Chapitre 2 :

La rencontre des deux Démons

La cité qui s'étendait devant eux était véritablement immense, et paraissait prospère. Les rues retentissaient du brouhaha du peuple, et au centre le palais resplendissait de beauté et d'élégance. Kyo aux yeux de démon descendit de l'escarpement rocheux sur lequel il se tenait, bientôt suivis des Sacrés du Ciel qui avaient entamé une discussion joyeuse. Les rayons du soleil déclinant couvraient la cité de reflets dorés et de couleurs chaudes, tandis que la nuit commençait à étendre sa longue pèlerine de soie noire parsemée d'étoiles. Le petit groupe s'arrêta à l'orée d'une forêt et s'installèrent pour la nuit.

- Kyo, geignit faussement Akari, pourquoi on ne va pas dans une auberge ? J'en ai assez de dormir à la belle étoile...

- T'avais qu'à payer comme tu l'avais promis la dernière fois... protesta Akira, nos têtes ne seraient pas mises à prix dans ce bled !

- Tu me cherches, Akira ?

- C'est vrai que cela fait bizarre d'être recherché uniquement pour une note non payée... soupira Bontenmaru. Notre réputation de Sacré du Ciel va en prendre un coup, n'est ce pas, Kyo ?

- Ouais, et alors ? fit le démon en débouchant une bouteille de saké.

Luciole semblait perdu dans les étoiles, son esprit vagabondant avec le vent...

Qui ce soir n'apportait rien de bon.

oOo

« Le tambour résonne inlassablement dans le chaos de la guerre.

Ayez pitié de mon âme ! »

La fille cessa son mouvement de balancier. Le vent qui sifflait par le soupirail lui apportait encore des effluves, des odeurs, des sons auxquels elle n'avait plus le droit depuis tellement longtemps... elle porta la main à son ventre. La douleur, plus forte encore que les autres fois, s'était enfin tue. Tous les soirs ou presque, désormais...

La fille secoua énergiquement la tête.

Se releva.

Elle s'approcha du mur couvert d'inscriptions et caressa du bout du doigt les gravures profondes.

- ... le... chaos... murmura t-elle.

Son doigt glissa, retraça encore quelques idéogrammes.

- ...

Un mot qu'elle avait appris en écoutant les gardes du clan du Feu, une nuit. Un mot qu'elle avait répété, encore, inlassablement, dans les ténèbres de sa cellule. Un mot qu'elle avait gravé, un soir alors que le Seigneur Sugisaki avait une nouvelle fois pris possession de son corps malade et affaibli.

- Liberté.

oOo

Akira se réveilla en sursaut. Bontenmaru le secouait énergiquement par l'épaule, le faisant brutalement émerger. Le jeune Sacré du Ciel lutta contre les brumes du sommeil et se mit debout, repoussant sans douceur sa couverture. La fraîcheur nocturne lui piqua la peau et acheva de le réveiller.

- Qu'est ce qu'il se passe, Bontenmaru ?

Un vent froid l'accompagna tandis qu'il accrochait vivement ses sabres à sa ceinture, dans son dos.

Et lui apportait une odeur familière.

Une odeur de brûlé. Mêlée au sang.

- La Cité crame ! fit Akari derrière lui en pointant la ville du doigt.

- ... !

Akira suivit la direction que lui indiquait Akari. Au loin, les flammes vives se découpaient dans l'obscurité. Les cloches du beffroi résonnaient sinistrement. Des cris leur parvenaient, assourdis par la distance.

- Ils sont attaqués ?

- Oh ! Regardez, la cité est en flammes ! fit Luciole.

oOo

La chaleur presque insoutenable qui émanait des flammes ne lui faisait rien. A nouveau, la fille ne ressentait plus aucune émotion. Sur son visage impassible ondoyaient des ombres mouvantes tandis qu'elle-même virevoltait parmi les soldats du Feu venus l'attaquer. Son sabre taché de sang sifflait dans les airs, voltigeant de tous côtés, sans relâche et sans merci. Elle semblait danser tant ses mouvements étaient gracieux et libres, hypnotisant ses adversaires par ses mouvements rapides. Coupant, tranchant, tailladant, tuant, elle évoluait avec agilité au milieu des flammes et des hommes, accompagnée par un vent violent qui ne faisait que les attiser, comme voulant l'accompagner dans sa vengeance.

oOo

Bontenmaru arrêta un vieil homme paniqué.

- Eh ! Qu'est ce qu'il se passe ?

Le vieillard, les yeux perdus, semblait sur le point d'éclater en sanglots.

- L'aberration s'est mise en colère et a attaqué le Seigneur du Feu ! Et c'est le village qui en subit les conséquences...

- Aberration ? Seigneur du Feu ? C'est quoi cette histoire ?

- Vous les étrangers n'y comprendrez rien ! s'emporta le vieux. Ce monstre veut les tuer, les tuer tous, le démon parjure est revenu se venger du clan du Feu !

Bontenmaru, comprenant qu'il n'en tirerait rien de plus, le laissa filer.

- Bonten !

L'interpellé se retourna et vit Akari se frayer difficilement un chemin parmi les villageois pris de panique.

- Akari, est-ce que tu as appris quelque chose ? demanda Bontenmaru après l'avoir rapidement mise au courant de son dialogue avec le vieillard.

- Le clan du feu était opposé au clan du Vent et a emporté une bataille décisive il y a quelques mois. L'aberration serait un survivant qui aujourd'hui voudrait se venger... Mais d'après ce que j'ai compris, les soldats du Feu, en cherchant à l'attaquer, ont mis le feu au village !

- Comment ça ?

- Ils contrôlent cet élément. Comme Luciole.

Akira et Kyo les appelèrent d'une rue voisine. Luciole les rejoignit bientôt.

Leurs armes étaient fraîches de sang.

- On s'est fait attaquer... expliqua Luciole en voyant leurs mines interrogatives.

- Les soldats fuient comme des lâches et tuent tous ceux qui barrent leur route, expliqua Kyo avec un léger sourire.

- Apparemment le « démon parjure » leur fait peur.

- Et si on allait lui dire bonjour, histoire de voir la tronche qu'il a ? proposa Akari.

- Il y a du grabuge en haut ! s'exclama Akira. Le gros des troupes doit se trouver là-bas !

- Alors on y va ! fit Kyo en s'élançant par les ruelles étroites.

oOo

- Hhh... hhh... hhh...

Sugisaki leva les yeux vers la fille. Le Seigneur du feu avait de plus en plus de mal à respirer. Il ôta avec peine la lame fichée dans sa poitrine et la fit tomber au sol. Elle rebondit avec un bruit métallique sur les dalles de la place.

- Comment... Quand... Tu ne pouvais... rien faire... si... j'avais le... médaillon ?

La fille tendit la pointe de son sabre devant les yeux du Seigneur du Feu.

Au bout de la lame, défoncé, suintant de sang, le médaillon scintillait, reflétant les lueurs des flammes vives.

- ... !

La fille, d'un geste rapide, plongea sa lame en direction de sa poitrine

- Gah !

et le transperça de part en part, le médaillon du Vent réapparaissant dans son dos comme une étoile vermeille poisseuse de sang.

Un jet de sang s'échappa de la bouche de Sugisaki, ses yeux s'ouvrirent sous la douleur et la surprise.

La fille raffermit sa prise sur le sabre et le fit chuinter d'un geste sec, le faisant tourner sur lui-même avant de le retirer. Le médaillon resta coincé dans le cadavre du Seigneur du Feu, qui s'écroula face contre terre.

Sans un regard pour le corps mort, elle se détourna et s'enfonça dans les ruines encore en flammes.

Des soldats du Feu parvinrent sur la place, menés par un homme à cheval.

Le commandant Han descendit prestement de sa monture lorsqu'il vit le corps de son maître. Il s'agenouilla et pris le cadavre dans ses bras, l'appelant désespérément. Sugisaki, les yeux levés vers le ciel, la bouche tordue dans un rictus douloureux et terrorisé, ne répondit pas à ses suppliques.

Han ferma les yeux ouverts et la bouche de son maître. Puis il reposa le corps presque tendrement par terre, se releva.

- Je vous vengerai, Seigneur.

Il remonta en selle et fit signe à ses hommes de le suivre.

oOo

Des cris leurs parvenaient, de plus en plus distinctement. Le petit groupe traversait en courant les ruelles encombrées de débris fumants et de cadavres carbonisés.

Des sabres qui s'entrechoquent.

Des râles surpris, parfois indécis.

Bruits de corps qui s'effondrent.

Bontenmaru parvint le premier au bout de la rue, qui s'ouvrait sur une vaste place au pied du beffroi.

Et le Sacré du Ciel, saisi par le spectacle devant lui, s'arrêta, menaçant de bousculer les autres qui arrivaient par derrière. Akira le percuta de plein fouet et se retrouva les fesses au sol, Luciole et Kyo s'arrêtèrent à temps.

- Bontenmaru ? Qu'est ce que... fit Akari en le rejoignant.

Le Sacré du Ciel lui intima l'ordre de se taire.

Sur la place, au milieu des flammes hautes et affamées, se tenait une jeune fille, un sabre suintant de sang à la main. Le visage tourné vers les étoiles, yeux à demi fermés, elle ne les avait pas sentis venir. Le sang dessinait comme des larmes vermeilles sur ses joues pâles, imbibait ses vêtements déchirés, tachait son cou, ses bras, ses mains.

- Eh ! Att...

Bontenmaru n'acheva pas sa phrase : déjà les soldats du Feu, sortant d'une ruelle derrière elle, passaient à l'attaque... et s'arrêtèrent, saisis d'effroi.

La fille avait disparu.

Un sabre chuinta derrière eux.

En se retournant, ils croisèrent deux yeux bleus, animés par la haine.

D'un revers puissant, la fille les trancha net.

Il y eut un instant de flottement, puis une gerbe incroyable de sang jaillit, et l'inonda encore.

Puis elle laissa retomber son bras et resta immobile.

Un long silence.

- Toi...

Une voix derrière elle.

Hennissement nerveux de cheval.

Un homme qui fait siffler son sabre hors de son fourreau.

- Je vais te tuer !

Le commandant Han fonça sur la fille qui, le dos tourné, ne bougea pas.

Il poussa un cri victorieux lorsqu'il sentit la lame transpercer le corps de la fille... cri qui se transforma en un gargouillement sinistre quand il baissa les yeux, une pointe de sabre dépassant entre deux côtes.

- Comment... ?

La lame se retira dans un sifflement sinistre de son flanc.

Le sang emplit sa bouche.

Il se retourna.

La fille était là, et le regardait avec un rictus sardonique. Ses yeux brillaient de rage et de haine.

Han n'eut pas le temps de hurler lorsqu'il vit la fille élever son sabre au-dessus de son épaule ; sa tête heurta le sol, détachée du reste de son corps.

- ...

La fille fixa un moment le corps sans vie du commandant.

Le petit groupe restait pétrifié devant la scène.

Elle releva la tête, observant les étoiles.

- Vous... votre mort n'est pas ici. Passez votre chemin.

Akari sursauta.

« Elle savait qu'on était ici ? »

La fille se retourna lentement vers eux, dévoilant son corps frêle couvert de vêtements déchirés et tachés de sang. Son visage était vide, impassible.

« Elle paraît si jeune... »

- Si vous ne voulez pas mourir comme eux, répéta t-elle en désignant du sabre les cadavres amoncelés autour d'elle, allez-vous en.

Kyo esquissa un sourire amusé. Il s'avança au milieu de la place, fit siffler son sabre hors de son fourreau.

La fille le regarda venir sans broncher.

- Kyo ! Qu'est ce que tu fous ? s'exclama Akari.

- C'est simple, non ? Je veux voir ce qu'elle vaut.

- Arrête, ce n'est qu'une enfant !

Luciole arrêta de la main Akari qui voulait s'interposer.

- Luciole, pousse-toi !

- Regarde.

Au centre de la place, devant la fille qui restait immobile, Bontenmaru et Kyo se défiaient du regard. Une aura insoutenable émanait autour d'eux.

- Bontenmaru, si tu ne te pousses pas, je te tue.

- Arrête cinq minutes, tu veux ? Regarde-la. Elle n'est pas en état de se battre.

- Et alors ?

- Kyo, ce n'est qu'une enfant, répéta Bontenmaru d'une voix grave. Qui de plus a été élevée pour tuer. A quoi ça t'avance d'engager un combat avec elle, s'il est d'office inégal et déloyal ?

Kyo ferma les yeux et laissa échapper un petit soupir excédé et amusé à la fois.

- Très bien. Explique-le lui, alors.

- Bon ! Attention !

Bontenmaru eut juste le temps de se retourner et de bloquer le coup de sabre qui aurait dû lui taillader le torse.

- ... !

La fille laissa retomber son bras, inclina légèrement la tête.

- Allez-vous en.

Luciole s'avança à son tour, rejoignant Kyo et Bontenmaru.

- Tu n'as aucune raison de te battre contre nous, dit-il. On n'est pas tes ennemis.

- ...

- Nous ne te voulons aucun mal, reprit Akira en montrant ses deux mains vides.

- Mensonges.

Le regard de la fille avait changé. Il étincelait maintenant de haine et de rage.

- Vous êtes comme tous les autres. Ce que vous voulez, c'est m'utiliser comme pantin tueur !

L'instant d'après, elle avait de nouveau disparu. Kyo fit un pas sur la gauche, un sourire aux lèvres. Il dégaina rapidement son sabre et bloqua la lame de la fille à quelques centimètres de son visage. Le démon repoussa tranquillement le sabre de la fille. Il y eut un instant de silence, puis soudainement les deux adversaires reprirent le combat, exactement en même temps, se battant au milieu des flammes.

Les premiers rayons du jour commençaient à paraître au-delà l'horizon. Le feu auparavant si dense semblait perdre de sa force.

Au milieu d'une place, un démon et une jeune fille combattaient, attaquant, parant avec rapidité et habileté, mêlant puissance et beauté des geste. La fille avait repris sa danse envoûtante, narguant le démon qui ne parvenait pas à la toucher. Kyo se rendit compte avec un sourire qu'il avait même un peu de mal à bloquer les coups de la fille.

Lorsqu'il sentit le sabre siffler à sa droite, il para l'attaque et la repoussa avec une telle violence qu'il fit glisser la fille sur quelques mètres. Elle s'agenouilla pour stopper son élan et, prête à bondir de nouveau, elle se replaça en attaque.

Kyo esquissa un fin sourire devant l'air si déterminé de la fille, puis il glissa son sabre dans son fourreau.

- ... ?

- Tu es forte. Intéressant.

Il lui tourna le dos et fit un pas en direction des Sacrés du Ciel.

- Que feras-tu ?

- Je mourrai. Quoi que je fasse, ils m'auront par l'usure.

- Si tu n'as plus rien à faire ici, viens avec nous.

- ...

La fille serra un peu plus le sabre dans sa main jusqu'à en faire blanchir ses phalanges.

Était-ce encore un piège ?

Kyo se retourna et lui adressa un sourire.

- Comme l'a dit Luciole, on n'est pas tes ennemis.

- ... je...

Bontenmaru s'avança vers elle, avant de s'agenouiller afin d'avoir le visage au même niveau que le sien.

- Ils t'ont pourri une partie de ton existence, ne les laisse pas en plus prendre possession de ta vie.

- ...

Les yeux de la fille perdirent de leur flamme haineuse, se voilèrent de tristesse. Elle baissa la tête, détourna le regard.

Bontenmaru leva les yeux vers Akari qui s'était avancée. La Sacré du Ciel glissa deux doigts sous le menton de la fille et la força à la regarder. La fille croisa pour la première fois des yeux empreints d'une réelle gentillesse, d'une douceur mêlée de douleur.

Et elle sut, sans savoir véritablement pourquoi, que cette femme la comprenait.

- De quoi as-tu peur ?

- ... vous... ne savez rien...

La fille se dégagea brusquement, recula de quelques pas. Sa respiration s'était faite hachée, saccadée, son regard semblait vouloir se fixer quelque part, ne trouvait aucun appui et errait fiévreusement.

- Tout cela... je...

Un vent violent s'éleva brusquement, étendit les flammes vives, les enveloppa toutes d'un voile d'air qui les étouffa. L'incendie s'éteignit totalement.

- ...je...

- C'est toi qui a fait ça ? fit Bontenmaru en se relevant.

Elle leva le regard sur lui, émit un gémissement étouffé. Le Sacré du Ciel vit dans ces yeux si bleus comme une supplication implicite. Un appel au secours.

La fille titubait maintenant au milieu de la place, luttant contre lobscurité qui l'envahissait. Sa vue se troublait, les couleurs et les sons lui parvenaient de plus en plus vagues. Elle tenta de chasser ces ténèbres, mais son corps malade et affaibli l'en empêchait.

Bontenmaru bondit.

La fille tomba doucement en avant, et le Sacré du Ciel la réceptionna dans ses bras.

Akari s'approcha et posa une main sur le front de la jeune fille, écartant des doigts d'un geste presque tendre quelques mèches de cheveux trempées de sueur et de sang.

- Elle est brûlante de fièvre.

- Elle s'est battue dans son état ? dit Akira.

- On dirait... fit Kyo.

- Qu'est ce qu'on fait ? demanda Luciole. Elle n'a pas vraiment répondu à ta question...

- Pff... c'est pourtant clair, non ? Elle vient avec nous. On avisera après.

- Et puis on ferait bien de sortir de la ville, ajouta Bontenmaru en hissant la fille sur son dos tandis qu'Akari la recouvrait du manteau du Sacré du Ciel, les villageois ne vont pas tarder à rappliquer.

- On devrait retourner à l'orée de la forêt jusqu'à ce qu'elle se réveille, proposa Akari. On continuera notre route après.

- Et c'est encore moi qui vais écoper de la corvée de bois ! s'emporta Akira.

- Je te signale que toi et Luciole n'avez pas foutu grand chose...

- On s'est fait attaquer... protesta mollement Luciole.

- Toi non plus, que je sache ! répliqua Akira à Bontenmaru.

- Tu serais capable de la porter ! ricana l'autre.

- Elle a pas l'air plus vieille que moi.

- Pff...

oOo