Horreur.
Les obus explosaient près de lui, assourdissant. Les ordres hurlés par son supérieur paraissaient lointains alors qu'il n'était qu'à vingt mètres. Le sable se soulevait, l'aveuglant. L'odeur âcre de la poudre des armes lui faisaient monter les larmes aux yeux. Il tremblait sous la pluie, non pas de peur, mais de froid.
Depuis qu'il avait rejoint l'armée dans ce conflit impliquant le monde entier, Sasuke ne ressentait plus rien. Trois ans qu'il se battait, sans trop savoir pourquoi il s'était engagé. Trois ans qu'il voyait ses camarades mourir autour de lui, ou être gravement mutilés. Mais il refusait de laisser sa détresse l'abattre et renfermait ses émotions au plus profond de lui, protégeant ceux qui lui étaient proches. Le Sasuke qu'il était trois ans auparavant avait disparu.
Il ne se rappelait qu'à peine de l'avant-guerre. De la douceur de l'herbe humide contre son corps lorsqu'Itachi et lui observaient le levé du soleil en silence. Du rire joyeux de sa mère alors que ses fils, encore jeunes, faisaient une nouvelle découverte. De la voix grave de son père quand il les réprimandait, comme le jour où ils avaient jugé bon de sortir à minuit pour se baigner dans la rivière. De la sensation de la douce brise contre son visage pendant ses longues balades à cheval.
Maintenant, il périssait entre les murs de sa prison de terre. Son ciel empli de couleurs matinales devenait gris. Seul le son des obus et des voix rendues rauques par la poussière parvenait à ses oreilles. Seule l'air brulant des déflagrations soufflait contre son visage. La joie de son enfance, sa douleur de son amour non-partagé, tout cela avait disparu.
Tout ce qui lui restait, c'était son frère, transféré dans la même unité que lui, et les lettres que leurs proches leur envoyaient de temps en temps. Et une photo. La photo prise le jour du mariage d'Itachi et Sakura. Il l'avait tant de fois contemplée que maintenant elle était toute froissée entre ses doigts sales. Elle, en revanche, ne s'effaçait pas de son esprit. Lorsqu'il s'isolait le soir, une cigarette aux lèvres, il caressait tendrement l'image de son visage, se remémorant chacun de ses rires, de leurs moments passé ensemble.
De la sensation de ses lèvres contre les siennes.
Elle était la seule à le maintenir en vie, à ne pas devenir une simple machine de guerre, maintenant qu'Itachi, blessé, avait été rapatrié au Texas pendant quelques semaines.
Lors d'une bataille particulièrement meurtrière, une balle l'atteignit à l'épaule. Il s'effondra au sol, droit dans un trou d'obus. La main pressée sur sa blessure, il s'aplatit contre l'un des murs de la crevasse, devenant invisible à l'ennemi. Le sang macula bientôt son uniforme. Naruto, lui aussi dans la même unité, le suivit et sortit un couteau suisse de l'une de ses chaussures. Il déchira habilement le bas de son T-Shirt pour en faire une bande.
Il faut le sortir d'ici! cria-t-il par dessus le bruit des balles qui pleuvaient à Sai, l'un de leur compagnons.
Le teint crayeux de son meilleur ami l'inquiétait. Sai, comprenant ce qu'on attendait de lui, hocha la tête. Rapidement, Naruto banda la blessure de Sasuke avant de le soulever, le bras indemne du blessé autour de son cou.
Maintenant! cria-t-il.
Les balles allemandes pleuvaient autour des compagnons, les ratant parfois de très peu. Sai protégeait les deux autres du mieux qu'il pouvait, plus habile que ses ennemis. Il parvint à en toucher cinq avant qu'une balle ne l'atteigne en plein coeur.
Sai! hurla Naruto en le voyant tomber par terre.
Il aurait voulu courir vers lui mais le gémissement de douleur de Sasuke et les coups de feu qui fusaient le dissuadèrent. Il se précipita vers la tranchée la plus proche. Mais elle lui semblait si loin... Soudain, un obus éclata trop près d'eux. Ils furent projetés quelques mètres plus loin. Quand Sasuke ouvrit les yeux, il se retrouva face au visage ensanglanté de son meilleur ami.
N-Naru-ruto? bredouilla péniblement, la peur au ventre.
Mais l'interpelé ne répondit pas. Paniqué, Sasuke essaya de tendre la main vers lui, sans succés. Les forces lui manquait. Soudain, il sentit un contact glacé contre sa tempe. Le canon d'un fusil. Pensant sa dernière heure arriver, il ferma les yeux, trop faible pour résister.
Un coup de feu retentit.
Ce fut une vive douleur à l'épaule qui le réveilla quelques jours plus tard. Allongé sur l'un des lit de l'infirmerie, il reprit durement contact avec la réalité, tentant de se remémorer ce qu'il s'était passé. Les coups de feu. Sai, tombé en tentant de le protéger. Les tirs qui continuait. L'obus qui explosait près d'eux. Naruto...
NARUTO! hurla-t-il en s'asseyant précipitamment, faisant fit de la douleur qui lui parcourut la poitrine à ce moment.
Uchiha-sama, calmez-vous s'il vous plait, fit une voix douce tandis que des petites mains le poussaient calmement sur le lit.
Où est Naruto? Insista-t-il.
Je vais très bien Sasuke, ne t'en fais pas, répondit alors son ami qui entra dans la tente-infirmerie.
Le brun se rallongea, à la fois soulagé et épuisé.
Qu'est-ce qui s'est passé? chuchota-t-il.
Il vit l'hésitation sur le visage de Naruto avant que celui-ci ne lui réponde.
Après que ce soldat t'ai tiré dessus, Sai et moi avons tenté de te ramener au camps. Mais … La fusillade a continué. Sai a tenté de nous protéger. Toutefois, il a fini par être abattu. J'ai du te ramener seul. Sauf qu'un obus a éclaté près de nous et nous... nous sommes tous les deux tombés inconscients.
Alors comment?
Itachi...
Hein?
Rallonge-toi, je vais tout te raconter, promis le blond tristement.
Et le récit qui suivit plongea Sasuke dans l'horreur la plus totale.
Après quelques semaines passées dans l'exploitation familiale pour soigner un bras cassé, Itachi revint en France. Sakura lui avait annoncé une nouvelle incroyable et il avait hâte de la partager avec son petit frère. Il espérait qu'ainsi, ce dernier aurait suffisamment de volonté jusqu'à la fin de la guerre.
Mais lorsqu'il arriva auprès des autres soldats, il crut que son sang se figeait dans ses veines. L'unité de Sasuke était partie au combat et, depuis quelques heures, plus personne n'en avait de nouvelles.
Il faut aller leur porter secours! S'exclama-t-il.
Certainement pas, lui interdit Madara, son capitaine.
Mais nos amis sont là-bas! Nos frères!
Considérez-les comme perdus. Il ne reviendront pas.
Jamais! explosa Itachi. Jamais je n'abandonnerais Sasuke!
Vous resterez ici, Uchiha, c'est un ordre.
Pendant un long moment, le subordonné regarda son chef avec un air de pur mépris. Puis:
Je n'ai que faire de vos ordres. J'irai aider mon frère, que vous le vouliez, ou non.
Si vous me désobéissez Uchiha, vous serez vu comme déserteur.
Un lourd silence s'installa sur le camps. Tous guettaient la réaction d'Itachi. Celui-ci n'hésita pas. Jamais il n'avait laissé Sasuke affronter seul ses problèmes, et il ne commencerait pas maintenant. Il releva la tête et déclara d'un ton clair et sans appel:
Je sauverai mon frère et j'en assumerai les conséquences.
Puis il se mit à courir, sachant parfaitement où se trouvait la zone de combat.
Doit-on l'arrêter? demanda Pain, un autre lieutenant.
Non. Il mourra et nous n'auront pas à nous préoccuper de son cas.
Lorsqu'Itachi retrouva Sasuke et vit l'arme braquée sur lui, il n'hésita pas et tira, abattit l'autre sans difficulté. Puis il ramena les deux blessés au camps où ils furent soignés. Mais, même si ses compagnons l'accueillirent en héros, il n'en fut pas de même pour Madara. Pour lui, Itachi, en ayant désobéi à ses ordres, n'était ni plus ni moins qu'un déserteur...
NOOOON! hurla Sasuke quand Naruto eut fini son récit.
Je suis désolé, chuchota le blond, qui ressentant la détresse de son ami.
Il ne peut pas... Non, impossible!
Contre l'avis de l'infirmière et de son ami, il se précipita hors de la tente et courut là où il savait qu'il trouverait son frère. La tente qui servait de cachot.
Laisse-moi le voir, demanda-t-il aux soldats devant la tente.
Les ordres sont formels, refusa un homme qu'il reconnu comme étant Pain. Personne ne doit voir le lieutenant Uchiha.
C'est mon frère, je dois le voir, supplia Sasuke, retenant avec difficulté les sanglots dans sa voix.
Lui qui n'avait jamais pleurer en public se sentait prêt à transgresser cette règle face à ces deux soldats intransigeants. Prêt à déshonorer son nom et son rang de sergent pour voir une dernière fois son frère.
Laissez-le rentrer, ordonna soudain une voix de basse derrière lui.
Le brun sursauta et se retourna pour faire face à son capitaine.
Il peut le voir cinq minutes, pas une de plus, ajouta Madara, un sourire sadique aux lèvres.
Sans hésiter un seul instant, Sasuke se précipita à l'intérieur.
Pourquoi as-tu fais ça? s'écria-t-il quand il vit son ainé.
Je ne pouvais pas te laisser là-bas.
Tu aurais du! Tu as pensé à nos parents? Que...
Oui, j'y ai pensé. C'est aussi pour eux que je suis allé te chercher. Et aussi parce que je ne voulais pas laisser mon petit frère mourir.
Tu aurais du...
Sasuke, tu te rappelles de ce que je t'ai dit il y a quinze ans?
Le benjamin hocha la tête, les larmes aux yeux.
Une fois encore, tu es puni à cause de moi, chuchota péniblement le plus jeune. Si j'avais été plus fort, tu n'aurais pas eu à désobéir. Si j'avais été plus fort, tu...
Un tapotement sur son front l'obligea à se taire, autant que le sourire de son frère.
C'est mon rôle de grand-frère, Sasuke.
Ce dernier ne put empêcher des larmes amères. Celles-ci contenaient toute sa haine à l'égard de Madara, toute sa rancœur à l'encontre de sa propre faiblesse, tout son désespoir à l'idée qu'Itachi...
Et Sakura? Tu as pensé à elle?
Oui. A chaque instant. Et à propos de Sakura...
Attentivement, Sasuke écouta son frère, tremblant. Par deux fois, il sentit son cœur se briser. La première fois, quand il du faire à Itachi une promesse inattendue. Quant à la deuxième... Le choc fut tel qu'il s'évanouit.
Quand il reprit conscience, quelques heures plus tard, une angoisse inexpliquée lui saisissait les tripes. Il ne comprenait pas pourquoi il avait aussi peur. Pourquoi il avait le sentiment qu'un vide se formait au creux de sa poitrine. Mais lorsqu'il se rappela, se détresse fut encore plus grande.
Où est-il? Où est Itachi? Paniqua-t-il.
C'est trop tard, répondit Naruto, la mort dans l'âme. Ils l'ont déjà emmené.
Au même moment, ils purent percevoir des tirs de mitraillettes. Et le blond, retenant les siennes avec difficulté, ne put que soutenir son ami ravagé par les larmes.
