11 mai 2980, vaisseau pirate Atlantis.
Elle entre dans la cabine d'Albator à petits pas. Aussitôt, elle se... Heurte, à la présence d'une femme. Elle possède une aura d'une force incroyable, si bien qu'elle ne peut pas la manquer.
Dépourvue de bouche et de pupilles, la femme devant elle est une extraterrestre. Les cheveux bleus, la peau blanche, les yeux uniformément dorés, cela ne l'empêche pourtant pas d'être belle. S'efforçant de regarder autrement, elle voit alors, au delà de ses yeux, une femme qui possède les mêmes traits, mais à la peau lumineuse. Un ange. Elle sursaute. Elle n'avait jamais croisé personne qui ressemble à ça.
-Ai-je passé le test? demande l'ange d'une voix bien réelle.
-Heu... Quel test?
-Viens t'asseoir, Katia.
Elle lui montre un fauteuil, en face d'elle.
-Je ne m'appelle pas Katia, dit-elle avec maladresse.
-Préfère-tu vraiment Kate?
La question la surprend. Albator lui a posé exactement la même. On l'a rarement appelée Katinka. Même Maek dit simplement Kat, auquel elle a rajouté une lettre.
-Va pour Katia, laisse-t-elle tomber avec timidité, sans savoir pourquoi.
C'est préférable à Katinka, trop rare. Katia, c'est courant. Même si dans la bouche de la femme, cela sonne plutôt comme Katja.
-Katja aussi, c'est allemand? s'enquit-elle, à la femme ou à elle-même.
La femme ne fait que refaire son signe. Elle s'assoit, hésitante.
-Qui êtes-vous? demande-t-elle à la femme.
-Je suis Clio. Et toi?
-J'ai l'impression que vous le savez.
-Oh, je m'en doute, Katia.
D'un geste, elle tire quelques notes de la harpe qu'elle tient. La jeune femme regarde sa main faire avec une certaine envie. Ses longs doigts blancs possèdent une adresse qu'elle voudrait avoir.
-Mais tu me fascine, ajoute-t-elle. As-tu conscience de qui tu est?
Avant qu'elle ne puisse répondre, des bruits des pas retentissent, et Albator apparaît. Il pose le regard sur elle, sans chaleur.
-Viens, indique-t-il froidement.
Elle se lève lentement. Derrière elle, Clio ne bronche pas. Elle suit Albator dans la pièce suivante. Sa chambre. Une grande fenêtre laisse voir les étoiles. Il s'affale sur le lit en silence. Un silence rempli d'un malaise pesant.
-Est-tu fâché? lui demande-t-elle après un moment.
Il tourne la tête vers elle. Il parait surpris, mais elle devine des excuses.
-Non. Pas contre toi, lâche-t-il en soupirant. Pardonne-moi, Katia, je n'étais juste pas prêt.
Elle retient qu'il a dit Katia, et non Kate.
-Moi non plus, confie-t-elle honnêtement. On m'a toujours dit que je n'avais plus de famille.
Il lui adresse un semblant de sourire.
-C'était ta fête, récemment, non?
-Oui.
-C'était quatre jours à peine après celle de ma filleule. Je lui ai offert un cadeau, mais je n'ai rien pour toi...
-Ce n'est pas nécessaire. Je n'ai besoin de rien.
-Mais que voudrais-tu?
Elle ne répond rien, se contentant de le regarder en silence. Kaidan a agi comme un père. Orun a agi comme un père. Mais Kaidan est mort, et Orun est banni de la Terre simplement de par son sang, tandis qu'elle s'y est retrouvée prisonnière.
Mais son père l'a délivrée.
Que veut-elle, exactement?
-Tu n'a pas à te sentir gênée, ajoute-t-il.
-Je voudrais que tu me parle de Maya.
Aussitôt que c'est dit, elle le regrette. Elle secoue la tête.
-Non, laissez tomber.
Mais il la retient.
-Te souviens-tu d'elle?
-Vaguement.
Il y a une femme, loin dans ses souvenirs, mais Katia n'est même pas certaine qu'il s'agit bien de Maya.
Il regarde un instant au loin, les étoiles, belles et lointaines.
-Maya, dit-il, était une femme extraordinaire. Je l'aimais pour ses qualités, je l'aimais pour la force qui brûlait en elle malgré son apparence fragile. Je l'aimais parce qu'elle croyait en l'humanité du fond du cœur. Je la vois un peu, à travers toi.
Il tire sur la chaînette de son collier, qu'elle a récupéré dans les poches de son ancien uniforme, pour en voir la breloque. Un losange métallique gravé d'une rose, plutôt âgé, vingt, trente ans minimum. De légères imperfections lui donnent l'impression qu'il a été fait à la main, et non dans une usine, et il n'existe plus d'artisans sur Terre depuis des années. Il vaudrait une fortune si elle se décidait à le mettre aux enchères, mais elle a toujours refusé cette idée.
-C'était à Maya?
Elle a toujours eu l'intuition qu'il avait appartenu à sa mère, sans pouvoir mettre un nom sur cette femme. Aujourd'hui elle peut.
-Oui, c'était à Maya. Elle l'avait depuis son enfance, de sa propre mère. Rosenberg signifie la montagne des roses. Je présume qu'il est normal que tu le porte à ton tour.
-Quel âge a-t-il?
Il sourit.
-Je l'ignore, mais il est vieux.
Elle essaie un instant d'imaginer le nombre de femmes qui ont porté ce même bijou avant elle. Elle le prend entre ses doigts pour mieux l'observer. Ce bout de métal la rattache désormais à une famille devenue réelle, une autre que Maek et Léo, et elle se prend à se demander si elle le désire vraiment.
...
12 mai 2980, vaisseau pirate Atlantis.
-As-tu bien dormi? fait la voix d'Albator.
C'est ce qui la réveille. Elle ouvre les yeux, sourit comme toute réponse. Elle s'est endormie dans son lit, et il l'y a visiblement laissée, mais elle ignore où il a bien pu passer la nuit.
Elle lui pose la question.
-Ce n'est pas important, élude-t-il.
Il lui tend une main pour l'aider à se relever, qu'elle prend avec un sourire gêné. Léo agit parfois de la sorte, et elle trouve ça charmant, mais Albator, c'est différent. Une fois debout, elle tente de lisser son t-shirt, qui s'est froissé pendant son sommeil.
Il referme la main.
-Pourquoi est-tu si froide? demande-t-il, perplexe.
-Heu, ce n'est pas important.
-Si, ça l'est, rétorque-t-il doucement, mais fermement.
Elle fait une grimace. Elle déteste avouer qu'elle est malade, c'est pourtant ce qu'elle doit faire.
-Tu est malade? répète Albator. De quoi?
-Je ne sais pas exactement. J'ai attrapé ça sur Nusakan, quand j'avais dix ans. On n'ai jamais voulu me dire ce que c'était, et je n'ai jamais pu trouver de spécialiste sur Terre qui en ai une idée.
Une fille de Nusakan, désert de glace, dont la peau devient froide. Ça avait quelque chose de drôle. Un des spécialistes qu'elle avait consulté en avait ri. Pas elle.
-Et donc, ça a abaissé ta température?
Elle s'efforce de lui sourire.
-Entre autres. Je devrais être en hypothermie, mais je vais bien.
Elle ne précise pas. Une fois sur Terre, elle a tout fait pour en apprendre davantage sur son état. Et en lisant, elle a appris qu'elle devrait normalement être dans le coma et paraître morte.
Elle a préféré garder tout ça pour elle.
Il plisse les yeux... l'œil.
-Je m'y connais mal, mais je sais que l'hypothermie peut être très dangereuse.
-Et pourtant, je vais bien.
Elle a sorti le même argument à Hazel, qui a fini par la croire et la laisser tranquille.
-As-tu vraiment déjà consulté un médecin à ce sujet?
-Oui, et elle m'a dit qu'elle ne comprenait pas.
Il la regarde un instant, d'un air curieux.
-As-tu déjà eu l'impression que tout t'échappait?
-Est-ce parce que tu est devenu père?
Il évite son regard.
-Probablement.
Elle se sent soudainement fatiguée. Lasse de lutter, de vouloir se faire une place, de désirer une meilleure vie, d'obtenir ce qu'elle ne possède pas. Lasse d'essayer.
-Si je te dérange à ce point, renvoie-moi sur Terre, propose-t-elle d'un ton qu'elle voulait sec, mais qui s'avère faible. Tu pourra continuer ta vie sans moi, faire comme si je n'avais jamais existé, si c'est ce que tu désire.
-Ce n'est pas ce que j'ai dit, Katia.
-Eh bien, moi, si. Je suis assez grande pour me débrouiller seule. Nous n'aurions jamais du connaître notre lien, et pourtant c'est ce qui s'est passé. J'ai des amis, une autre famille. J'ai une existence sans toi, une où tu n'a pas besoin d'exister. Et tant pis si je n'aurais jamais la vie que j'ai désiré. D'ici-là tu m'aura oublié.
-Ça suffit, dit-il à voix basse, qui lui donne pourtant l'impression qu'il a crié.
Il tend la main. Ses doigts lui caressent la joue. Un geste qu'elle aurait cru davantage maternel. Mais que connaît-elle de l'amour d'un parent, au fond?
-Est-ce vraiment ce que tu veux?
Elle n'a rien à répondre. Non. Non, elle ne veut pas avoir à tout oublier.
-Pourquoi agis-tu ainsi? lui demande-t-il, doucement. Pourquoi agis-tu comme si tu n'avais pas d'importance?
Elle détourne la tête, se dérobant au contact. Comment mettre cette sensation en mots? C'est peine perdue, elle le sait, mais elle réfléchit tout de même.
Peut-être parce que la vie l'a rattrapée trop tôt. Kaidan avait voulu l'en protéger, à sa façon, en lui racontant des histoires, lui faisant croire à autre chose. Mais malgré ses efforts, il avait échoué. Sally était morte. Lui-même était mort. Comme Risad.
L'impression la saisit brusquement, comme lorsqu'elle a rencontré Albator, trois jours plus tôt. Un souvenir qui ne lui appartient pas. Pourtant, elle voit clairement, l'espace d'un instant, le visage d'un homme, aux traits délicats et même un peu efféminés, au teint et aux cheveux verts. Il souriait, il lui souriait. Elle l'avait déjà connu. Mais pourtant, sa couleur de peau était trop foncée pour être celle d'un illumida, et ce n'était clairement pas un soldat.
-Parce que c'en est ainsi, répond-elle. Je n'ai pourtant jamais eu le choix.
-Non.
-J'ai vu nombre de mes amis mourir. Il y a huit ans, il existait près de cent cinquante enfants qui portaient le nom de Nusakan. Aujourd'hui il y en a quarante.
-Oui.
Il se contente à présent de l'écouter et d'acquiescer. Elle ne s'en rend compte que par la suite, lorsqu'elle a vidé son sac. Il a compris qu'elle en avait besoin.
-Il est arrivé une petite fille, quand j'avais six ans.
Quand avait-elle parlé d'elle pour la dernière fois?
-Elle s'appelait Sally, mon frère et moi aimions dire qu'il s'agissait de notre petite sœur.
Pour la première fois depuis longtemps, elle parle.
Quand elle a fini, Albator la prend par la main. La droite. Son bras droit, bien qu'il fonctionne parfaitement, est écorché à plusieurs endroits. Elle détestait l'uniforme qu'on l'avait forcée à mettre, mais il avait l'avantage de cacher son bras, avec les manches longues et les gants. Son père baisse l'œil sur sa main, marquée d'une brûlure, et il ne recule pas, il ne montre pas le moindre dégoût. Il caresse du pouce la tache rose sur sa peau blanche, et il lui sourit.
-Est-tu prête à rencontrer le reste de la famille?
Non, pense-t-elle.
-Oui, répond Katia.
