Coucou ! Mon impatience a vaincu, voici la suite ;) Merci pour tout vos retours ;) Vous êtes des amours !

Vous vous posiez des questions suites au premier chapitre ? Vous allez vous en poser encore plus d'ici peu ;)

(Au cas où, je vous ai remis l'intégralité du lexique à la fin!)

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La geste du chevalier aux loups

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Le seigneur, sa dame et le discret valet

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Le chevalier se réveilla en sursaut et, sitôt les yeux ouverts, ressentit un profond sentiment d'égarement.

Le fond de l'air était frais et fleurait l'humidité tandis les nuages moutonnaient dans le ciel. Plus perdu que jamais, il se releva sur des jambes comme affaiblies et se retourna pour découvrir une forêt rouge et or. Il regarda ensuite son destrier et le vit gratter nerveusement le sol de ses sabots tout en remuant sa crinière.

Posés sur le sol, il découvrit par ailleurs son haubert et ses chausses de mailles, savamment pliés, brillants et reluisants comme à la sortie des forges. Sa cotte quant à elle paraissait cousue de neuf et sa sellerie tannée de la veille, de même que les vêtements qu'il portait sur lui.

- Qu'est-ce que tout cela ? Quel mauvais tour m'a-t-on joué ? questionna-t-il tout haut. Hier encore je cherchais la sortie de ces maudits bois, et me voilà aujourd'hui dehors, sans même savoir pourquoi !

Camaro renâcla, ses yeux roulant dans ses orbites, lui aussi perturbé par ce changement impromptu de saison et de lieu. Derek le rassura par quelques caresses sur son encolure frémissante, puis il enfila arme et armure, un brusque accès de mélancolie l'étreignant tandis qu'il repensait au valet qui avait été son écuyer l'espace d'un voyage et dont l'apparence fuyait déjà sa mémoire. Habillé, épée ceinte et écu au poing, le chevalier tourna son regard vers la forêt teintée d'or et de vermeil, au sein de laquelle on apercevait un coeur de verdure éternel, son âme pleurant ce qui lui paraissait désormais n'avoir été qu'un rêve.

Avait-il réellement traversé cette forêt ? Y avait-il rencontré un valet et son âne ? Avait-il ressenti toutes ces émotions qu'il croyait avoir enfouies sous la même terre que sa famille ? Son coeur lui criait que oui, son âme lui chantait le même air, mais son esprit semblait déjà avoir fait le deuil de ce songe éveillé. Cela allié à la conscience que son affection était impure et proscrite, il se força à détourner le regard de cette forêt hors du temps.

Par précaution, il accrocha son écu à sa selle et vérifia le contenu de ses fontes. Il y trouva fruits secs et baies, venaisons et poissons de rivière, tous séchés et biens rangés. De ses propres affaires, rien ne manquait, si ce n'était sa flasque d'huile d'amande douce. En d'autres occasions, Derek eut été fâché de la perte de ce bien de famille qui lui était si précieux mais aujourd'hui il ne ressentait que le soulagement de se savoir sain d'esprit, le flacon n'ayant pu être subtilisé que par une seule personne, ainsi qu'un sentiment de triste nostalgie à l'idée de ne jamais revoir le valet de ces bois.

Il se mit en selle, le cœur lourd et l'âme de plomb, et se dirigea vers la première route à sa portée, bien décidé à reprendre son chemin qui le guiderait vers le tournoi à venir et à oublier la dangereuse et interdite passion qui l'avait étreint dans cette forêt enchantée.

Le premier chemin qu'il emprunta manquait cruellement d'entretien et était visiblement peu parcouru, les pavés manquant par endroit et la mauvaise herbe poussant de-ci de-là. Malgré ces désagréments, il ne lui fallut guère de temps avant de croiser des paysans ensemençant leur terre. Une terre bien pauvre d'après ce que le chevalier pouvait en conclure, en voyant les vilains maigres et vêtus de tuniques défraîchies, allant pieds nus, de lourds sacs de semailles faisant ployer leur dos. Le chevalier poursuivit son chemin jusqu'à passer à côté d'un enfant portant deux lourds seaux d'eau et une louche en bois.

- Petit, le héla Derek. Peux-tu me dire de quelle seigneurie tu dépends ? Je sors à l'instant de ces bois que tu vois derrière moi et je crains de m'être égaré.

Seaux et louche tombèrent au sol, éclaboussant les sabots du destrier. L'enfant, désormais pâle comme la mort, regarda le chevalier et son noir surcot avec effroi. Brusquement, il courut à travers champs, si vite qu'on eût cru le diable à ses trousses. Camaro broncha et Derek le remit au pas, la perplexité envahissant son esprit. Il savait ne pas s'être baigné depuis fort longtemps mais il doutait que cela puisse être la cause de la frayeur d'un vilain dépenaillé.

Le chevalier continua sa route, le palais du seigneur fit son apparition à l'horizon, ainsi qu'une femme portant un sac de blé.

- Femme, la héla à son tour Derek. Quel est le nom de ton seigneur ? Je me suis réveillé à l'orée de votre forêt et ne saurait dire où je me trouve.

La paysanne lâcha son sac et se mit à hurler avant de courir aussi vite que sa maigre carcasse le lui permettait. Le chevalier regarda avec stupeur cette course éperdue.

- Suis-je devenu si laid depuis ce matin qu'on ne puisse me regarder sans fuir ? s'interrogea-t-il à haute voix.

Camara secoua sa crinière et gratta nerveusement la terre avant de se remettre au pas sous l'injonction de son cavalier.

Le château grandit à l'horizon, masse sombre décorée d'oriflammes et de bannières vermeilles représentant une haute épée d'argent à garde noire surmontée d'un lion tout aussi noir. Un blason que le chevalier ne reconnaissait point.

Voyant un homme à la peau ridée et sèche, aux yeux blancs et et aux rares cheveux, assis sur une pierre sur le bord de la route, Derek se rapprocha de lui, se disant qu'au moins celui-là ne serait pas en capacité de le voir ou de fuir.

- Vieil homme, j'exige de connaître le nom de ton seigneur ! demanda-t-il rudement.

- Vous êtes sur la terre du seigneur Godefroy du Bailli, sire chevalier, répondit la voix chevrotante de l'ancien.

- Où se trouve-t-elle dans le royaume ? Ce nom ne me dit rien et je suis égaré depuis ma sortie de vos bois.

Le vieil homme ne répondit rien.

- Vas-tu t'enfuir à ton tour ? Comme le garçonnet et la femme que j'ai questionnés avant toi ? s'enquit le chevalier avec froideur.

- Ce n'est point l'envie qui m'en manque mais je n'en suis plus capable, à mon grand regret, sinon bien loin de vous, maudit que vous êtes, je serais à cette heure.

- Maudit ? Explique-toi, vieillard !

- Nul homme de fer n'est jamais ressorti vivant de cette forêt et vous voilà, vous pavanant, le malin marchant à vos côtés… Partez ! Partez d'ici, allez maudire d'autres lieux, d'autres terres, et laissez les bonnes gens vivre en paix, exigea l'ancien en fouettant l'air devant lui du bout de bois lui servant de canne. Vous n'êtes pas le bienvenu ici ! Partez !

Le destrier broncha et recula devant les coups lancés à l'aveugle devant lui. Le chevalier s'éloigna en jurant et aperçut nombre de paysans converger vers lui, fourche et houe bien en mains. Quelques pierres volèrent à son encontre et il crut entendre, porté par le vent, des injures et des menaces. La ville lui semblait proche et aucun doute qu'il aurait pu passer les portes sans avoir à craindre les vilains, mais il n'avait aucune envie de rester en pareil lieu, où on le fuyait pour ensuite le traiter de compagnon du diable.

Le chevalier éperonna son destrier qui bondit aussitôt pour un long galop. Il traversa les champs à pleine vitesse, couché sur l'encolure de son étalon, contournant ce château qui lui paraissait plus inhospitalier que jamais. Les paysans furent vite hors de vue mais il lui fallut presque toute la journée, alternant trot et galop, avant que ne disparût l'enceinte des hauts remparts de pierre entourant le palais. Seulement alors, il s'arrêta et permit à son fidèle destrier de souffler et de se repaître d'herbe verdoyante.

Pensif, Derek piocha dans ses miraculeuses provisions et goûta avec un brin de méfiance noix et viandes séchés. Le valet, charbonnier, Diable ou il ne savait quoi qui lui avait donné cela aurait aussi bien pu vouloir l'empoisonner… Cependant, après une période de temps passée sans que son estomac ne se torde de douleurs, que ses entrailles ne le brûlent ou que des vers ne sortent de sa bouche, il fut forcé d'admettre que viandes comme noix étaient simplement goûteuses et nourrissantes. Celui qu'il avait rencontré, qui qu'il fût, ne lui voulait aucun mal, semblait-il. Inconsciemment, le chevalier tourna la tête en direction de la forêt, pensant avec mélancolie à ces quelques jours où son âme avait été en paix et son coeur la proie d'un sentiment qu'il ne se croyait plus capable de ressentir.

L'estomac rempli et son destrier en meilleure forme, le chevalier remonta en selle et trotta jusqu'à trouver un endroit où passer la nuit. Il jeta son dévolu sur une tour de guet à l'abandon, des moellons de pierres usées par les vents parsemant la plaine herbeuse où elle se dressait avec vaillance. Derek libéra Camaro de son harnachement, lui flatta l'encolure et le laissa brouter à son aise, sans crainte de le voir filer. Il prit connaissance de l'intérieur de la tour, notant les nattes de paille au sol et la souche servant de table, preuve que cette tour avait accueilli bien d'autres voyageurs avant lui. Fatigué par sa longue journée, il enleva ses seuls heaume et gants avant de s'allonger au sol et de fermer les yeux, rêvant d'un corps chaud lové contre le sien et de baisers aussi doux que le miel.

Il se réveilla tôt le lendemain, le jour éclairant à peine l'horizon, la pluie frappant la pierre et dégoulinant en ruisseau à travers les meurtrières, inondant le sol et détrempant ses vêtements. Frigorifié, il s'enroula dans son épaisse et chaude cape en laine avant de reprendre la route, monté sur son destrier à l'humeur ombrageuse.

Ils allèrent au petit trot, les fers de Camaro crevant les flaques du chemin et éclaboussant ses jambes ainsi que sa sous-ventrière. En fin de journée, l'orage se mit à gronder et des éclairs traversèrent le ciel. Derek ne fut jamais si content que lorsqu'il aperçut la grande tour d'un château dans le lointain. Il talonna son destrier, bien décidé à arriver aussi tôt que possible à ce palais où, il l'espérait, le seigneur des lieux lui offrirait l'hôtel.

Ce fut en ami qu'il fut accueilli par le seigneur, avec maintes effusions de joie et d'enthousiasme, soulageant Derek de la triste morosité de son voyage. Aussitôt arrivé, on lui présenta une chambre à la literie blanche fleurant bon la lavande. Un page habile se fit un devoir de le désarmer et lui retirer ses frusques humides et boueuses. Le chevalier ne put s'empêcher, à son corps défendant, de comparer les manières du page et celle du charbonnier. À n'en pas douter, le garçon devant lui savait y faire, ses doigts étaient aussi légers que des plumes et sa présence si discrète qu'il en devenait facilement oubliable. Il oeuvrait de façon admirable, et pourtant, Derek ressentit de la contrariété à le voir ainsi se comporter.

Un visage noir de suie, des yeux éclatant d'ambre et d'or et des doigts caressant sa chair sans pudeur lui vinrent à l'esprit en même temps qu'une lourdeur se mit à peser sur son coeur.

Une flûte grossière, une musique joyeuse et une langue trop bavarde, voilà tout ce qui avait suffi pour que des sentiments aussi délicieux et doux que le fruit défendu prennent naissance en lui. Des sentiments déjà entachés par l'oubli, les souvenirs fuyant si prestement son esprit, pour son plus grand malheur. Du charbonnier, il aurait été incapable de décrire la forme de son visage ou la couleur de ses cheveux. Sa taille ou même l'intonation de sa voix, tout n'était plus que flou et approximation dans sa mémoire, déclenchant en lui une vague de mélancolie si forte que la colère, tournée envers lui-même, s'y mêla.

Seulement vêtu de sa chemise et de ses chausses, il fut conduit par le page jusqu'au bain où il put se délester de tout la salissure et la fatigue du chemin. Une fois qu'il fut décrassé et qu'il se sentit détendu, on lui fit subir un rasage qui plongea son coeur un peu plus dans les affres de la peine et du regret, faisant poindre des larmes au coin de ses prunelles qu'il se força à retenir. Malgré sa mémoire défaillante, son corps se souvenait encore de la chaleur du charbonnier, de ses doigts sur son visage, de ses paumes caressantes enduites d'huile odorante, de tous ces gestes qu'aucun valet ici n'aurait l'outrecuidance de faire, ces choses que lui-même aurait refusées de qui que ce soit… hors ce mystérieux charbonnier.

Vêtu de sec et de propre, un mantelet chaud sur les épaules, Derek fut amené jusqu'à la grande salle et assis à la gauche du seigneur alors que, déjà, le banquet commençait. Une harpiste fit tinter les cordes de son instrument en compagnie de jongleurs et autres amuseurs pendant que les serviteurs apportaient de lourds plats chargés de cygnes et de cerfs, de truites et de potage.

- Beau sire, vous me faites là un accueil princier, remarqua le dernier des Hale alors qu'on déposait tranchoir et pain sur sa droite.

- Détrompez-vous, c'est là le moindre des fastes que je puisse offrir à un chevalier de si noble lignée et d'une telle renommée venu honorer ma demeure ! s'enthousiasma le seigneur des lieux.

- Je ne doute pourtant pas qu'un palais aussi beau que le vôtre, occupé par des gens de si grande vertu, reçoive été comme hiver nombre de chevaliers, d'aucuns possédant un meilleur lignage que le mien, répondit poliment Derek à ce qui lui semblait être une flatteuse politesse.

Aussitôt, une gêne parut investir son hôte et sa dame, ainsi que ses enfants, son sénéchal et son échanson, les pucelles de sa cour et les valets. Les notes claires elles-mêmes de la harpiste parurent s'alourdir.

- J'aimerais que cela soit vrai, hélas… laissa échapper le seigneur dans un soupir. Il existe malheureusement des forces dépassant notre imagination capables de faire fuir même les gens les plus valeureux et les plus nobles. Mais le moment n'est pas approprié pour parler de choses tristes ou effrayantes, nous avons ici des femmes et l'heure est aux réjouissances, se reprit vivement le seigneur. Mangeons, buvons et regardons ce spectacle offert par nos ménestrels ! Ce soir est à la fête, en l'honneur du chevalier Derek de Hale ! déclara le seigneur avec enthousiasme. Et si la question vous intéresse tant, ajouta-t-il plus bas, nous en deviserons demain, dans votre chambre. Pour ce repas, dites-nous plutôt, comment se porte le monde en dehors de nos terres ?

Le chevalier répondit à la question de son mieux et, alors que depuis la tragédie de sa famille il n'avait jamais plus été à l'aise pour parler avec légèreté, il découvrit que les mots coulaient tout seul de sa bouche, prenant parfois des intonations étrangement ressemblantes à celles d'un charbonnier à la langue trop bien pendue. Son hôte et sa cour parurent apprécier sa volubilité, aussi ne tenta-t-il rien pour reprendre la maîtrise de lui-même. S'il avait dû être parfaitement honnête, il aurait dû s'avouer que s'entendre ainsi parler lui rappelait une chevauchée si douce qu'il y avait laissé une partie de son âme et un morceau de son coeur.

Le souper se poursuivit jusqu'à ce que les plats fussent retirés pour laisser place aux danseurs et aux troubadours. La mélancolie gagna à nouveau Derek et il se mit à rêver éveillé de sa verte forêt, emplie de quiétude et de calme, où seules avaient percé les trilles des pinsons et la voix d'un valet monté sur son âne.

Il se coucha tard ce soir-là et le sommeil eut bien du mal à le trouver. Encore, son corps cherchait à retrouver la sensation chaude d'une personne lovée entre ses bras, encore, il se prenait à imaginer une bouche baisant son visage, encore, il voulait ressentir la sensation de son souffle mêlé à celui d'un autre…

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Le lendemain, le seigneur vint le trouver dès l'aube, accompagné de servantes et valets qui disposèrent le petit déjeuner dans la chambre de leur invité et servirent le vin.

- Les malheurs s'abattant sur le domaine voisin et sa forêt vous tiennent-ils toujours à coeur ? l'interrogea le noble propriétaire des lieux en mordant dans une poire juteuse.

- Doux sire, rien ne m'importe plus à l'heure actuelle que de comprendre quel mystère se cache ici, répondit gravement le chevalier. Je suis rentré dans une forêt alors qu'on semait les champs et que les plaines verdissaient, et j'en suis ressorti les moissons faites et la verdure parée d'or et de cuivre ! Avez-vous une explication à cela ?

- Hélas, il semble bien que vous ayez rencontré le démon qui erre en ces bois maudits, soupira le seigneur avec affectation. Je regrette que personne ne vous ait averti des dangers de cette route tout en me réjouissant de vous savoir vivant. De nombreux braves chevaliers et fiers guerriers ont, avant vous, tenté l'aventure de parcourir les bois dont vous avez réchappé pour en déloger la vile créature qui y a fait sa demeure depuis déjà plus plusieurs décennies. Doux sire, pour vous convaincre de votre chance, sachez que vous n'êtes, depuis que la malédiction à cours, que le deuxième à en être ressorti. Jamais nous n'avons revu aucun autres des combattants qui autrefois entrèrent dans cette forêt.

Le chevalier fronça les sourcils, choqué malgré lui de ce qu'il apprenait. Ainsi donc, il était passé bien plus près de la mort qu'il ne l'avait cru… Machinalement, il passa une main sur sa gorge tandis que des sueurs froides l'envahissaient, d'odieuses craintes prenant brusquement naissance dans son coeur. Était-ce de l'or qu'il avait vu dans ses yeux de miel ? Ou s'agissait-il des feux de l'enfer…

- Qu'est-il advenu du premier à avoir réchappé de ces bois ? s'enquit-il d'une voix d'outre tombe.

- Il s'est exilé dans un monastère jusqu'à la fin de ses jours., indiqua le seigneur avec tristesse. On dit qu'il passait ses jours et ses nuits à prier, et que le reste du temps, il regardait la cire couler le long de grandes bougies graduées. Il était devenu terrifié à l'idée de voir fuir le temps, se réveillant parfois au milieu de la nuit pour contempler l'une de ses bougies. On dit aussi qu'il est entré dans ce lieu maudit jeune et fringant, et en est ressorti bien des années plus tard, ployant sous le poids de l'âge, une longue barbe blanche tombant jusqu'à ses pieds. Cette forêt, beau sire, vole les années du téméraire qui ose y entrer en habit de fer ou de cuir. Vous dites n'avoir vu passer qu'une demi-année ? Vous ayant moi-même vu l'année passée au tournoi du seigneur de Bertefond, je vous crois, comprenez cependant qu'il s'agit là d'un véritable miracle.

- Vous dites qu'un démon séjourne en ces lieux ? Je vous prie de m'en dire davantage ! le pressa Derek, la gorge nouée.

- Un démon, un roi païen d'antan revenu d'entre les morts, un sorcier ayant pactisé avec le Diable, si ce n'est le Diable lui-même, chuchota craintivement le seigneur en se signant. Nul ne sait véritablement. Certains prétendent qu'il ressemble à un bouc à tête de cerf, d'autres qu'il a l'apparence d'un beau et frêle garçon comme le Malin lorsqu'il cherche à nous tenter, d'autres encore disent qu'il prend l'apparence d'un goupil, d'un âne ou d'une belette selon ses envies, et enfin, les derniers prétendent qu'il fait douze pieds de haut, se vêt de peaux de bête et est couronné d'andouillers, que ses yeux brûlent des flammes bleues de l'enfer et que sa voix est comme le tonnerre en automne.

- Cela fait beaucoup d'apparence pour une seule créature, releva le chevalier, les paupières mi-closes, certains souvenirs lui revenant brutalement.

Le doute, pernicieux, s'installait en lui, fouaillant ses entrailles et aiguillonnant son esprit. Il avait bien croisé une personne dans cette forêt, ainsi qu'une biche, une hermine et un goupil, ainsi qu'un âne. Il se souvenait encore, quoi que cela lui parût toujours sorti d'un songe, de la douce et frêle hermine et de sa fourrure contre ses mains, des yeux tristes et accablés de la biche au bout de sa flèche, du regard d'or aiguisé du goupil… Pire encore, il n'arrivait pas à extraire de son coeur toute l'affection qu'il avait pu ressentir pour le garçon sur son âne, pour sa musique enchanteresse, sa langue volubile et son toucher si léger…

Se serait-il fourvoyé à se prendre d'affection pour un fils de Lucifer ? Aurait-il vendu, sans même le savoir, son âme au Diable ?

Le coeur de Derek se serrait à l'idée de s'être ainsi laissé duper, d'avoir ainsi porté ses si rares sentiments sur une créature des enfers, d'avoir éprouvé de l'affection pour le Diable.

- Bien trop d'apparence, ce n'est hélas que trop vrai, admit le seigneur. Malheureusement, les seuls témoignages que nous avons proviennent de ce chevalier devenu fou et de ragots de paysans, crédules et impressionnables. Qui pourrait dire à quoi ressemble véritablement le démon ? Combien de forme il revêt ? Vous, peut-être ?

- Savez-vous d'où peut venir ce maléfice ? lui demanda le chevalier en esquivant la question. En sortant de la forêt, la première chose que je vis ce fut un domaine en bien triste état, des routes boueuses et des vilains qui me jetèrent des pierres comme au dernier des lépreux, est-ce lié ?

Le seigneur observa avec attention et concentration le chevalier qui soutint l'examen sans broncher.

- Beau sire, espérez-vous briser ce maléfique enchantement et occire le monstre qui en est responsable ?

- N'est-ce pas là mon devoir que de venir en aide aux nobles gens de ce pays et de mettre mon épée à leur service ? J'ai traversé ce lieu maudit, je peux le refaire s'il le faut pour m'occuper du démon qui l'habite, annonça gravement le chevalier.

Un espoir fou continuait d'habiter son coeur, celui que le charbonnier ne soit qu'une victime lui aussi du maléfice et pourtant, tout semblait vouloir indiquer qu'il en était l'auteur. Cela lui tordait le ventre aussi bien que cela lui enflammait les veines, la douleur de la perte se mêlant à la colère de la trahison.

- Je ne sais, sire chevalier, si je dois vous supplier de renoncer à cette folie ou au contraire vous y encourager de toute mon âme. Comprenez bien que je ne sous-estime aucunement votre habileté et votre adresse, mais tant de preux chevaliers avant vous ne sont jamais revenus, que je n'ose plus espérer de dénouement heureux et, cependant, malgré mes doutes et inquiétudes, je ne souhaite rien de plus que de vous voir vaincre ce mal qui nous oppresse.

- Seigneur, dites-m'en plus sur ce maléfice et je prendrai la décision par moi-même, en mon âme et conscience, sans que vous ayez à vous sentir coupable ou affligé si la défaite m'attend au tournant. Je vous en prie, dites-moi de quoi il retourne.

Il devait en savoir plus, démêler le vrai du faux, comprendre, dénouer l'étau qui étreignait son coeur. Il refusait de croire que le charbonnier, le valet, Stiles, soit le monstre qu'on lui décrivait. Il s'était tellement fermé à la possibilité de ressentir joie et affection depuis si longtemps, que s'il devait découvrir que celui qui lui avait rouvert le coeur n'était qu'un démon tentateur… L'idée même lui laissait un goût de cendre dans la bouche et une impression de vertige.

Face à lui, le prud'homme se reposa de tout son poids contre le dossier de sa chaise, le visage soudain empreint de lassitude.

- Beau sire, c'est entendu, je vais vous raconter de ce pas ce que je sais de cette malédiction, accepta-t-il après un long silence. Hélas, je n'ai moi-même que peu de connaissances à ce sujet. Toutefois, je peux vous dire que ce maléfice remonte à maintes et maintes années, du temps de mes aïeuls, si ce n'est plus. Avant que le malheur ne s'abatte sur la région, le domaine de mon voisin était riche et florissant. On raconte que caravanes et convois se bousculaient sur les routes pour y apporter leurs plus belles marchandises. Un jour, ce démon sorti droit des enfers attaqua le château et tua le seigneur de Beacon, sa femme et ses fils. Les chevaliers les plus forts et les plus vaillants vinrent pour vaincre ce monstre, mais tous périrent, sauf un, qui réussit à emprisonner le maudit dans la forêt, devenant ainsi le nouveau seigneur du domaine. Depuis, malheureusement, ces bois sont devenus la demeure et la prison de ce monstre et nul n'a su l'en déloger. Jamais nous ne revîmes les quelques courageux chevaliers et puissants guerriers qui osèrent s'aventurer dans cette forêt du Diable. Seul le chevalier à l'aigle et à la rose en ressortit vivant… Ainsi que vous. Depuis cet événement maudit, la prison du démon est aussi devenue la déchéance de mon voisin qui vit son domaine pericliter, son commerce chuter et ses terres se flétrir. Pourtant, malgré ces terribles désagrément, mon noble voisin reste, une rumeur courant comme quoi si lui et sa descendance venaient à partir ou périr, alors le démon serait à nouveau libre et capable de ravager la région entière de sa magie noire.

Derek repensa à Stiles, et mille aiguilles lacérèrent son cœur. Tout ceci paraissait si vrai, si juste… Il s'était donc laissé envoûter, avait laissé son âme se faire agripper et emprisonner par cette créature au visage trop innocent. Il s'était laissé porter par des désirs coupables et des ardeurs interdites, trompé par Lucifer et son engeance. Il avait trahi sa famille, sa lignée et son nom…

Il n'existait pour lui qu'un moyen, glaçant et sanglant, de sauver son âme et de rétablir son honneur.

- J'irai dans ces bois et je vaincrai votre démon, déclara le chevalier, la voix rauque mais le ton ferme. J'irai et je délivrerai cette forêt et ce royaume de la malédiction !

- Beau sire, vos paroles me remplissent d'allégresse, soupira le prud'homme avec soulagement. Sachez que s'il existe quoi que ce soit que je puisse faire pour vous aider dans votre quête, je le ferai. Mes hommes seront les plus heureux du monde de vous accompagner dans ce combat et notre armurerie vous est entièrement ouverte !

- Nul besoin d'armes ou d'hommes, je partirai seul sitôt vêtu des effets de ma famille, annonça gravement le chevalier. Cependant, je vous saurais gré de charger sur mon destrier assez de provisions pour un long voyage ainsi que, si votre dame le permet, de me concéder une de ses aiguilles.

- Une aiguille, doux sire ? s'étonna le seigneur.

- Une aiguille, ainsi qu'une corde fine mais solide, que votre prêtre aura bénie.

- Ce sera prêt, lui assura le seigneur. Je m'en vais de ce pas donner les ordres nécessaires. Mon valet ici présent se chargera de vous vêtir convenablement mais, si vous le permettez, je considérerais comme une faveur que vous me laissiez vous mettre vos éperons, comme un père le ferait à son fils.

- Je ne saurais vous accorder une telle faveur car, en vérité, c'est vous qui m'en ferez une en me chaussant pour mon combat, accepta Derek, une douce émotion humidifiant ses yeux.

- Ainsi est-ce décidé.

Le seigneur s'en alla, laissant le chevalier dans sa chambre en compagnie du valet, qui sortit des ombres comme s'il en faisait partie. D'une discrétion sans pareille, il avait réussi à se faire oublier durant toute la conversation de ses maîtres, devenant pierre parmi les murs.

Le chevalier se laissa habiller et armer, notant à nouveau la dextérité de ce page tout en se rappelant avec un mélange de douceur et d'amertume les propres façons de faire du charbonnier. Du démon. De la créature. Du jeune homme à la gracieuse musique... Derek se ressaisit, refusant de laisser le vil charme du maudit faire davantage effet sur lui. Raffermissant sa volonté, il se redressa de toute sa stature, attendant qu'on lui ceigne son épée pour mieux partir au combat.

- Qu'est-ce que cela ? s'exaspéra-t-il en voyant le page hésiter, sa ceinture et son fourreau dans les bras.

Le garçon, pas encore un homme mais plus un enfant, regardait le sol et les murs avec indécision, ses bras tremblant sous le poids de l'arme qu'il tenait étrangement serré contre lui.

- He bien ? gronda le chevalier, impatient d'aller en découdre avec celui qui lui avait fait entrevoir un morceau de rédemption pour mieux le faire chuter de la plus terrible des façons.

- Messire, par pitié, ne le tuez pas, s'écria brusquement le valet en tombant à plat ventre à ses pieds.

Le chevalier regarda avec confusion le garçon prosterné devant lui. Quel nouveau tour était-on en train de lui jouer ?

- Mon seigneur, par pitié pour moi et les miens, ne lui faites pas de mal ! Il vous a laissé la vie sauve, c'est que vous devez être de grand mérite alors, par pitié, laissez-le en paix ! pleura et supplia le valet, courbé au sol.

- N'est-il pas pourtant un vil démon qui tourmente votre pays et abrège vos vies ? demanda Derek d'une voix sévère.

- Non, non ! Pas nous, il est… Nous avons besoin de lui, pitié !

- Il suffit ! Relève-toi et exprime-toi mieux que cela ! Oserais-tu contredire ton seigneur quand il prétend qu'un démon sévit dans ces contrées ?

- Non ! Non, pas mon maître, pas celui-ci ! Je vous en supplie, laissez-moi vous en dire davantage sur lui ! Il n'est pas mauvais !

- Tu parles comme si tu le connaissais personnellement, releva le chevalier avec froideur.

- Je l'ai vu, une fois, alors que je… que je fuyais mon seigneur, avoua le valet en se recroquevillant sur lui-même. Non pas celui-ci, le seigneur de ces lieux a toujours été bon avec moi, mais celui du domaine voisin, le domaine d'où vous avez été si cruellement chassé après en avoir constaté la pauvreté. J'ai vu celui qui réside en ces bois, et je ne fus pas le seul, ni à le voir, ni à en ressortir vivant.

Derek claqua de la langue, agacé par ce contretemps, mais aussi intrigué, le cœur gonflé d'un espoir nouveau qu'il se détestait de ressentir. On lui proposait là une histoire sensiblement différente concernant celui qu'il avait dû se résoudre avec amertume à appeler Démon. Cependant, s'il existait une possibilité pour que cela ne fût qu'un malentendu, que deux êtres bien distincts, l'un bon et l'autre mauvais, vécussent en ces lieux, alors il pouvait encore se permettre de penser avec affection à ce jeune homme sorti de nulle part.

Si et seulement si…

- Je t'écoute, mais ne t'avise pas d'essayer de me tromper ! l'avertit le chevalier en se rasseyant au bord du lit.

- Jamais, noble sire ! s'écria le valet en relevant la tête, dévoilant ses yeux noirs emplis d'espoir. Toutefois, je crains de devoir parler en des termes peu élogieux d'une personne de haut lignage, s'inquiéta-t-il avec nervosité.

- Je te donne le droit, ici et maintenant, de t'exprimer librement et sans crainte. Parle maintenant, cesse de me faire languir, lui ordonna Derek, que l'espoir rendait fébrile et impatient.

- Le seigneur voisin, messire Godefroy du Bailli, il… Il n'est pas un homme bon, ni même simplement sévère, osa enfin raconter le valet tout en regardant autour de lui avec crainte. Il bat ses serviteurs jusqu'au sang, maltraite ses servantes et affame ses paysans par des taxes toujours plus lourdes. Nos bêtes meurent sur pieds de n'avoir pas assez de grains à manger et le moulin comme le four sont si coûteux que je ne crois pas avoir jamais vu de vrai pain avant mon arrivée ici. J'ai… J'ai fui, un jour où ce fut trop pour moi, où la faim me creusait les entrailles et où la morsure du bâton me bleuissait tout le corps. Je suis entré dans la forêt.

La voix du valet se fit plus basse, presque un chuchotement, et Derek se baissa pour être sûr d'entendre l'entièreté de l'histoire. Déjà, des frissons parcouraient son corps alors qu'il pouvait ressentir la profonde vénération du garçon pour les bois et pour son protecteur. L'image de Stiles s'imposa à son esprit, vêtu de haillons, chevauchant son âne, et pourtant aussi noble que n'importe quel seigneur sur un magnifique étalon.

- Les gardes du seigneur n'osent pas entrer dans la forêt, poursuivit le valet à voix basse. Ils n'en reviennent jamais, le gardien y veille, mais nous, les petites gens, les vilains et les souillons, nous pouvons venir nous y réfugier des jours entiers sans rien craindre de plus que la morsure des orties et la griffure des ronces. C'est notre refuge, le seul endroit où nous pouvons fuir lorsque les coups se font trop forts et le bâton trop leste. C'est aussi là que nous pouvons chasser et cueillir de quoi nous sustenter assez pour ne pas mourir de faim. Et c'est là-bas que je l'ai vu, le gardien, souffla le valet avec dévotion. Il ne se présente pas à tout le monde, juste à quelques-uns, demandant nouvelles du château et de son seigneur en échange du droit de pénétrer sa forêt et de sa protection.

- Mais il n'a pas toujours été là, pas si j'en crois ton seigneur et maître, réfléchit tout haut Derek.

- C'est bien vrai et, parmi les fermiers et paysans, il se murmure une légende. Celui qui demeure dans la forêt, le gardien, ne serait ni un démon ni un esprit des bois, il serait en réalité le fils du seigneur de Beacon, l'héritier légitime du domaine, lâcha le valet sur le ton de la confidence. On dit que lorsque que le grand-père du père de Messire Godefroy envahit le château, le fils cadet prit la fuite sur son rapide coursier gris et se cacha dans les bois en attendant l'opportunité de se venger et de récupérer son domaine. On dit que Dieu lui-même est avec lui, retarde les affres de la vieillesse, et quand viendra l'heure, il sortira des bois, lui et son armée de racines, de terre et de feuilles, et il reconquerra son château, redevenant le seigneur de ce domaine. On dit qu'alors, le château et le village retrouveront leur gloire d'antan et plus encore.

- Ton histoire diffère beaucoup de celle de ton maître, nota pensivement le chevalier, tout en essayant de trouver des points communs. Et comment t'es-tu retrouvé ici, loin du domaine où tes parents te mirent au monde ?

- Après m'être reposé là-bas, dans les bois, le gardien est venu me voir et m'a ordonné de partir, de fuir mon maître, alors j'ai couru jusqu'au prochain royaume, ici, où le seigneur a eu l'extrême gentillesse de m'accueillir.

- A quoi ressemblait-il ?

- Je… Je ne saurais vous dire, mon seigneur, son visage s'est comme envolé de ma mémoire, répondit le valet avec déception.

Le chevalier soupira, ne sachant laquelle des deux histoires croire, que ce soit celle du seigneur des lieux ou celle de son valet. Aucune ne lui semblait plus vraisemblable que l'autre et les deux comportaient des manques. Pour ne pas arranger sa confusion, le garçon, toujours à genoux, le regardait avec de grands yeux pleins d'espoir et d'anxiété.

- Tu dis que ce "gardien" est votre protecteur, pourtant, lorsque je sortis entier de cette forêt, ce sont bien des pierres et des injures que je reçus à mon arrivée sur le domaine voisin. Comment expliques-tu cela ? demanda le chevalier avec curiosité.

- Sire, que penseriez-vous en voyant sortir un chevalier bien armé d'un lieu qui jusqu'ici n'en avait laissé sortir aucun ? Que feriez-vous en découvrant que votre protection contre la cruauté et la douleur venait d'avoir été déchiré, vous laissant nu et sans défense ?

- Cela a du sens, reconnut Derek.

- Sachant tout cela, que comptez-vous faire, Messire ? demanda timidement le valet.

- Quoi qu'il en soit, je dois retourner dans cette forêt, annonça le chevalier.

- Messire ! s'écria le jeune homme en tombant à nouveau à ses pieds. Pitié !

- Je ne le tuerai pas ! Pas s'il est ce que tu prétends qu'il est, auquel cas, je l'aiderai même à reconquérir son domaine. En revanche, si je découvre bel et bien qu'il est un démon, je ne ferai preuve d'aucune miséricorde et le passerai au fil de ma lame ! déclara-t-il farouchement. En somme, tout dépendra de la vérité qui se dévoilera à moi dans ces bois.

- Bien, Messire, accepta le garçon, le corps tremblant d'inquiétude, tout en reprenant ceinture et fourreau dans ses bras.

Derek attendit, fièrement dressé, que son arme lui soit ceinte, avant de sortir de la chambre d'un pas assuré. Il retrouva le seigneur et son destrier dans la cour du château et se fit mettre ses éperons par le prud'homme après une étreinte paternelle.

- Provisions et corde se trouvent d'ores et déjà dans vos fontes. Beau sire, sachez que, de tout mon coeur, je souhaite que vous parveniez à vaincre la malédiction qui plane sur notre royaume.

- J'en ai fait le serment, approuva le chevalier, un sentiment amer lui brûlant la gorge.

Il grimpa sur son destrier et serra fortement les rênes entre ses mains. Il craignait autant qu'il aspirait à retrouver Stiles mais, quelle que soit la vérité qu'il découvrirait, rien n'aurait pu empêcher son sentiment de trahison de monter lentement en lui. Bon ou mauvais, il n'en restait pas moins que le charbonnier était bien pire ou bien meilleur que ce qu'il prétendait être, qu'il lui avait donc menti, tout le long de leur chevauchée, alors que Derek lui avait ouvert son coeur et l'avait instruit des blessures de son âme. C'était ce constat qui le rendait si prompt à vouloir retourner dans la maudite forêt, avant même le respect de ses promesses. Il en voulait au charbonnier de l'avoir trompé.

- Beau sire, résonna une voix gracile et douce.

Le chevalier baissa les yeux et vit, à côté du seigneur, la dame de celui-ci accompagnée de ses suivantes. Avec délicatesse et noblesse, elle lui tendit un mouchoir brodé de lauriers, ses pommettes blanches s'empourprant élégamment.

- Ainsi que vous l'avez demandé, voici une aiguille qui, je l'espère, saura vous porter chance. Je prierai le ciel pour que votre quête soit couronnée de succès.

Derek récupéra aussi délicatement que possible, de ses mains gantées de fer, le mouchoir au centre duquel brillait la fine pointe, des longs doigts pâles et délicats de la femme du seigneur.

- Ma dame, croyez bien que si je dois venir à bout de ce maléfice, ce sera entièrement grâce à votre aiguille et votre bénédiction.

- Doux sire, accepta-t-elle avec révérence.

- Je crains qu'il ne soit temps pour moi de repartir. Sire, sachez que nulle part ailleurs je n'ai reçu aussi bon accueil qu'ici et je me ferai un devoir de le faire savoir à tout autre noble chevalier qui croisera ma route.

Le chevalier, sur cette dernière démonstration de politesse, s'en alla, pressé de connaître la vérité sur ces bois et le valet qui y habitait, homme ou diable.

Comme à l'aller, il prit repos dans la tour de guet après une longue journée de chevauchée sous une pluie opiniâtre et froide. Il évita sciemment le village des malandrins qui l'avaient persécuté à sa sortie de la forêt et se dirigea en droite ligne vers la route maudite. Il hésita tandis qu'arbres et buissons s'étalaient devant ses yeux alors que le soleil se couchait dans son dos. Devait-il attendre le matin par plus de sûreté ou, au contraire, espérer surprendre la créature qui hantait ces lieux à la faveur de la nuit ?

Ce ne fut pas la raison qui décida pour lui mais bien son coeur. Celui-ci, se souciant peu de la véritable nature du charbonnier, ne souhaitait rien de plus que de le revoir et il sut convaincre Derek de s'engager nuitamment. Toutefois, avant de s'introduire dans cette forêt enchantée, le chevalier sortit l'aiguille qu'il avait précieusement conservée et la passa dans le col de sa chemise, tant et si bien qu'à moins d'avoir le dos et la tête bien droite, le bout venait lui piquer la chair. De la même façon, il accrocha fermement la corde à sa ceinture, la rendant prête à l'utilisation à n'importe quel moment.

Ainsi préparé, il talonna son destrier et s'engouffra sous les frondaisons.

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A suivre…

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Ca va ? Je vous ai bien complètement perdu ? Vous ne savez absolument plus ce que peut être Stiles ? C'est bien :D Je suis toute ouïe pour entendre vos théories sur le sujet XD Quelle histoire vous semble la plus crédible, comment Derek va se charger de Stiles/de la malédiction…

En tout cas, j'espère que ce chapitre vous aura plu même s'il comporte beaucoup moins d'action que le précédent ;)

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Beau sire : il n'est pas question de beauté ) ça veut simplement dire : cher sire, cher ami. Pareil pour « doux sire ».

Doulcemelle: oui d'accord, là j'avoue, je cherche les ennuis X) C'est un instrument de musique de la famille des cithares. Une large caisse de résonance rectangulaire posée sur une table ou les genoux et dont les nombreuses cordes sont frappées par des baguettes. Courant au moyen-âge ;)

Couleur : quand on parle de blason ou de bannière, les couleurs sont appelées différemment : gueule = rouge, sable = noir, azur = bleu, argent = blanc… quant à la façon de décrire un blason, c'est un vocabulaire encore plus spécifique ! Pour faire simple sur celui de Derek : Un écu blanc avec au centre une bande en V inversé noir avec trois loups noirs présent sur le fond blanc.

Cotte : tunique

Fonte : sacoche pour cheval

Goupil : ancien nom du renard

Haubert : cotte de maille

Prud'homme : un homme sage

Pucelle : fille vierge, mais je soupçonne très fortement que cela veuille dire simplement "jeune fille" !

Samain : En gros, Halloween et/ou la toussaint ;) C'est du moins la fête celtique à la base de ces deux-là, et elle se déroule donc fin octobre début novembre ;)

Valet : désigne un jeune homme