CHAPITRE 2
Lorsque Dastan regagna sa chambre cette nuit-là, il était bien déterminé à rester éveillé.
Il avait entendu les dires des serviteurs du palais, selon lesquels, suivant la tradition, Tamina passerait la nuit en prières et contemplation. Lui, était autorisé à dormir. Malgré son épuisement, il lutta afin de ne pas s'endormir. Elle était au courant de ses cauchemars. Et même s'il savait qu'elle était parfaitement capable de tenir jusqu'au mariage du lendemain, il pouvait faire en sorte qu'elle passât une nuit tranquille. Et si cela signifiait qu'il ne devait pas dormir afin de la surveiller, et bien il ne dormirait pas. Ce ne serait guère la première fois.
Mais avant qu'il ne puisse réfléchir davantage, il tomba profondément endormi, se retrouvant dans les souterrains, agrippé à la roche.
Son esprit lui remémora la mort de Bis, de Garsiv, de Tus et de son père. L'impuissance qu'il avait alors ressentie. Il appelait à l'aide et tentait de changer le cours des choses, en vain. Ils mourraient tous, comme toujours. Son père brûlait, son frère mourrait transpercé de pieux hassansins, et son autre frère était presque décapité sous ses yeux. Et la seule chose qui unissait ces trois morts était son oncle Nizam, qui avait tout orchestré. Il se souvenait de tout, et bien que ces morts-là fussent horribles, celle qu'il redoutait le plus était celle de Tamina.
Il était sur ce rocher, la princesse agrippée à son poignet. Même souillée de sang, de sueur et de poussière, elle restait la plus belle femme qu'il ait jamais vu. Elle jeta un regard au gouffre en dessous d'elle, avant de relever son visage vers le sien. Dès cet instant, il sut ce qu'elle projetait de faire. Tous ses discours sur la destinée, sur le fait que le monde devait être sauvé… Il avait toujours pensé qu'il arriverait à la protéger pour qu'elle n'ait pas à faire ce sacrifice, comme ça avait été le cas dans le temple. Mais en croisant son regard, il réalisa qu'il avait échoué. Elle lui parla de son destin et il sut comment les choses allaient se dérouler. Mais même en sachant tout ce qu'il savait, il ne put s'empêcher de se demander si cela serait si mal de la choisir elle plutôt que la survie du monde...
« Jamais je ne te lâcherais ! » cria-t-il.
« J'aurais tant voulu rester avec toi. » dit-elle, le regard plein de passion et de sincérité.
« Non ! »
Il grinça des dents, l'horreur le traversant comme il sentait la pression sur son poignet disparaître.
Quand elle lâcha sa main, il put lire la peur dans ses yeux. Il n'y avait plus d'amour ou de paix. Elle avait juste peur. Et lui, il en était malade. Elle allait se laisser tomber même si son instinct lui dictait de se retenir à lui. De sa vie, il n'avait jamais vu un geste aussi pur. Ses yeux restèrent plongés dans les siens, emplis d'une peur bien réelle, puissante, tandis qu'il essayait désespérément de la retenir. Mais elle glissait, sa main se détachant de plus en plus de la sienne malgré tous ses efforts.
« Non ! » hurla-t-il, comme si ses mots pouvaient empêcher sa main de glisser. Mais, tout à coup, elle tomba dans le vide.
« Dastan ! »
« Tamina ! »
Il se redressa brusquement dans son lit, la lame de sa dague pressée contre la gorge de quelqu'un. Son corps était inondé de sueur et son cœur tambourinait à ses oreilles. Il tenta de reprendre son souffle. D'ordinaire, lorsqu'il se réveillait ainsi, sa lame ne rencontrait que le vide, combattant les démons invisibles qui le hantaient. Mais pas cette nuit. Quelqu'un de réel, aux magnifiques boucles noires, ornées de cristaux, se trouvait devant lui. Quelqu'un qui le fixait calmement de ses yeux ourlés de khôl, comme si cela était naturel qu'elle soit ainsi menacée d'une dague. Essuyant la sueur qui perlait à son front, il toisa en silence la jeune femme assise sereinement sur son lit.
« Tu es vraiment bruyant, tu sais. », affirma-t-elle, ne faisant aucun geste pour se soustraire à la pression de sa dague. « Vraiment, c'est à se demander comment tu as réussi à franchir les murs d'Alamut sans réveiller toute la cité. »
Il la fixa. La femme qui s'était enfuie en courant des jardins, les larmes aux yeux, avait disparu. Elle semblait parfaitement calme, seule une légère once de colère teintant ses traits. Doucement, il força ses muscles à se relâcher et abaissa son arme, la laissant retomber sur son lit. Elle dégageait une forte odeur d'encens. Sans aucune pudeur ou grossièreté, il glissa ses jambes hors de son lit et se leva, nauséeux. C'était trop, trop à revivre. La voir mourir dans son rêve pour ensuite la retrouver belle et bien vivante à son réveil, assise sur son lit comme si de rien n'était. De savoir que quand il rêvait de ce moment où il l'avait perdue – où il avait tout perdu – chaque nuit, elle, elle ignorait tout de ce qui s'était passé, hormis ce qu'il avait bien voulu lui en dire.
Le mouvement qu'il aperçut du coin de l'œil attira son attention. Par réflexe, sa main attrapa l'étoffe qu'elle lui lança.
« Habille-toi et suis-moi ! » ordonna-t-elle.
Dastan regarda l'étoffe puis elle.
« Je pense qu'il est un peu tard pour la pudeur, non ? » argua-t-elle, fronçant ostensiblement les sourcils.
Il s'empêcha de maugréer contre cette princesse qui ne savait pas quand il était bon de quitter une chambre, et enroula le tissu autour de sa taille. Quand il se retourna, elle était debout à côté de son lit, les mains le long du corps, sans la moindre trace de honte sur le visage. Elle soutint son regard pendant un moment, indéchiffrable, avant de tourner les talons et de se diriger vers la sortie, rabattant son capuchon sur son visage. Dastan la rattrapa alors qu'elle atteignait le hall, regardant tout autour de lui.
« N'es-tu pas supposée être en contemplation ou en prières ? » s'enquit-il.
« Comme si je pouvais prier correctement après ce que tu m'as dit ! » rétorqua-t-elle, le menant vers un escalier. Il la suivit sans poser de questions. « Oh, et arrêtes de me regarder comme si je venais de massacrer des petits chiots ! » siffla-t-elle. « Ce n'est pas comme si j'avais annulé le mariage ! »
Elle le précéda en haut des escaliers, tout en haut du palais, à l'intérieur de la pièce où reposait la Dague. Elle entra, mais il resta appuyé contre l'embrasure de la porte, ses yeux admirant les décorations de la pièce. Tout y brillait. Même dans la nuit noire, sans torche, on parvenait à se diriger grâce aux reflets dorés causés par la lueur de la lune. Toutes les richesses de cette pièce faisaient vaciller l'enfant des rues qui sommeillait en lui. Le tabernacle contenant la Dague était fermé, dissimulant son contenu. Une part de lui aurait voulu vérifier qu'elle se trouvait bien à l'intérieur.
« Elle est là. », assura calmement Tamina, comme si elle pouvait lire ses pensées.
Dastan la regarda se diriger vers l'autel, disparaissant derrière lui. Il entra à son tour dans le temple, la longue étoffe qu'il portait balayant le sol.
« Pourquoi m'as-tu amené ici ? », demanda-t-il, en regardant autour de lui, essayant de la localiser.
« Ma tante, la dernière gardienne, avait pris l'habitude de m'amener ici. » révéla Tamina, en sortant de l'ombre d'une colonne. « C'est un grand honneur d'être la Gardienne de la Dague. Mais, s'il y a bien une chose qu'une princesse de huit ans qui rêve de parcourir le monde ne veut pas entendre, c'est qu'elle devra rester à Alamut pour la protéger. »
Elle avait ôté son manteau, dévoilant sa robe blanche brodée d'or. Le tissu épousait parfaitement ses formes, laissant une épaule dénudée. Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière. Les motifs tracés à l'henné sur ses mains et ses pieds étaient encore plus complexes que précédemment, même s'il pouvait toujours distinguer l'étoile qui trônait au centre de chacun d'eux. Elle resta silencieuse durant toute sa contemplation, avant que leurs regards ne se croisent.
« Nous sommes au cœur d'Alamut, ce temple fut la première construction faite après que les Dieux aient enfermé les Sables du Temps sous la cité. Le reste s'est construit tout autour de ce bâtiment. »
Dastan la regarda et Tamina soutint son regard, attendant patiemment qu'il bouge. Lentement, il entra complètement dans le temple, ses yeux parcourant le lieu. Un voile de tristesse traversa son regard et elle se demanda qui était mort en ses murs. Quand il fut totalement dans le temple, elle sentit qu'il était tendu et se doutait même que, s'il avait eu une arme, il l'aurait dégainé. Il se déplaçait dans le temple comme si les ombres qui le hantaient allaient se matérialiser pour l'attaquer. Les bras croisés, Tamina attendit patiemment devant le tabernacle, figure parfaite de la princesse et de la gardienne qu'elle était. Lentement, Dastan s'approcha d'elle.
« Pourquoi es-tu venue dans ma chambre ? » questionna-t-il. « Et pourquoi m'as-tu amené ici? »
Tamina baissa les yeux.
Elle n'avait pas réfléchi. Après ce qu'il lui avait dit, il méritait bien une nuit emplie de cauchemars. Elle était supposée être en prières et contemplation, mais elle y avait renoncé. Il lui était impossible d'avoir l'esprit clair et apaisé, ou même un tant soit peu lucide après ce que Dastan lui avait révélé. Elle était troublée par le fait qu'elle ait été morte, et qu'il soit le seul à s'en souvenir. Elle détestait la façon dont il avait prononcé son prénom lorsqu'elle s'était enfuie du jardin. Elle aurait pu pleurer au seul ton de sa voix.
Quand elle s'était approchée de sa chambre, elle avait tendu l'oreille. Elle l'avait entendu s'agiter et marmonner des noms. Ceux de son ami, de ses frères, de son père, tous teintés de tristesse et de douleur. Elle avait ouvert la porte en l'entendant protester, son ton empli de colère. Quand elle était entrée dans la pièce, il ne bougeait plus, mais agrippait fermement un coussin, menaçant de le déchirer. Il avait l'air torturé. Il bougeait la tête en tout sens, prisonnier de sa vision. Le voyant ainsi, sa volonté de le voir souffrir s'était égrenée. Elle était depuis à peine plus d'une minute lorsqu'il s'était brusquement redressé, criant son nom. Elle avait été trop choquée pour réagir quand elle avait senti sa dague contre sa gorge. Mais c'était son regard qui l'avait décidé.
L'homme qui s'était assis à ses côtés pour tout lui raconter et l'homme qui se tenait devant elle à présent était un homme qui avait perdu tout ce qu'il aimait et qui trouvait tout de même la force de continuer. Un homme qui avait sauvé le monde. Un homme qui avait fait tellement, mais qui était le seul à s'en souvenir. C'était un grand honneur d'utiliser la Dague, mais cet honneur avait aussi des conséquences. Les Gardiens et les Prêtres étaient préparés à ce fardeau, mais pas lui, et pourtant ce prince qui ignorait tout de son pouvoir quelques jours auparavant avait réussi à échapper à la folie qui suivait son utilisation. Il avait ouvert les Sables du Temps et survécu pour raconter cette histoire, une histoire que personne ne croirait jamais. Tamina savait que si ça avait été un autre homme – n'importe quel autre homme – elle aurait tout fait pour qu'il aille bien. Mais parce que Dastan était son futur époux, parce que le temps qu'il avait effacé l'incluait, elle lui avait tourné le dos. Ce n'était pas bien, ce n'était pas juste. Pas pour lui, et étrangement, pas pour elle non plus.
Lentement, elle releva les yeux, les ancrant aux siens, tentant de le rassurer, ainsi que sa tante le lui avait enseigné. L'homme devant elle ne ressemblait guère au genre de roi dont avait besoin Alamut. Il n'avait rien d'un homme conquérant. Il était tout simplement brisé.
Et c'était de sa faute.
Elle le savait en partie grâce à ce qu'il lui avait raconté, mais également grâce aux indices qu'il lui avait donnés. Elle l'avait utilisé pour pouvoir mettre la Dague en sécurité – comme toute Gardienne l'aurait fait. Mais vu la façon dont il la regardait, elle avait dû faire bien plus que ça. Ils avaient dû faire bien plus que ça. Il y avait eu un 'eux', une équipe, et tout ça avait disparu. Elle savait que ce n'était pas vraiment de sa faute, pas entièrement. Même si le fait de mourir pour sauver le monde ne la réjouissait pas, c'était une chose pour laquelle elle avait été préparée. Mais pour une raison inconnue, il avait gardé le silence sur ces événements. Peut-être pensait-il la protéger? Peut-être y avait-il une autre raison qu'elle ne saisissait pas? Comme tout ce qui concernait la Dague, c'était chaotique.
« Pourquoi ne m'as-tu pas dit ce qui s'était passé entre nous ? » demanda-t-elle. Il détourna le regard. « Dastan… »
« Qu'est ce que j'étais supposé dire ? » répliqua-t-il, en la regardant à nouveau. « J'étais si content que tout le monde soit vivant… Que tu sois vivante, que je ne pensais pas que cela avait de l'importance. Je pensais… » Il secoua la tête. « Je pensais que ce serait suffisant. »
« Tu fais des cauchemars depuis ta première nuit ici. »
« Je suis un soldat et j'étais un enfant des rues avant ça. Je peux gérer les cauchemars. » contra-t-il.
« Alors, qu'est ce que tu n'arrives pas à gérer ? » insista-t-elle, ignorant le ton défensif du Prince. « Parce que vu ton allure, tu ne le gères pas très bien. »
« Je vais très bien. » assura-t-il en se reculant légèrement.
« Oh, vraiment ? C'est pour cela qu'on dirait que tu tiens à peine debout ? » continua-t-elle, en s'avançant vers lui.
« Tu m'as réveillé en plein milieu de la nuit ! »
« Tu t'es réveillé tout seul ! » répondit-elle, en s'arrêtant juste devant lui, à quelques millimètres à peine. Elle leva la tête pour le regarder dans les yeux. « Je suis la Gardienne de la Dague, je peux t'aider. »
« Je n'ai pas besoin d'aide. » se borna-t-il.
Tamina ouvrit la bouche pour répliquer une nouvelle fois quand elle réalisa à quel point ils étaient proches, à tel point qu'elle aurait pu compter ses cils. Elle sentait son souffle sur sa joue. Et malgré la situation dans laquelle ils étaient, elle se demanda ce que ça lui ferait de l'embrasser. Ils s'étaient déjà embrassés dans cette autre réalité, il l'avait sous-entendu, mais elle ne s'en souvenait pas. Que ressentirait-elle maintenant si elle s'approchait pour réduire l'espace qui les séparait ? Les yeux de Dastan scrutaient son visage, y cherchant visiblement quelque chose.
Elle ignorait qui avait bougé en premier. Si c'était le désir du Prince ou sa propre curiosité. La seule chose qu'elle savait, c'est que quand leurs lèvres se touchèrent, elle ressentit un choc électrique lui parcourir la colonne vertébrale. Il fut d'abord tendre, hésitant même, comme s'il n'arrivait pas à croire ce qui se passait et elle fut surprise de voir qu'elle était tout aussi confuse. Mais peu à peu, les lèvres de Dastan se firent plus entreprenantes, alors qu'il semblait désespéré. Sans même qu'elle s'en rende compte, ses propres lèvres s'entrouvrirent, sa bouche bougeant en harmonie avec celle du Prince alors qu'il la pressait un peu plus contre lui. Il l'embrassait comme s'il s'agissait pour lui du seul moyen de rester en vie, comme un homme qui avait tout perdu et qui venait de tout retrouver. Elle s'agrippa à ses larges épaules, sentant ses genoux faiblir.
Et, aussi vite qu'il avait commencé, le baiser prit fin.
Dastan s'écarta, lui laissant une sensation de vide et de faiblesse, et la chaleur qui l'avait tantôt envahie s'évapora brusquement.
« Non… » murmura-t-il, plaçant une de ses mains devant lui, comme pour se défendre. « Bon sang, je n'aurais jamais dû… » Il butait sur ses mots. « Je suis désolé. »
Tamina ouvrit lentement les yeux, le regardant. Il semblait à moitié fou. Grâce aux rayons de lune, elle remarqua les marques rouges laissées sur ses bras comme elle s'y était accrochée, alors que ses lèvres restaient brûlantes de la chaleur de son baiser. Et à présent, il s'excusait. Tamina cligna des yeux, repoussant son envie de porter sa main à ses lèvres, s'obligeant à le regarder dans les yeux.
« Désolé pour quoi ? » demanda-t-elle, trouvant enfin la force de parler. « Si tu t'excuses à chaque fois que tu m'embrasses, cela risque d'être un drôle de mariage, tu ne crois pas ? »
« Comment peux-tu encore envisager de te marier avec moi ? » lança-t-il. « En sachant tout ce que tu sais… »
« Je sais que tu as sauvé le monde, sauvé le peuple d'Alamut… Tu as sauvé ton père, ton ami, tes frères… Tu m'as sauvé Dastan. » Elle mit de côté tous les doutes encore présents en elle. « Si je dois me marier, pourquoi ne voudrais-je pas d'un homme aussi noble ? »
Il la regarda fixement. Même lorsqu'elle le complimentait, il pouvait noter ce léger sarcasme dans sa voix, auquel il avait fini par s'accoutumer. Il semblait que pour elle, la noblesse d'un perse n'était guère à prendre au sérieux. C'était là la Tamina qu'il connaissait. Tout était si confus. Ce n'était pourtant pas comme si la femme qu'il avait perdue et celle qu'il avait devant lui étaient deux femmes différentes, c'était deux faces d'une même pièce. Elle était Tamina. Et quand ses lèvres avaient touché les siennes, c'était comme si rien n'avait jamais changé. La chaleur qui avait embrasé son corps était identique, ce besoin d'être près d'elle à tout moment, de la sentir contre lui. Il ne savait pas quoi penser.
« Parce que je… je… »
Elle se redressa.
« Je… je…. » l'imita-t-elle. « Dis-moi, Dastan, est-ce que tu m'embrassais moi ou la femme que tu as perdue ? » demanda-t-elle.
Il resta silencieux, les bras ballants, et elle s'avança à nouveau contre lui, réduisant totalement l'espace entre eux. Il la laissa faire, n'esquissant même pas un mouvement afin de s'éloigner. Il resta stoïque face à cette approche, et ne parla que lorsqu'elle s'interrompit.
« Je ne sais pas. » répondit-il sincèrement, sa voix à peine plus forte qu'un murmure. « La plupart du temps, je n'arrive pas à faire la différence. »
« C'est parce que nous sommes la même personne Dastan. » affirma-t-elle. « Les gens que tu vois – les lieux que tu vois – tout est identique. Ton oncle est toujours un traître, je suis toujours Gardienne. Ton fardeau est terrible, mais je peux t'aider, Dastan. » Elle lui prit la main. « Laisse-moi t'aider. »
Les yeux du prince se posèrent sur leurs mains jointes. Elle suivit son regard. La main qui tenait la sienne était rugueuse, c'était celle d'un soldat… celle d'un grand homme. Sa propre main était douce, ornée de symboles tracés à l'henné qui la marquait comme son épouse. Elle remarqua la façon dont leurs mains s'imbriquaient parfaitement l'une dans l'autre. Elle était la Gardienne de la Dague, elle devait l'aider. Même si, quelque part au fond d'elle, elle avait toujours des doutes. Mais ça n'avait pas d'importance. Pas pour l'instant. Pas quand l'homme qui était devant elle semblait sur le point de s'effondrer. Il n'avait dit à personne d'autre ce qui s'était passé, elle en était certaine. Mais il ne pouvait pas garder ça pour lui.
« Cela ne servirait à rien. » assura-t-il d'une voix douce, ses yeux toujours rivés sur leurs mains. « Je le verrais toujours… »
Il s'interrompit.
« Voir quoi ? » l'encouragea-t-elle gentiment.
« Je n'arrête pas de les voir. » répéta-t-il, libérant sa main. « Encore et encore, et je ne peux rien faire. » Il se tut, furieux. « Je ne peux rien faire pour les sauver. »
« Tu les as déjà sauvés Dastan. Ton ami, tes frères, ton père, ton royaume… et moi. On est tous ici grâce à toi. »
« Alors pourquoi est-ce que je n'arrête de les voir mourir ? » cria-t-il, sa voix résonnant dans la pièce.
Furieux, il détourna son regard, se mordant les lèvres, comme s'il venait d'avouer un énorme secret. Lentement, elle avança la main et lui caressa la joue. Il se tendit un instant, comme si elle venait de le poignarder plutôt que de le caresser. Mais son corps se détendit rapidement. Il ferma les yeux et respira profondément. Il donnait l'impression qu'il allait totalement se briser devant elle. Tamina ne l'obligea pas à la regarder, mais elle s'assura qu'il ne regardât pas ailleurs non plus. Instinctivement, il pressa un peu plus sa joue contre sa main, son souffle chaud la faisant frissonner.
« Oublie Dastan. » murmura-t-elle, son pouce caressant doucement sa pommette. « Il n'y a pas de futur dans ce que tu vois. »
Comme si ses seuls mots le libéraient, il s'écroula à ses pieds. Les mains de Tamina retombèrent le long de son corps alors qu'il l'attirait contre lui, la serrant fermement entre ses bras, comme si elle était la dernière chose qui le retenait en ce monde. Après un moment, Tamina enroula ses bras autour de ses épaules tandis que le corps du jeune prince tremblait, secoué de sanglots. Ses larmes mouillaient sa robe. Ses doigts s'enfonçaient dans sa peau, mais cela n'avait guère d'importance. Cela n'avait pas la moindre importance qu'il puisse laisser des marques. Elle repoussa toutes les questions grouillant dans son esprit afin de le réconforter au mieux. Rien d'autre n'avait d'importance que cet homme devant elle, en pleurs. Cet homme qui l'étreignait comme si elle était la seule à pouvoir le maintenir en vie.
Alors qu'elle le serrait ainsi dans ses bras, Tamina réalisa que c'était la première fois qu'il laissait transparaitre ses émotions. Durant le court laps de temps où elle l'avait connu, elle avait pu remarquer à quel point il tenait à sa famille. La douleur qu'il avait dû ressentir à leur mort était inimaginable et pourtant, il s'était décidé à porter seul ce fardeau. Chaque nuit depuis un mois, il revoyait mourir en rêve toutes les personnes auxquelles il tenait, et il n'en avait rien dit à personne. Elle détestait le fait qu'il ait gardé ça pour lui pendant si longtemps. Mais elle devait arrêter de penser à cela. Ce n'était pas le moment. Pas à la veille de son mariage avec l'homme qui pleurait dans ses bras. Tamina ferma les yeux et baissa la tête, se focalisant sur ce prince qui avait sauvé le monde.
« Tout va bien, Dastan. » souffla-t-elle d'une voix douce. « Je suis là. Tout va bien. »
Ses doigts se resserrèrent autour de ses épaules, et elle se demanda si ce serait suffisant.
« Je suis là. »
