Le silence. Le silence avait envahi la montagne. Le profond silence qui suit les batailles. Un silence de mort.
Tout paraissait noir, sombre, obscur. Il lui semblait que des ténèbres persistantes avaient envahi le monde et que rien, ni le feu, ni la lumière des torches ou des chandelles, pas même le soleil lorsqu'il apparaissait, ne pouvaient les dissoudre.
- Je ne peux pas, répéta-t-il d'une voix atone, prostré sur son siège. Je ne peux pas, Balin. Cette place est celle de Thorin. Celle de Fili. Pas la mienne.
- Je donnerais ma vie pour que les choses soient différentes, répondit le vieux nain avec un accent lourd de peine et de deuil, mais c'est ainsi et nous n'y pouvons plus rien, ni toi ni moi. Ton oncle et ton frère aîné sont tombés, Kili. Nous ne pouvons plus que rendre hommage aux héros qu'ils étaient. Tu es le seul qui reste et cette tâche désormais t'appartient.
- Je n'ai jamais été élevé pour devenir roi.
- Tu étais le cadet. Depuis toujours les cadets sont là pour suppléer leurs aînés si ces derniers viennent à disparaître.
- Je ne peux pas, Balin.
- Tu n'as pas le choix, mon enfant.
- Je suis bien trop jeune. Je n'ai aucune expérience, je ne...
- Tu n'as pas le choix, répéta Balin.
Il poussa un profond soupir et, à regret, puisant dans ses ressources les plus reculées, il prononça les mots cruels qu'il retenait depuis des heures :
- Je suis désolé, Kili, mais il y a encore une chose... je sais que cela te fera souffrir mais...
Kili, avachi sur lui-même, releva brusquement la tête, le regard dur :
- Je sais ce que tu vas dire, fit-il d'un ton qui ne l'était pas moins.
- Oui, je crois que tu le sais, dit doucement Balin. Il s'agit de cette femme. De cette elfe.
L'expression de souffrance qui parut sur le visage de Kili fut pour Balin comme un coup de poignard. Mais lui non plus n'avait pas le choix, il devait continuer. Il ouvrit la bouche mais ce fut Kili qui parla :
- Le Roi sous la Montagne ne peut avoir l'air de pleurer une elfe, bien évidemment... quand bien même son peuple a versé son sang dans cette bataille. Quand bien même elle serait morte à sa place.
Le ton de Kili était amer, quasiment acerbe.
- C'est bien ce que tu allais dire, n'est-ce pas ?
- Je n'ai pas à te l'apprendre, mon enfant. Tu le sais déjà. Je sais... j'ai vu combien ton cœur volait vers elle. C'était un premier amour, un amour impossible et fou, une romance passionnée... et éphémère, Kili. Même si... les choses avaient tourné autrement.
Il y eut un silence. Un silence lugubre.
- Qu'est devenu son corps ? demanda Kili à voix très basse, comme s'il craignait que sa voix défaille.
- Le fils du roi Thranduil l'a emporté, répondit Balin.
Il se garda bien de rapporter les rumeurs qui couraient, comme quoi le prince Legolas se serait violemment disputé avec son père à ce sujet. Kili n'avait vraiment pas besoin de savoir ça.
- C'est désormais l'affaire des elfes, conclut le vieux nain. Tu dois définitivement l'oublier, Kili. Et ne plus jamais parler d'elle. Mieux vaut que personne ne sache jamais que tu l'as aimée : cela constituerait une faille que tes ennemis ne manqueraient pas d'exploiter.
Il y eut un petit silence et il ajouta, sincère :
- Je suis désolé.
- Tu sais, Balin... j'étais heureux de n'être que le cadet, répliqua Kili d'une voix sourde.
- Je sais, mon petit. Et moi j'étais heureux de te voir vivre et grandir, heureux et insouciant. Ce soir, Kili, ce soir c'est la toute dernière fois que je te parle aussi familièrement. Dès demain...
- Non, tais-toi !
- Demain tu seras roi. Et il nous faudra à tous te parler comme à un roi.
- Tu n'aurais pas changé ta manière de parler vis à vis de Thorin !
- Si. Une fois le couronnement officiel, il l'aurait fallu.
- Je ne te crois pas !
- Faire l'enfant ne te mènera nulle part, Kili. Ce temps-là est révolu, hélas.
- Il ne l'aurait pas permis. Il aurait exigé que tu continues à lui parler comme tu l'avais toujours fait.
- Tu te trompes. Thorin...
La voix de Balin se brisa et ce fut avec difficulté qu'il poursuivit :
- Thorin était né pour être roi. Il avait cela dans le sang. Il savait mieux que quiconque tout ce que cela impliquait.
- Balin...
Cette fois, ce fut un regard de détresse que le jeune nain posa sur son vieil ami, son ancien précepteur :
- Balin, je ne suis pas prêt. Je ne suis pas fait pour ça. Tu le sais bien.
- Prêt ou non, que ce soit ta vocation ou non, tu vas devoir assumer ta naissance et ton rang, mon enfant.
- Mais... ne peut-on pas attendre ?
- Non.
Il y eut un silence.
- Je resterai à tes côtés, si tu veux de moi comme conseiller, reprit Balin au bout d'un temps. Mais les décisions, tu devras les prendre toi-même.
Kili s'avachit un peu plus sur lui-même, prostré, penché en avant, et il enfouit son visage dans ses mains.
- Oh Balin... Sans toi je m'enfuirais loin d'Erebor, je m'enfuirais en courant comme un enfant affolé, tu le sais. Mais tout ça est... trop cruel. Je les pleure encore de toute mon âme, leurs corps ne sont même pas encore ensevelis, comment peut-on exiger de moi... ? Ne peut-on me laisser le temps de faire mon deuil ?
- Tu connais la réponse à cette question, mon enfant, répondit Balin d'une voix très douce. Evidemment, c'était Fili que Thorin préparait à la succession. Mais tu as grandi à ses côtés et tout ce qu'il a appris, tu l'as appris également. Tu pensais seulement que cela ne te servirait jamais à rien. Hélas, le destin en a décidé autrement.
- J'étais heureux de mon sort, répéta Kili d'une voix sourde, le regard fixe. C'est avec joie que j'aurais juré allégeance à Thorin, puis un jour à Fili. Personne n'aurait été plus dévoué que moi si... si les choses...
- Je le sais.
Il y eu un silence.
- La Compagnie sera à tes côtés, dit enfin Balin d'un ton neutre. Tu peux compter sur chacun d'eux.
Kili eut un rire de dérision :
- La plupart d'entre eux me considèrent comme un gamin immature ! Excepté Ori qui a à peu près mon âge, et encore. C'est pour Thorin qu'ils ont tout abandonné dans les Montagnes Bleues. Pour Thorin qu'ils sont venus ici à travers mille dangers. C'est Thorin qu'ils considéraient comme leur roi... comme nous tous, d'ailleurs.
- Et tu es de son sang. Tu es son héritier.
Kili voulut protester mais Balin poursuivit, sans le laisser parler :
- En souvenir de Thorin, ils te soutiendront envers et contre tout.
- En souvenir de Thorin, murmura Kili. Voilà, tu as tout dit, Balin. Par moi-même je ne représente rien pour eux. Je ferais mieux d'abdiquer avant même le couronnement et...
- Non. Non, tu ne le feras pas ! Toi aussi tu as un devoir à remplir envers ton oncle, ton peuple, ta lignée ! Cette place est désormais la tienne et tu l'assumeras, Kili. Tu le dois.
Kili leva un œil vers son interlocuteur :
- Je ne t'avais jamais encore entendu parler aussi durement, Balin.
- Je te parle comme le ferait ton oncle. Sache bien que nous le pleurons tous. Et ton frère également. Mais Thorin ne me pardonnerait pas de te laisser quitter la voie qui est désormais la tienne. Tu dois oublier tous ces enfantillages et devenir celui que... celui que tu dois être dorénavant.
Puis le vieux nain quitta l'expression sévère qu'il avait arboré durant ce bref dialogue et, se penchant vers Kili, posa très doucement ses deux mains sur ses épaules :
- Je te connais depuis toujours, mon enfant. Je sais que tu te crois incapable de régner sur Erebor mais je pense que cela vient surtout de ce que jamais jusqu'à ce jour tu ne l'avais envisagé, même pas pour rire. Pour toi il allait de soi qu'après Thorin, Fili lui succèderait. Puis que ton frère aurait des descendants qui lui succéderaient à leur tour. Par ailleurs, leur mort est si récente que tu es encore tout endeuillé et tu n'as pas envie de relever ce défi dès à présent, bien que tu n'aies guère le choix. Je sais aussi que quelque part au fond de toi, même si ta raison sait que c'est absurde, tu as l'impression d'usurper une place qui n'est pas la tienne. C'est un lourd fardeau qui t'échoit, Kili, nul ne saurait le nier. Et les circonstances ne pourraient pas être pires. Il est bien normal que tu sois effrayé et que tu nourrisses des doutes. Mais écoute-moi : moi qui te connais, je sais que lorsque tu auras pleinement réalisé ce qu'il en est, tu seras à la hauteur. Je le sais, Kili. Je le sais comme je sais que le soleil se lève chaque matin.
Kili ne répondit que par un coup d'œil désabusé et une expression maussade.
