me mis à regarder tout autour de nous... mais à part des goélands...
Tout à coup, un cri écrasa le bruits des vagues et d'un coup, je fus arrachée de la mer par des serres tranchantes. Je ne perdis pas mon sang froid et sans même réfléchir, je dégainai mon arme et coupai dans le tas ; il me laissa retomber avec la gamine à bout de bras.
Nous retombâmes dans l'eau mais je dû me débrouiller pour remonter rapidement ; il nous rattrapa. Je lui redonnai un coup de sabre ; il nous lâcha mais rattrapa la gamine avec son autre patte. Je ne lâchai pas sa main et, toujours armée, je me préparai à le faire lâcher le morceau ; il attaqua le premier. Son bec pris ma jambe pour cible ; je l'évitai de peu. Il recommença et je l'évitai une fois de plus en me balançant.
Mais à la troisième fois, je faillis lâcher prise ; le bras de la gamine était trop mouillée !
'Merde !' pensai-je au moment où la chose jeta la fille, avec moi, dans les airs avant de m'attaquer. Je voulus lui transpercer le cuir, mais il para avec son espèce de masque et, d'un coup de tête, il m'envoya balader à des centaines de mètres de là.
Un peu sonnée mais pas hors jeu, je remontai à la surface, et regardai le maudit poulet s'éloigner avant que quelque chose n'entre dans mon champ de vision.
- « Hey ! » interpella une voix joyeuse derrière moi ; le vendeur ?!
Mes yeux s'écarquillèrent et, immédiatement, je nageai vers le bateau, allai à l'intérieur, posai dix rubis sur son comptoir avant de prendre un Fruit Miam Miam et repartir sur le pont. Là, je mis le fruit sur ma tête et attendis qu'un goéland vienne. Et ça ne rata pas ; vingt secondes plus tard, un volatile vint prendre ce que j'avais sur la tête ; et moi je pris contrôle de la sienne.
Tout à coup, je sentis mon esprit s'évaporer, perdre pied avant que mes yeux ne se mettent à discerner les vagues à des dizaines de mètres en dessous. Sans perdre un instant de plus, je fis scanner les alentours à ses yeux et, là-bas, à l'ouest.
'Trouvé.', pensai-je en faisant battre ses ailes un peu plus vite mais je m'arrêtai au bout d'un moment ; il ne se douter que quelqu'un le suivait... Et ce n'était certainement pas normal pour un goéland de 'suivre' ou même rester trop près d'un mastodonte pareil...
Donc je restai à ma cadence normale et le suivi de loin ; nous passâmes quelques îlots, dont deux îles un peu plus grandes jusqu'à ce qu'au loin, une île sombre et bien plus imposante n'apparaisse ; je fus éblouie.
- « Merde ! » vociférai-je en ramenant mon bras devant mes yeux plissés ; j'étais de retour sur le bateau.
- « Merci d'votre achat ! Vous avez à présent deux points- »
- « Ouais, c'est ça ; bye ! » le coupai-je en plongeant dans la mer. Si y'avait un moyen de la sortir de là, c'était bien en partant maintenant. Mais, avant tout, je partis vers mon bateau et sortis ma carte maritime de ma sacoche.
'Alors voyons voir...' me dis-je en l'étalant sur mes genoux. 'On a Mercantile...' murmurai-je en passant mon indexe sur le dessin puis le laissai aller vers l'ouest. 'Une, deux, trois, quatre, cinq et...'
- « VOUS LÀ-BAS ! » interpella soudainement une voix haletante ; je ne détournai pas le regard. « V-qu qu'est-ce que vous avez fait de-de ma f- »
- « Calme, reprenez votre souffle et vous pourrez venir me gonfler après. » le coupai-je en sortant mon pinceau et son étui. Je pris le manche entre les dents et le tirai de la réserve d'encre avant de coincer cette dernière entre mes jambes et tracer un itinéraire vite-fait sur la carte ; je regardai mes autres annotations...
Tout ce chemin pour rien.
- « Comment osez-vous ?! » s'exclama la même voix ; je commençai à ranger mes outils. « Comment osez-vous même revenir ici après ce que vous avez fait à ma fille ?! »
Je haussai les épaules. 'Elle s'est fait enlever par un poulet géant ; c'est ma faute peut-être ? ' pensai-je en refermant ma sacoche.
- « Vous avez intérêt à la ramener ou sinon- »
- « 'Ou sinon' quoi ? » le coupai-je, les sourcils froncés. « C'est ma faute peut-être si votre gamine s'est faite enlevée ?! » demandai-je en me levant. « C'est ma faute, peut-être, si elle était dehors la nuit ?! » tonnai-je en sortant de mon bateau. « C'est ma faute, peut-être, si elle n'a pas été prévenu par son cher popa qu'il y avait un oiseau géant dans le coin capable d'enlever des enfants ?! C'est ma faute peut-être si vous êtes un père qui rejette son incompétence sur les autres ?! » vociférai-je en le dévisageant ; il commença à pleurer.
De plus en plus, les gens arrivaient. Ils étaient pour la plupart en chemise de nuit et d'autres avec des torches... mais pour le moment, j'avais mieux à faire que de m'énerver avec une larve pareille.
- « Dix milles rubis. » dis-je après quelques secondes en retournant à mon bateau pour voir ce qu'il me manquait.
- « Comment ? » demanda-t-il, la voix un peu éraillée ; je soupirai bruyamment et me tournai brièvement vers lui.
- « Je veux dix milles rubis pour le sauvetage de votre gosse- » commençai-je en vérifiant le contenu de on sac de provisions ; une trentaine d'appâts, trois fruit miam-miam...
- « Qu- mais vous plaisantez ! » rit-il d'un air incrédule ; je le dévisageai.
- « Je veux dix milles rubis. Cinq milles maintenant et le reste quand la fille sera de retour cette île. » expliquai-je en posant mes poings sur mes hanches. « Non négociable. » ajoutai-je lorsque je le vis sourire bêtement ; son visage se ratatina.
- « Mais enfin je- he- je ne peux pas vous promettre une telle somme- » je haussai les épaules.
- « Ok, c'est votre fille de toute façon ; moi ça m'est égal. » dis-je en montant dans mon bateau avant de me laisser tomber sur le banc. « Vous avez qu'à chercher quelqu'un qui prendra moins cher. » continuai-je en me couchant dessus. « j'espère que vous tarderez pas trop. » ajoutai-je d'une voix monocorde en croisant mes bras derrière ma tête.
- « Hmpf ! Je n'aurais aucun mal à trouver qui que ce soit de plus honnête que vous. » lança-t-il en tournant les talons.
- « Fort bien, mais n'oubliez pas de leur préciser dans quelle direction votre volaille géante est allée... » lançai-je bien fort ; il n'avait sans doute rien vu... Quel père exemplaire...
Exemplaire, en effet. Lorsque la cohue se fut enfin dissipée et que le soleil pointa le bout de son nez, on trouva des écriteaux un peu partout proposant cinq-cent rubis pour quiconque ramènerait la fille... Je me retournai, regardai le manoir... mouais. Radin.
Enfin bref, jusqu'à présent, aucun de ceux qui avait mordu à l'appât n'avait réussi à savoir où ce trouvait le nid du volatile, mais même s'ils le savaient, je doute qu'ils auraient tenté leur chance.
En creusant un peu plus, j'avais trouvé que, l'île que j'avais vu au loin était en réalité la Forteresse Maudite... ou, pour ceux qui avait été là au moment du déclin, le repaire d'une bande de pirates...
Ils n'avaient pas réussi à tenir la cadence...
Enfin, pour avoir déjà été là-bas, je savais une chose, c'est qu'un oiseau pareil ne pouvait pas faire plus que voler de pic en pic ou, s'il n'avait pas peur de rester coincer, se poser dans la grande pièce circulaire. Le tout, maintenant, c'était de trouver un moyen de tuer cette chose...
- « Vous aussi vous allez vous lancer à sa recherche ? » demanda une voix derrière moi ; l'institutrice. « C'est très courageux de votre part. »
- « Ne me confondez pas avec votre héro en collants verts. » rétorquai-je en me tournant vers elle. « Si je pars chercher ce poulet géant, ce sera pour vendre sa tête au plus offrant. » expliquai-je en passant à côté d'elle.
- « Mais enfin, l'enfant- » je m'arrêtai.
- « Si elle est encore vivante, je la rendrais uniquement si la récompense quadruple. » répondis-je en me tournant brièvement vers elle. « D'ici là, elle restera là où elle est. » ajoutai-je en regardant vers le ciel ; le grappin était encore là.
'Manquerait plus que je fasse de la charité...' maugréai-je en décrochant la griffe de la muraille ; il me faudrait sans doute plus de mètres de corde...
