L'enfant s'appelait Olivia Dunham. Sa mère et sa sœur étaient sa seule famille, elle n'avait personne d'autre. Ses jambes avaient été gravement abîmées, et le chirurgien avait fait ce qu'il avait pu. Il ne garantissait pas qu'elle remarche normalement, un jour. Ennuyé, le personnel de l'hôpital se préparait à avertir les services sociaux.
Peter et son père avaient attendu dans le couloir du bloc pendant plusieurs heures avant que la fillette n'en ressorte. Le médecin avait été surpris de les trouver là.
- Mais tu es encore là, toi ? Tu vas la suivre jusqu'où, comme ça ?
Peter, qui retrouvait progressivement l'ouïe, avait réussi à répondre sans crier, cette fois :
- Comment est-ce qu'elle va ?
- Elle dort, et ça va sûrement durer une partie de la nuit, si ce n'est jusqu'à demain. Pourquoi, tu la connais ?
Tout en parlant, ils suivait la petite fille et les infirmiers qui faisaient rouler son lit à travers l'hôpital, en quête d'une petite place dans une chambre ou un couloir. Les lieux ne désemplissaient pas, depuis plus de cinq ans que leurs vies avaient plongé dans le chaos.
- Non, je la connais pas. Mais elle va avoir peur quand elle va se réveiller. Ça serait mieux que y ait une tête qu'elle connaît, non ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
« Peut-être » devint « sûrement » quand il s'avéra qu'il n'y avait pas de famille à prévenir. Après quelques tentatives vaines pour convaincre son fils de rentrer à la maison se reposer et de revenir prendre des nouvelles de la petite fille le lendemain, Walter se résigna à passer la nuit sur place et descendit chercher de quoi manger au rez-de-chaussée. Quand il remonta, on avait apporté deux chaises supplémentaires dans le couloir où l'on avait laissé le lit de la petite Olivia, faut de place ailleurs. Peter s'était précautionneusement assis sur le bord du matelas.
- Tu ne serais pas un tout petit peu amoureux, fils ?, demanda le savant, amusé.
- Dis pas de bêtise, je la connais pas.
- Tu ne la connais pas et on va camper dans l'hôpital pour ne pas qu'elle se réveille en terrain complètement inconnu. Si ça ce n'est pas de l'amour, je ne sais pas ce que c'est…
Peter descendit du lit et s'approcha de son père.
- Ils vont faire quoi, les services sociaux ?
L'homme haussa les épaules.
- Je ne sais pas. Il faudrait déjà qu'ils trouvent le moyen d'envoyer quelqu'un, ils sont débordés aussi. S'ils viennent, je suppose qu'ils essaieront de la caser dans une famille d'accueil ou dans un foyer. À condition qu'il y ait de la place, là aussi.
- Elle va se retrouver toute seule…
- C'est malheureux, mais oui, sans doute.
Peter hocha la tête d'un air triste. Puis il la releva.
- Y a de la place à la maison.
- Pourquoi je savais que tu allais dire ça ?
- T'arrête pas de dire qu'au point où on en est, si personne ne fait aucun effort, tout le monde va mourir.
- Tu réalises que tu es en train de me demander d'adopter une petite fille que nous ne connaissons ni toi ni moi ?
- Ce serait pas juste de la laisser toute seule. Elle a plus personne, Walter.
Le pire, songea Walter, c'était qu'il avait raison, et qu'il y aurait sûrement pensé tout seul, enfin de compte. La solidarité humaine, voilà ce qui les sauverait tous. Ça, un miracle et une énorme dose de chance. Chaque jour, Walter attendait le retour de Peter avec angoisse, et chaque seconde de retard lui était une torture. Il pleuvait des bombes, des attentats avaient lieu partout, des incendies se déclaraient, on pillait des magasins. Walter, comme beaucoup d'autres, s'était réfugié avec son fils dans le vaste réseau d'abris antiatomiques souterrains qui courrait sous la ville. Il avait été construit à l'époque de la guerre froide, mais n'avait jamais servi à autre chose qu'à stocker du matériel militaire. Les gens étaient venus s'y abriter par petits groupes, puis s'étaient organisés pour éviter que les pilleurs et les casseurs qui sévissaient en surface ne les envahissent. Désormais, les entrées étaient gardées. On avait bricolé des pass pour que les résident puissent aller et venir, et quand une nouvelle famille souhaitait s'abriter à son tour, on vérifiait qu'il restait la place, et on laissait passer. Tout le monde n'avait pas connaissance de l'existence des abris souterrains, et certaines personnes préféraient garder leurs maisons et leurs affaires, ou bien fuir la ville, plutôt que d'aller se réfugier sous la terre.
Dans ce que ses résidents appelaient désormais la Ville d'en-bas, on se serrait les coudes, on s'agrippait les uns aux autres, on se donnait un coup de main. La solidarité y était grande. Un jour, une explosion avait démoli un croisement de tunnels, on avait fini par en faire une vaste place ou se tenait un marché perpétuel. On y trouvait tous les produits de première nécessité, fruits d'un vaste trafic avec la surface. La Ville d'en-bas était un refuge, presque un Eldorado pour qui vivait dans le cauchemar de la surface. On avait donné des armes à ceux qui gardaient les entrées, et doublé le nombre de rondes.
Alors oui, Walter trouvait ça juste. Cette pauvre gosse allait déjà être suffisamment traumatisée par l'annonce de décès de sa famille, sans compter l'état de ses jambes. Elle ne survivrait probablement pas à être confiée aux services sociaux. Après tout, qu'est-ce que cela lui coûterait de jeter un second matelas sur le sol, dans la chambre de Peter, à côté du sien ? Qu'est-ce que cela lui coûterait de mettre un troisième couvert à leur table, de s'inquiéter pour deux enfants au lieu d'un seul ? Peu, par rapport au bien que lui et on fils pouvaient faire à cette petite fille, en ne l'abandonnant pas à son sort.
Voilà. C'était comme ça que tout avait commencé. Olivia était venue vivre avec eux, à sa sortie de l'hôpital. Elle n'avait rien dit quand Walter le lui avait proposé, se contentant de hocher la tête, en silence. Peter avait poussé lui même son fauteuil roulant jusqu'à chez eux –ça n'était que temporaire, dans un mois elle pourrait se déplacer avec des béquilles. Ils n'avaient presque pas entendu le son de sa voix. Elle avait à peine réagi quand lui avait annoncé la mort de sa famille, et qu'on lui avait expliqué l'état de ses jambes. Le pédopsychiatre qui l'avait vu brièvement, en urgence entre deux consultations, avait expliqué à Walter que c'était normal, une histoire de contrecoup. Elle ne réalisait pas encore vraiment ce qui lui arrivait, c'était trop soudain, elle fondrait en larmes plus tard.
Il s'était écoulé du temps, beaucoup de temps avant que la fillette ne sorte de son mutisme. Walter avait eu peur qu'elle finisse par devenir muette. Il avait toujours adoré les enfants. Quand il avait épousé sa femme, ils en voulaient beaucoup. La naissance de Peter avait été le plus beau jour de leur vie… Puis le chaos s'était emparé de leur monde, et le temps de faire des enfants était passé. La mère de Peter était morte au cours des premières années de folie. Alors Walter avait rassemblé tout l'amour qu'il avait pour sa femme, tout l'amour qu'il était prêt à donner aux enfants qu'ils auraient pu avoir ensemble, il avait rassemblé toute cette tendresse, et il l'avait donné à son fils unique. Parfois, il se contenait : il aimait tellement Peter qu'il avait peur de l'étouffer. Dans le fond, la présence d'Olivia allait peut-être leur faire un peu de bien, à eux aussi.
Il eut la patience d'un ange avec elle. Elle mangeait très peu, presque rien, alors il prenait le temps de cuisiner toutes sortes de plats et de gâteaux différents, cherchant sans cesse à lui redonner l'appétit. Lui et Peter finissaient la journée complètement épuisés, car il les passait à faire les idiots pour tenter d'arracher ne serait-ce qu'un sourire à la fillette, complètement amorphe les trois quarts du temps. Peter avait décoré sa chambre en tendant des filets au mur et en y collant des posters représentant des paysages fabuleux. Des colliers de coquillages pendaient le long de la porte. Ces temps-ci, pendant son temps libre, il fouillait le marché clandestin, en quête d'un hamac à tendre entre les murs de sa chambre. Il s'était au moins attendu à ce qu'Olivia ouvre de grands yeux en découvrant sa tanière. Elle n'avait pas bronché. C'est à peine si elle avait remarqué qu'elle avait changé de pièce. Le soir, il ouvrait un atlas et lui montrait les voyages qu'il voulait faire et les pays qu'il voulait visiter, ou bien Walter venait s'asseoir entre leurs deux matelas avec un livre et leur faisait la lecture.
Un bon mois était passé depuis qu'Olivia vivait avec eux, quand les premières larmes vinrent enfin, au grand soulagement de Peter. Il se réveilla pendant la nuit en l'entendant sangloter. Il fut d'abord désemparé, se demandant s'il convenait d'appeler Walter, ou s'il valait mieux faire semblant de dormir. Il finit par couper la poire en deux en se levant de son lit pour venir s'agenouiller auprès d'elle, de la même façon qu'ils s'était agenouillé dans le métro détruit, après l'explosion. Hésitant, il posa sa petite main sur son épaule.
- Olivia ?
Elle ne répondit rien de prime abord. Puis, tâchant tant bien que mal de réprimer ses sanglots, elle balbutia :
- Je vais bien…
Mais elle n'arrivait pas vraiment à s'empêcher de pleurer, et elle enfouit son visage dans l'oreiller pour le lui cacher. Ça ne fonctionna pas. Il hésita encore, puis se glissa dans son dos, sous la couverture, et passa un bras autour de ses épaules.
- T'inquiète pas, ça va aller, tu verras.
Elle ne répondit rien mais agrippa ses doigts et continua de pleurer. Il dormit avec elle, cette nuit. Ce ne fut pas la dernière fois. Mais cette crise de larme fut le début de la renaissance de la fillette. Elle retrouva graduellement la parole, l'appétit vint un peu plus lentement. Une plaisanterie, parfois, lui tirait l'ombre d'un sourire. Elle retourna à l'école, se mit à suivre Peter dans les tunnel de la Ville d'en-bas. La vie semblait vouloir reprendre son cours…
