PARTIE 2
Le Maître du temps reprit son rituel des deux mains cette fois, paumes toujours vers Parker.
Un nuage de fumée teintée de pourpre envahit le bureau. Un brouillard à couper au couteau ; Parker ne voyait rien. Elle tenta désespérément de déplacer la fumée. Soudain, celle-ci se dissipa.
Elle était dans un sous-sol du Centre. En contre bas, un homme était attaché à une chaise et des électrodes étaient appliquées sur tout son corps. Il recevait des décharges électriques. Il ne criait pas, grimaçant parfois de douleur, il s'abstenait de crier. Cet homme était sale, les habits déchirés. Ses cheveux mi-longs effilés étaient grisonnants. Cet homme, c'était Jarod. Il était méconnaissable mais elle, l'avait reconnu.
Derrière les appareils de torture se tenait un homme en blouse blanche, masque sur le visage et à sa gauche, un homme habillé de noir. Lyle.
Son regard se reporta sur Jarod. Elle avait envie de pleurer. Elle cria son nom en maudissant Lyle.
À ce moment là, l'homme au chapeau de feutre apparut derrière Parker.
- Ils ne vous entendent pas et ne vous voient pas.
- Que fait Jarod ici, au Centre ? Qui l'a capturé ?
L'homme prit un temps et vint au côté de Parker. Il s'accouda à la rambarde.
- Nous sommes quinze ans plus tard. Quinze après tout à l'heure. Dans l'avenir. Et cet avenir s'est construit sur les choix que vous avez faits.
Une larme coula le long de la joue de Parker.
- Ce n'est pas possible ! j'aurais fait quelque chose… ! j'aurais empêché Lyle de faire ces horreurs !
Un brouillard les enveloppa et ils se retrouvèrent dans le bureau de Parker. Une femme était assise au bureau.
- Maman !
La femme était quasiment le portrait même de Catherine. Ses traits étaient plus durs et ses yeux plus froids. Elle fumait.
- Ce n'est pas votre mère. C'est vous. Dans quinze ans.
Parker s'approcha doucement de cette femme. Comme prévu, elle ne la vit pas. Elle était penchée sur un dossier qu'elle lisait attentivement, et fumait de longues cigarettes. Le bureau empestait l'odeur du tabac. Les murs semblaient plus gris. Tout semblait plus gris qu'auparavant.
Parker l'observait, une main sur la bouche. Elle se retenait de pleurer.
Elle se retourna vers le Maître du Temps qui attendait près de la porte.
- Que m'est-il arrivé ? demanda-t-elle, d'une voix à peine perceptible.
Celui-ci se rapprocha de l'autre Parker.
- C'est vous qui avait capturé et livré Jarod au Centre. Il y a 8 ans. Au bord du gouffre, vous avez choisi de le… sacrifier en échange de votre liberté. Vous pensiez qu'ils vous laisseraient partir… mais vous vous trompiez. Au contraire ils vous ont gardé et mis sur un autre dossier…
- C'est impossible, c'est… impossible… répéta-t-elle en pleurant. Elle ne l'aurait pas fait.
- C'était votre choix…
- Non… ! dit-elle en sortant du bureau en pleurant.
Elle n'aurait pas vendu Jarod contre sa liberté, elle savait qu'elle ne le ferait pas. Et puis elle aurait préféré mourir plutôt que de continuer de travailler pour le Centre. C'était impossible… ! Elle voulait rentrer, retrouver le Temps présent. Elle savait qu'elle n'avait pas toujours été juste envers Jarod, mais pas à ce point là…
- Je veux rentrer, dit-elle au Maître du Temps qui venait de la rejoindre dans le couloir.
A ce moment-là, quelqu'un passa dans le couloir, frôlant presque Parker et continuant sans la voir. Un homme dégarni, aux traits que le temps et la vie avaient tirés.
- Broots…?! Il… il travaille toujours au Centre…
- Beaucoup de choses ont changé vous savez… que vous ne trouverez pas très justes, mais qui sont la conséquences de vos choix…
- Arrêtez de parler en énigmes ! Dites moi ce qui a changé ici…
- Vous êtes sûre de connaître cette réalité ?
- … oui…
Le Maître du temps soupira. Il prit Parker par le bras et l'emmena jusqu'au bout du couloir. Là, il fit apparaître un nuage de fumée pourpre beaucoup plus petit que le premier. Il arrivait à peine à ses mollets.
Pendant qu'il lui expliquait, elle pouvait voir les images de ce qui s'était passé.
- Lyle a fait exécuter Raines, il y a 6 ans. Sans se cacher ce crime, il a alors pris la tête du Centre. Sydney qui s'occupait jusqu'alors des nouvelles simulations de Jarod a été remplacé par d'autres spécialistes, toute une équipe… celui que vous avez pu voir dans le sous-sol en faisait partie. Sydney n'a pas accepté cela et a tenté de délivrer Jarod à plusieurs reprises. Toujours en vain. Il y a 3 ans, Sydney a mis fin à ses jours…
Parker pleurait. Elle pouvait voir les tentatives d'évasion, l'enterrement de Sydney en comité très restreint, encadré par les gorilles du Centre.
- Continuez, souffla-t-elle.
- Après ce terrible événement, votre informaticien, Broots, a voulu quitter le Centre et emmener Debbie vers l'Ouest du pays. Mais il a été intercepté par les nettoyeurs. Ils lui ont enlevé sa fille. Il est maintenant tenu de travailler pour Lyle. Toutes les semaines, il reçoit du Centre une cassette de sa fille qui lui montre qu'elle est vivante et en bonne santé. Il ne sait pas comment s'en sortir.
Parker put voir Broots, les yeux gonflés à longueur de journée, ne vivant que dans l'espoir de trouver à la fin de la semaine une cassette de sa petite fille.
Une question brûlait les lèvres de Parker. En réalité une infinité de questions lui traversait l'esprit. Pourquoi ? Comment ? Comment ? Et à nouveau pourquoi ?
- Et Jarod ?
- Jarod. Je ne peux pas vous dire s'il souffre. Depuis la mort de Sydney, il est dans un état de mutisme total. Lyle et son équipe de chercheurs multiplient les expériences, ils ont complètement détruits son esprit. Qui sait si Jarod ressent et comprend encore ce qu'il lui arrive… La seule personne qu'il aimait ne lui a plus donné de nouvelles depuis 8 ans…
Parker se retourna. Son visage était ravagé par les larmes.
- Que voulez-vous dire… ?
- Après que vous l'ayez capturé, vous n'avez pas trouvé la force de l'affronter, remettant toujours au lendemain la visite que vous promettiez de lui faire. Quand Lyle a pris la tête de Centre, il vous a interdit l'accès à certains sous-sols, notamment ceux où vous pourriez croiser Jarod. Vous n'avez pas protesté ni essayé de contourner l'interdiction.
- Je ne comprends pas… Pourquoi n'ai-je pas tué Lyle de mes mains ou quitter le Centre après tout ça ?
- Cela, le Conseil des Maîtres a mis du temps pour le comprendre… Ils nous manquaient une donnée essentielle…
- Laquelle… ?
- L'amour. Malgré tout vous l'aimez toujours. Jarod. Malgré tout le mal que vous lui avez fait subir. Et Lyle vous tient grâce à un chantage… Il surveille de près la famille de Jarod. Il a des nettoyeurs prêts à intervenir sur chacun des membres de la famille de Jarod. Et si vous décidiez de le quitter, il exécuterait Emily ou encore Margaret…
- Mais… mais pourquoi ne les a-t-il pas tué s'il a réussi à les localiser ?
- Moyen de pression… il a d'ailleurs fait assassiner le major Charles et vous a envoyé le DSA de son exécution un jour où vous menaciez d'en finir avec la vie… moyen de pression… vous êtes prête à sacrifier votre vie en la passant ici pour sauver la famille de Jarod… le peu que vous pouvez encore sauver…
Parker en avait trop vu. Elle ne retenait plus ses larmes qui coulaient à flot le long de ses joues. Un choix, un seul et la vie de toutes ces personnes en avaient été bouleversée. Tout était de sa faute. Elle n'avait jamais réfléchi aux conséquences de ses actes, à ce que déclencheraient ses choix. Maintenant qu'elle savait, elle avait peur. Comment aurait-elle pu empêcher tout ça ? Comment aurait-elle pu seulement l'imaginer ?
Le Maître du Temps la prit par l'épaule, et la détourna des images qui continuaient de défiler.
- Je crois que vous comprenez…
Le nuage de fumée pourpre les enveloppa à nouveau. Mais cette fois-ci, Parker pouvait voir l'homme au chapeau.
- N'en tirez pas que les mauvais points… le but n'est pas de vous culpabiliser mais de vous ouvrir les yeux…
Parker sourit doucement en essuyant ses larmes. Ce qu'elle avait vu dépassé ses cauchemars. Comment ne pas voir les points négatifs ? Comment ne pas culpabiliser ? Puis elle y repensa, elle n'était pas devenue foncièrement mauvaise en réalité, et le Maître du Temps l'avait compris.
L'homme au chapeau s'approcha et dessina un arc de cercle. L'instant qui suivit, Parker ne pleurait plus, elle avait retrouvé ses esprits et se sentait revigorée par cet étrange phénomène.
- Vous devez garder la forme pour voir le reste, dit-il en lui souriant et en posa sa main sur son épaule. Je me suis permis de fouiller dans votre passé pour trouver certains choix que vous avez faits et qui ont été déterminants pour vos vies parallèles.
