Merci beaucoup à Hanahi-chan pour sa review géniale...

Bonne lecture à tous ! (ça donne l'illusion que vous êtes beaucoup ! xD)


Effectivement, là, elle avait fait une bourde. Et une belle. Ce n'était pas qu'elle s'en voulait, mais un peu quand même.

D'abord, elle avait insulté pas mal de lycéens de Suzuran, dont un chef de faction à l'air peu clément… Elle se l'était également mis à dos en tabassant certains de ses hommes. Et enfin, elle avait frappé Takashi. Son Takashi. Son ami d'enfance, son meilleur ami.

En somme, un bon quota.

Gin enfonça sa tête dans son oreiller, y étouffant une plainte digne d'une otarie. Il lui fallait se ressaisir. Elle s'assit alors promptement en tailleur sur son lit. Apres tout il lui fallait de la concentration pour trouver une solution, et la position de Bouddha semblait appropriée. Mais comme on dit, chassez le naturel…

- Putaiiiiiiiin, blasphéma-t-elle.

T'as cherché les embrouilles, Gin, lui siffla une voix sournoise dans l'oreille

Si Gin avait un orgueil terrible, elle savait reconnaitre lorsqu'elle était en tort. Et en y réfléchissant, il était évident qu'elle était allée trop loin. Et ce même si cela lui arrachait la gueule de se l'avouer.

Il faut que t'ailles présenter des excuses…

Faute de pouvoir ignorer sa conscience davantage, et ne pouvant vraisemblablement pas la frapper pour la faire taire, elle l'écouta à contre cœur. Mais s'abaisser à s'excuser à ce… cet espèce de… Tout simplement inacceptable.

Elle serra fort son drap dans son poing, faisant blanchir ses jointures. Elle savait pourtant exactement pourquoi elle le détestait tant. Il était le premier depuis très longtemps à la faire se sentir faible. Même Takashi n'avait jamais eu une telle emprise sur elle.

Ses yeux l'avaient happée dès leurs première rencontre et semblaient vraiment dangereux : comme si s'y reflétaient les coups qu'il avait donné, sans pitié, lors de ses combats précédents.

Et ce sourire. Ce sourire sournois et méprisant. Juste insupportable et intolérable. Elle abattit finalement son poing engourdi sur son matelas, furieuse à nouveau. Elle le haïssait tant que c'en était stupide. Cela ne faisait même pas vingt-quatre heures qu'elle le connaissait et elle avait des envies de meurtres dignes de longues années d'inimitié.

Il faut que tu ailles présenter des excuses, ce soir… Et avant tout, il faut que tu appelles Taka.

Toute lutte contre cette petite voix était à l'heure actuelle inutile. Elle saisit donc son téléphone, résignée, et composa le numéro de Takashi. Les tonalités habituelles résonnèrent dans le combiné, mais personne ne décrocha… Pas de réponse… Elle décida alors de laisser un message en murmurant de sa voix la plus douce :

- Désolée… Taka… J'ai vraiment fait n'importe quoi, ce matin hein ? J'espère que tu me pardonneras. Euh, rappelle-moi vite…

Bon, ce n'était pas des plus efficaces mais tant pis. Pour l'heure, il lui fallait aller présenter ses excuses à l'autre blond pour limiter la casse.

Elle enfila un vieux short usé qui trainait par terre et un débardeur. Pour cet abruti, pas besoin de faire d'efforts vestimentaires. Elle prétexta à sa mère une visite éclair chez une amie, la blague, et fila vers la ruelle des marécages. Elle avait décidé de tenter sa chance du coté du bar duquel étaient sortis les autres hommes hier. Peut-être lui indiqueraient-ils où était Izaki.

Une fois arrivée, Gin soupira malgré elle. La ruelle était aussi sale que la veille, mais somme toute déjà beaucoup plus engageante sous les lumières rougeoyantes du crépuscule.

La jeune fille s'enfonça alors prudemment dans ce qu'elle imaginait sans peine être la gueule du loup, sale et puante. Un rythme étouffé pulsait aussi à ses oreilles en un son indistinct et chaotique. Cette bouillie sonore étouffait même le résonnement de ses pas sur les murs en briques. Elle dut notamment retenir un haut le cœur en passant à proximité de bennes à ordures à l'odeur pestilentielle : un mélange nauséabond d'alcool et de friture. Elle remarqua soudain une porte outrageusement rouillée sur le mur Est, dissimulée derrière un amas de palettes.

Elle se dirigea vers elle, les basses étouffées s'intensifiaient et faisaient pulser son cœur à un rythme anormalement élevé. Finalement elle se dit qu'elle avait été définitivement inconsciente de donner rendez-vous ici, la nuit à quatre types pour se bastonner. Mais l'effervescence de la ville et des rues adjacentes était encore suffisamment audible pour la rassurer et lui permit même de penser avec ironie que ce trou à rat seyait parfaitement à ce trouduc d'Izaki.

Elle posa ensuite ses yeux sur l'enseigne lumineuse au dessus de la pauvre porte.

Dark Battlefield…, lut-elle intérieurement.

Ses néons irradiaient péniblement l'endroit d'une lueur terne, presque invisible en cette heure de la journée.

Elle poussa doucement la porte délabrée, appréhendant de plus en plus ce qu'elle allait faire.

Débouchant dans une pièce enfumée et faiblement éclairée, elle fut soudain happée par un rock violent et étouffant… Ce même son qui résonnait encore difficilement dans la ruelle était dorénavant assourdissant. Les basses de la musique faisaient trembler les murs et s'accélérer son rythme cardiaque. La guitare était particulièrement joueuse et agressive.

Quelques personnes se retournèrent alors qu'elle se faufilait dans le bar, encore sonnée.

Putain… Il n'y a que des mecs, ici… !, constata-t-elle alors avec effroi.

Elle eu la chaire de poule, comme pressentant un danger. Peut-être devrait-elle partir tout de suite ? Ne pas persévérer dans cette entreprise vraisemblablement trop dangereuse aurait été une idée sensée… Pourtant elle continua d'avancer, pas à pas, se tortillant les mains dans un reflexe infantile, scrutant les visages sans parvenir à savoir ce qu'elle cherchait réellement.

Gin devenait petit a petit le centre de l'attention à mesure qu'elle avançait dans ce lieu de débauche. Intimidée, elle pressa le pas pour échapper aux regards curieux. La pièce était plutôt chargée et donnait une sensation de confinement. Déjà que l'air y était irrespirable à cause de la fumée de cigarette, elle se sentait de plus en plus oppressée. Chaque mur était occupé soit par des affiches pour un concert, par des néons aux couleurs vives soit par d'imposantes enceintes. Le comptoir en zinc au fond de la pièce semblait protéger de nombreuses bouteilles des assauts des soulards. Des cibles étaient accrochées un peu partout pour elle ne savait quelle raison. Et partout où son regard se posait, ce n'était que longues banquettes sombres ou canapés dépareillés. Des tables de récupération, de différents styles et de différentes matières, étaient jonchées de verres plus ou moins vides. Elle vit même un baril usagé servir d'accoudoir à un groupe de types.

Elle remarqua rapidement sur sa droite un espace légèrement surélevé, surement réservé aux habitués et délimités par des barrières en métal. Elle nota après coup la présence d'une porte à double battant, donnant apparemment sur la rue principale. Elle se trouva stupide de s'être compliqué la tache en passant par ce qui devait être la sortie de secours. Mais au moins, c'était une arrivée discrète.

Le vieux barman joufflu la remarqua enfin. Il lui lança un regard navré avant de secouer la tête de droite à gauche, l'air de dire « elle va se faire bouffer ». Charmant.

Elle continua d'avancer prudemment, frottant timidement ses bras face à cette ambiance masculine qui la mettait mal à l'aise.

- Eh… Nee-chan… Pourquoi tu viendrais pas t'asseoir à notre table ?, l'interpella une des bandes.

Elle choisit de serrer les dents et de détourner les yeux en guise de refus. Voir leurs faces d'abrutis l'aurait peut-être tenté de leur lancer une réplique cinglante. Mais elle ne devait surtout pas jouer à ce jeu-là, pas ici…

Elle fut brutalement arrachée de ses pensées lorsque quelque chose rasa son oreille de quelques centimètres, lui procurant un frisson terrible. Gin se retourna prestement, prête à en découdre. Mais elle déglutit en se retrouvant face à son opposant : un homme nonchalamment assis dans un des fauteuils de la semi-mezzanine.

Lui.

Izaki leva négligemment son bras. Plus par reflexe qu'autre chose, Gin se recula à temps pour éviter le projectile. Un objet métallique frôla alors de peu sa joue rougie, lui arrachant un autre frisson. Un bruit d'impact derrière elle la fit se retourner et c'est abasourdie qu'elle réalisa : ce débile était en train de jouer aux fléchettes ! Le pire était qu'il se démerdait pas mal. Plusieurs fléchettes trônaient fièrement au centre de la cible, collées, comme se battant pour remporter le bull.

Une voix désagréablement moqueuse l'arracha à sa contemplation

- T'es excitée, Sango ?

Alors qu'elle se retourna pour lui faire face, elle n'eut droit qu'à des ricanements moqueurs de la part de ses acolytes assis à ses cotés. Gin fronça les sourcils, perplexe. Que voulait-il dire ? Et pourquoi diable les autres riaient-ils ?

Etant irritable par nature, elle se mit en tête de lui rabattre le caquet et lui faire passer l'envie de se payer sa tête :

- Je ne crois pas t'avoir autorisé à m'appeler par mon nom…

- Comment devrais-je faire alors ? Te siffler ?

Sa mâchoire se contracta immédiatement face à cette réplique ultime lancée sur un ton outrageusement condescendant.

Oooooh, ce petit merdeux va bientôt devoir bouffer ses …

Fermant soudain les yeux d'exaspération, elle massa ses paupières du bout des doigts pour se calmer. Après tout, il fallait avouer qu'elle s'était bien fait moucher. Elle se reprit malgré les ricanements de plus en plus insupportables.

- Comment ça, je suis excitée… ?, souffla-t-elle, déjà lasse de jouer à ce jeu.

Il laissa couler son regard sur son corps aux courbes discrètes tout en haussant les sourcils de manière éloquente. Un sourire moqueur, bien qu'appréciateur, s'étirait sur ses lèvres. Devant l'expression perdue de la jeune fille, il hocha la tête de droite à gauche. Il lui fit penser à un prof tentant d'expliquer patiemment à un môme une notion des plus simples.

Gin, toujours confuse, baissa les yeux pour voir où était le problème. Un simple coup d'œil à sa poitrine suffit pour cerner le problème. Effectivement, c'était assez embarrassant… Le frisson ne lui avait pas réussi apparemment…

Elle croisa précipitamment les bras devant ses pointes durcies et releva la tête en rassemblant le peu de fierté qui lui restait. Il n'allait pas lui faire croire que c'était la première fois qu'il en voyait, pauvre petite chose. Elle ne put en revanche se retenir de se mordre la lèvre inférieure de contrariété. La situation lui échappait tout comme son sang froid. Devait-elle vraiment s'excuser pour hier ou l'envoyer dans le mur ?

Bon, adjugé, autant expédier la chose et encastrer sa gueule d'ange dans le premier truc qui passe. Cette méthode était certainement la plus simple et lui éviterait de subir de nouveau de tels affronts. Mais alors qu'elle amorçait un mouvement dans sa direction, le son de la guitare la transperça en lui coupant le souffle. Cette note suffit en elle-même à couvrir encore davantage le bruit des discussions des clients. Apparemment, au fond du bar, un vrai groupe jouait. La musique eut au moins le mérite de la ramener brutalement à la réalité et lui permit de se recentrer.

Elle n'était pas venue ici pour aggraver la situation. Loin de là.

La jeune fille monta alors à contre cœur les quelques marches de la mezzanine et se rapprocha du blond. Il était assis à la table centrale, accompagné de ses amis qui, heureusement, ne lui prêtaient plus attention, trop occupés avec leur partie de carte. En ce qui concernait l'autre, il avait reprit son masque d'impassibilité et la toisait, désormais totalement désintéressé.

Se plantant devant lui, elle ne put s'empêcher de baisser furtivement les yeux. Il fallait dire qu'il en imposait. Et son attitude n'était pas non plus des plus engageantes. Mais il était hors de question de perdre la face. Sur cette pensée, elle plongea à nouveau ses prunelles déterminées dans celles d'Izaki. Elle récita sa tirade alors dans un souffle, histoire d'abréger ses souffrances :

- Pardon pour les ennuis que j'ai causés… Si tu pouvais pardonner Takashi… Il n'y est pour rien….

Désormais seul le rock déchainé se faisait entendre. Le silence qui s'installa dans le groupe après cette tirade suffit à rendre l'atmosphère glaciale. Ses amis avaient arrêté leur partie de carte et les observaient, surement pour se délecter de la réaction de leur chef. Mais du coup, ils pointaient leurs faces de lune dans sa direction, la mettant encore plus mal à l'aise.

Gin ne sut pas exactement combien de temps le blond passa à la sonder de son regard perçant. La seule chose qu'elle savait, c'était qu'il la testait. Il prenait son temps, la faisait languir devant sa bande pour asseoir son autorité. Il la poussait dans ses derniers retranchements pour déceler en elle une quelconque forme de tromperie.

Sans qu'elle le veuille, son cœur s'était mit à battre au même rythme que les basses. Et au grand soulagement de la jeune fille, le blond finit par se redresser lentement, dépliant négligemment son corps musclé. Désormais il la dominait de toute sa taille. Leur proximité était telle qu'elle pouvait sentir son odeur musquée. Levant les yeux pour mieux le voir, elle ne put que se trouver ridiculement petite comparé à lui. Elle put aussi admirer les contours d'une mâchoire masculine, des lèvres volontaires et surtout… ses fichus yeux déstabilisants.

Oups.

Elle fut soulagée qu'il s'écarte d'elle, lui évitant de perdre la face irrémédiablement. Quel maudit petit …

Il prit avec nonchalance un paquet de cigarettes posé à coté. L'ouvrant d'une main, il saisit une des cigarettes qu'il emboucha rapidement. D'un coup de tête, il lui indiqua alors le coin de table près d'elle. Elle posa vaguement les yeux dessus pour voir où il voulait en venir… Il n'y avait que quelques verres vides, des pièces de monnaie, un briquet et des cartes en désordre.

Gin reporta alors son regard blasé sur lui, ignorant les sourires goguenards collés sur le visage des débiles assis autour de la table. Elle attendait juste qu'il s'exprime clairement. Il enfouit alors ses mains dans ses poches pour la fixer intensément avec un rictus fourbe collé sur sa face d'ahuri. Cela devenait on ne peut plus clair : Il voulait vraiment la pousser a bout.

Quel… sale…

Elle eut alors une pensée pour Makise. Elle était venue arranger les choses, pas les envenimer. Gin prit alors une grande respiration, ravalant sa fierté, et se pencha vers la table. Elle sentait son regard perfide la transpercer, ravi de l'humiliation qu'elle subissait. Se sachant aussi observée par tous ceux qui entouraient le meuble bas, elle tacha de faire au plus vite… La jeune fille attrapa le briquet rapidement et couva de nouveau Izaki de son regard furibond. Elle étendit avec raideur son bras vers lui, refusant le moindre contact avec un type si détestable. Mais contre toute attente, il lui attrapa le poignet, la rapprochant sans plus de cérémonies. Tout comme ce matin, la force avec laquelle il la saisit la tétanisa. Désormais leurs regards se défiaient et leurs souffles se heurtaient.

Elle ne sut combien de temps la scène dura, mais le contact fut définitivement rompu lorsque les autres débiles se mirent à siffler et à lancer des blagues vaseuses. Voulant mettre un terme à une situation trop gênante pour être supportable, elle tenta vainement d'actionner correctement le briquet. Elle finit par le porter prudemment à la cigarette du blond. Putain qu'il faisait chier ce con…

Une fois le tabac embrasé, il inhala calmement en plongeant ses yeux encore plus profondément dans les siens. Lâchant sans ménagement son poignet, il attrapa sa cigarette entre son index et son majeur. Déboussolée, Gin abaissa doucement son bras. Il éloigna alors sa cancerette de sa bouche, expirant la fumée sur le côté dans un souffle puissant puis rompit leur contact visuel.

Encore cette allure nonchalante et désintéressée… ! Il me cherche, cet enfoiré !

C'est l'instant d'après qu'il lui donna raison, en prononçant presque machinalement:

- Alors… Je vais mettre les choses au clair pour toi…, commença-t-il avant d'inspirer une énième bouffée de nicotine.

Voilà à présent qu'il lui parlait comme si elle était une demeurée. Hors d'elle, elle balança sans plus de manières le briquet sur la table, le défiant des yeux. Mais il n'accorda pas le moindre regard à son geste futile et continua d'un air ennuyé :

- Généralement, quand quelqu'un m'énerve, je préfère sanctionner pour l'exemple… Tu piges ? Mais puisque tu es une fille, même si tu as battu mes gars, je vais t'épargner ça…

Il tira une autre bouffée de sa cigarette, reportant son regard sur elle pour s'assurer que le message était compris.

- Mais je sais où tu crèches, Sango. Et je ne fais jamais preuve d'indulgence deux fois…

- C'est une menace ?, cracha-t-elle immédiatement sans pouvoir s'en empêcher.

- C'est un avertissement…, la corrigea-t-il avec un sourire terriblement fourbe.

Ne supportant plus ce petit air victorieux ouvertement affiché sur son visage, Gin sentit ses jointures craquer à mesure que son poing se contractait. Elle faisait tout pour ne plus être considérée comme une faible, et le voir la menacer avec autant d'indolence la révolta. C'est sans réfléchir qu'elle lança à son tour :

- Tu sais… Je peux te montrer ce que je vaux dans la ruelle, si tu tiens tant à voir ce qu'une fille peut faire…

Les autres se mirent à siffler et à ricaner, alors que certains pouffèrent franchement. Bon, qu'est ce qu'elle avait encore pu dire comme connerie ? Le sourire d'Izaki s'agrandit dangereusement dans un mélange d'amusement et de scepticisme.

- Si tu veux… Je ne pensais pas que tu étais de ce genre… Mais je te préviens, je ne paye pas.

Bouche-bée, elle plissa les yeux à mesure qu'elle comprenait les paroles du blond. Ses traits finirent par se déformer dans une mine dégoutée. Les mots lui manquaient.

- Mais… Mais putain, je ne parlais pas de ça !, s'écria-t-elle finalement en le fusillant du regard.

Il rit avec les autres face à la mine déconfite de la jeune fille. Les éclats de rire de la bande de petits malins commençaient à attirer l'attention des autres clients. Elle perdait vraiment le contrôle de la situation.

- T'es vraiment… genre…arrghhhhh !, marmonna-t-elle en serrant les dents.

Gin tourna les talons avant d'avoir fini sa phrase. Elle en avait assez. Mais au lieu de se diriger vers la sortie, elle s'approcha du bar et posa violemment quelques pièces sur le comptoir. Elle venait de vider presque frénétiquement le pauvre contenu de ses poches, il y avait intérêt que ca marche. C'est peut être trop agressive qu'elle demanda au barman :

- Un truc fort, pour ce prix là, c'est possible ?

L'homme potelé lui fit non de la tête, l'air désolé. Quelle journée pourrie…

Puis une voix exagérément suave la fit sursauter a ses cotés :

- Sers-lui un shot de vodka, je lui offre.

Elle se tourna, méfiante, pour se retrouver face à un de ces Don Juan à la mords-moi-le-nœud. Un homme, dans la vingtaine la fixait de haut en bas, un sourire charmeur au bout des lèvres. Gin soupira profondément et le dépassa sans un mot, bien décidée à ne plus s'attarder dans ce bar d'abrutis.

Traversant la pièce bruyante une dernière fois, elle ne put s'empêcher de jeter un dernier coup d'œil à la tablée d'Izaki. La plupart d'entre eux la regardait encore, d'un œil railleur. C'est lorsqu'elle arriva près de la double porte que le proclamé roi des abrutis finit par poser son regard sur elle. D'un geste détaché il lui adressa son verre agrémenté d'un sourire goguenard, savourant sa victoire. Il jubilait le bougre.

- Saleté, maugréa-t-elle en détournant les yeux de ce spectacle écœurant.

Fermant la porte le plus doucement que son humeur le lui permettait, elle se retrouva finalement sur la rue principale d'Azabuza. A cette heure elle était peu fréquentée, marquant une rupture brutale avec l'ambiance enfumée et bruyante du bar. Fermant les yeux, elle inspira alors à plein poumons l'air frais de cette fin de journée. Rien de mieux que de ravaler sa frustration, pensa-t-elle avec ironie. Bien que catastrophiquement humiliante, cette entrevue avait au moins permis d'arranger les choses pour Makise. Elle s'était excusée, c'était l'essentiel.

La porte qui claqua soudain derrière elle rompit le semblant de calme qui régnait dans la rue. Intriguée, elle se retourna pour prévenir un éventuel danger.

L'homme du comptoir.

- Qu'est-ce que vous voulez ?, lança-t-elle sans politesse.

La toisant quelques secondes de son regard glacial, il ne prit pas la peine de lui répondre et l'attrapa brusquement par le poignet. Elle fut trainée de force dans un coin isolé : la ruelle adjacente. Cet endroit devait être maudit, pensa-t-elle, lasse. Là-dessus, elle se retrouva plaquée contre un mur, derrière une des bennes à ordures puantes. Classe.

Mais qu'est-ce qu'il lui voulait au juste ?

- Une fille ne vient pas dans un bar comme ça sans arrières pensées, pas vrai ?

Ce crétin avait lancé cette énormité avec une telle assurance qu'elle se retint de se foutre de sa gueule. Mais bon, autant rester un minimum polie.

- Ce que je venais faire là ne vous concerne vraiment pas, il me semble.

Elle tenta naïvement de se décaler pour se dégager, mais il lui bloqua le passage avec son bras. Décidément, il voulait vraiment se prendre un aller-retour dans la gueule. C'est hargneuse qu'elle l'avertit :

- Mon gars, je suis énervée. Crois-moi, t'as pas envie que je passe mes nerfs sur toi…

Il ricana sournoisement en se rapprochant d'elle subrepticement. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Elle attrapa alors le bras qui lui faisait barrage et plaqua le pauvre type au sol, lui faisant une superbe clé de bras. Elle se retrouva à le dominer de tout son poids, un genou placé sur son dos, gage de victoire. Elle ne put s'empêcher de jubiler et de lui susurrer à l'oreille :

- Tu piges ?

Mais malheureusement l'homme semblait avoir plus de force qu'elle ne l'avait estimé de prime abord. Il retourna la situation grâce à un mouvement technique et lui agrippa la gorge sans pitié. Les doigts de l'homme s'enfonçaient profondément dans son cou prisonnier, l'empêchant de respirer. Sa vue se brouillait petit à petit et c'est par reflexe qu'elle s'agrippa maladroitement à cet étau, voulant vainement le faire lâcher prise. Il la rapprocha de lui comme une poupée et l'avertit.

- Tu vas fermer ta gueule et te laisser faire.

Sidérée par sa naïveté, elle profita de ce moment d'inattention de sa part pour tenter sa chance. Elle lui adressa un grand coup de poing dans l'estomac puis enchaina avec un coup de genou dans les côtes. L'effet fut immédiat, il lâcha sa prise sur son cou, la laissant pantelante et essoufflée.

Son adversaire gémissant, elle en profita pour masser sa gorge endolorie. Elle lança difficilement, crachant ses poumons :

- Je déteste les ordres et encore plus ceux qui croient pouvoir m'en donner alors qu'ils ne sont pas en mesure de le faire !

Gin eut une pensée pour Izaki et se dit que ce pauvre type pourrait bien lui permettre de se défouler un peu. Elle asséna donc à l'homme un énorme coup de pied dans les parties sensibles. Autant l'achever et lui passer l'envie de recommencer au passage… Plié en deux, il rampait difficilement sur le sol en hurlant des insultes plutôt misogynes. Face à ce manque de flagrant de coopération, elle ne se retint alors plus du tout. Il avait beau tenter d'échapper à son courroux, elle le martelait de coup de pieds dans le ventre. Elle finit enfin par s'éloigner de lui, essoufflée.

- Tu connais le vieux proverbe : qui sème le vent… Ou plutôt sa version moderne : tu sais ce qu'elle te dit la putain de salope ?

C'est alors qu'elle lui assénait un ultime coup pour le sport, que la porte de la ruelle claqua de nouveau. Décidément, les choses se passaient en boucle dans ce trou rat.

Elle se sentit alors bousculée par quelqu'un. Un gars venait apparemment de se précipiter vers la grosse loque à terre en s'exclamant :

- Goujo ! Putain !

C'est la voix teintée d'appréhension qu'il continua à l'appeler pour le faire reprendre conscience. Quelques gars le rejoignirent sans oublier de la bousculer consciencieusement au passage. Gin, elle, était restée immobile, se préparant à ce qui allait arriver. Face à leurs regards haineux, elle tenta de se justifier.

- Il m'a cherchée, les gars, lança-t-elle en levant les mains innocemment.

- Putain, mais son nez est pété, et je suis sûre qu'il a une fracture aux côtes…, s'écria l'un d'eux, stupéfait.

Bon là il venait de gâcher sa tentative d'attirer une quelconque compassion. Comme si c'était possible ! C'est alors incrédules qu'ils dévisageaient le petit gabarit devant eux -Gin- puis le corps de colosse de leurs camarade. Voyant certains se relever en la fixant avec hostilité, elle ajouta sur la défensive.

- Ouais, bah il a essayé de me tripoter, alors... Pas de pitié pour les obsédés, finit-t-elle par trancher.

Soudain une voix derrière elle la glaça par son ton acerbe :

- Izaki ne vient pas, genre, de te donner des directives précises à l'instant ?, s'enquit-elle.

Sursautant, Gin se retourna alors, plus que méfiante. Elle n'avait pas remarqué qu'un groupe était resté à l'écart. Elle reconnut les acolytes du blond dont un qui était à sa la table et qui n'avait cessé de se foutre de sa gueule. Ce dernier venait de s'avancer, elle en déduisit donc que c'était surement lui qui venait de parler. Il était grand et bien bâti, la dépassant d'au moins une tête. Il était, si elle devait le décrire, banal. Ce genre de type normal qui se fond dans une foule en moins de deux. Ses cheveux bruns en bataille lui donnaient un aspect décontracté et son style vestimentaire était basique. Mais une chose réussit néanmoins à la marquer : ce regard hostile qui la toisait avec mépris. Il n'avait finalement rien à envier à tous ces délinquants types au look tapageur. Ces yeux gris la tuèrent sur place au point qu'elle du rassembler tout son courage pour se reprendre.

- Fallait que je me laisse violer, peut-être ?, répliqua-elle en le fusillant du regard.

- Ouais, ajouta-t-il simplement sur un ton désinvolte.

Outrée et fulminante, elle s'avança vers lui a grandes enjambées, prête à défendre son honneur. Nan mais où on était là ?, à Plouc land ? Elle s'apprêtait à lui assener une bonne gifle, histoire de lui remettre les idées en place. Mais c'est avec une facilité déconcertante qu'il anticipa son geste et attrapa sa main d'une poigne de fer. Tout en lui broyant la main, il la mit en garde.

- Ne crois pas que je suis au même niveau que les mauviettes qui te baisent.

Et sans plus de pitié, il lui adressa un puissant direct au visage. Étant toujours fermement maintenue et ne pouvant l'esquiver, elle reçut le coup de plein fouet. Le choc lui fit tourner violemment la tête en un craquement sinistre. Il l'avait de surcroit douloureusement atteint à la joue, déjà tuméfiée par les épreuves de la journée. Engourdie, elle vit néanmoins quelques chandelles avant de s'apercevoir au dernier moment qu'il allait récidiver. La jeune fille s'apprêta alors à parer de son poignet libre, usant de ses connaissances en aïkido, mais aucun coup ne vint…

Lorsqu'elle ouvrit les yeux de nouveau, ses prunelles surprises assistèrent à une scène insolite. Izaki était à côté de son agresseur, le fixant avec intensité et retenant sans grand effort son poing tremblant. Face au rappel à l'ordre silencieux de son chef, le brun, libéra avec aigreur sa prise sur le poignet de la jeune fille. Mais alors qu'elle ramenait son poignet endolori contre sa poitrine, le blond reporta son attention sur elle. Son visage demeurait impassible de prime abord. Cependant ses prunelles sombres étaient nuancées à la fois par une touche d'amusement mais aussi de colère. Quelque peu consterné, il lui demanda :

- Est-ce que tu m'as écouté, tout à l'heure ?

Elle acquiesça silencieusement, l'air dégoutée et amère. Se détournant de ce regard inquisiteur, elle ne le vit pas s'approcher pour lui attraper le poignet.

C'est sans vergogne qu'elle se retrouva balancée vers l'autre côté de la ruelle, ballotée et poussée comme un vulgaire objet. Elle tenta de résister, entre deux pertes d'équilibre, ne voulant pas se laisser emmener à l'écart par un homme aussi abject. En vain. Chacune de ses tentatives était contrée sans effort. Il lui suffisait de la pousser du bras pour lui imposer son rythme lorsqu'elle s'arrêtait et la question était réglée. Elle vacilla à plusieurs reprises face a ce rude traitement mais tint bon.

Jugeant apparemment l'endroit adéquat, il finit par la plaquer contre un mur. Au moins cette fois ce n'était pas à coté des bennes nauséabondes, il y avait du progrès. Il se rapprocha alors dangereusement d'elle, et lui chuchota a l'oreille :

- Tu sais ce que c'est, le châtiment chez Suzuran ?

Le souffle qui lui battait les oreilles la fit frissonner malgré elle. Gin essaya de dire quelque chose mais il ne lui en laissa pas le temps.

- Prends-nous un peu au sérieux, tu veux ?

- Il a essayé de…, contra-t-elle

- Oui, mais c'était mon gars. Et tu sais ce que je ferais, si tu n'étais pas la meuf de Makise ?

La fixant durement en laissant implacablement le silence s'installer. Apparemment cette fois-ci, il attendait une réponse : réponse qu'elle n'avait pas et qui la laissa donc en suspens. Il prit tout son temps pour mettre fin à ce supplice avant de répondre calmement :

- … Je t'obligerais à me faire ce qu'il voulait que tu lui fasses… t'as pigé ?

- Mais… T'es vraiment dégueulasse… putain…, souffla-t-elle, l'air scandalisé.

Il ne prit même pas la peine de lui répondre, se détournant d'elle avant de s'éloigner dignement. Gin, elle, restait encore sous le choc, le regard dans le vide, incapable de faire un geste. Et ce maudit frisson qui ne voulait pas la quitter. Dire qu'il était encore plus méprisable qu'elle le pensait, incroyable. Elle le sentit retourner, surement nonchalamment, vers ses hommes. Elle le vit alors s'approcher calmement de son agresseur, les mains dans les poches et son flegme habituel ne l'empêcha pas de lui lancer avec autorité :

- Reviens-plus ici… Je ne veux pas de violeur dans mes rangs…

- Izaki !, protesta-t-il la voix nasillarde. Elle m'a pété le nez et …

- Je m'en tape, le coupa-t-il alors, avant de lui donner un fabuleux coup de pied dans le visage, faisant craquer ses os dans un bruit peu ragoutant.

Le cri de douleur du malheureux résonna soudain dans la ruelle, sous les yeux de ses anciens camarades stoïques. Assistant à cette scène pathétique, Gin en resta bouche-bée. Il lui interdisait de le frapper et… ? Il conclut magistralement sous ses yeux ébahis, ignorant les gémissements plaintifs de son ancien acolyte.

- Voilà, réparé.

Le blond fit alors demi-tour pour s'approcher de nouveau de Gin. Il l'empoigna brusquement par le tee-shirt, la sortant de son inertie et la décollant enfin de ce mur crasseux. Ce geste rude lui dénudait complètement l'épaule, la faisant revenir à la réalité pour échapper a cette prise dégradante. Le regard pénétrant qu'il lui imposait à cet instant la dissuada de dire quoi que ce soit.

- Toi, c'est pareil, casse-toi.

La jeune fille vit rouge : ce mec lui donnait des ordres ! Gin le repoussa, frustrée. Elle se défit de son emprise et remit son tee-shirt en place d'un coup d'épaule. Mais bien que lui obéir lui était insupportable, il avait raison, elle avait bien assez trainé dans les parages. C'est donc sans se faire prier qu'elle avança dans la ruelle où le camarade d'Izaki, le brun, la regarda passer avec aigreur. Elle sentait encore battre la douleur due à son coup de poing sur sa joue. Ne pouvant vraisemblablement pas la laisser partir sans tenter de la rabaisser, il marmonna ironiquement :

- Putain, faudra que je demande à Makise comment il fait pour se taper une meuf pareille…, Quoique c'est Makise, tant qu'il peut fourrer sa queue, même un thon lui va…

D'autres y avaient laissé leurs peaux pour moins que ca. Jugeant avoir suffisamment bataillé pour la journée, elle tenta une approche différente mais tout aussi efficace sur ce genre de bouffon. Elle fit alors marche arrière et l'empoigna par le col, posant brutalement ses lèvres sur les siennes. Gin fit glisser lascivement sa langue dans sa bouche, puis joua brutalement avec celle du pauvre gars, complètement largué. Le gout âcre de tabac mêlé à la saveur forte de l'alcool fit brusquement irruption dans sa bouche. Elle retint un haut-le-cœur. Qu'est ce qu'il fallait pas faire pour leur clouer le bec …

Quand elle comprit qu'il commençait à apprécier la chose, sa main venant de se poser sur son postérieur, elle rompit tout contact pour lui susurrer à l'oreille, victorieuse :

- C'est pour ça…

Parfois, cela avait du bon d'être une fille, et l'air frustré de ce pauvre gars acheva définitivement de l'en convaincre. Quoiqu'on en dise, la manipulation était une affaire de femme.

Elle le poussa alors durement contre le mur, brisant définitivement l'érotisme de leur promiscuité pour le fusiller une dernière fois du regard. Sans pouvoir s'en empêcher, elle jeta un furtif coup d'œil dans la direction d'Izaki. Mais la ruelle était désormais vide.

Elle tourna les talons à vitesse grand V. Apres tout, on ne pouvait pas impressionner tout le monde.

Et surtout pas Izaki.


Elle se tournait et se retournait dans son lit, tourmentée. Elle n'arrivait pas à trouver le sommeil.

La petite pièce bordélique qu'était sa chambre était plongée dans une semi pénombre, faiblement éclairée par les premières lueurs du jour qui filtraient à travers des volets bancals. Seuls les frottements de ses draps et ses soupirs d'exaspération venaient troubler cette atmosphère matinale. Et dire qu'elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle avait été soumise à une trop forte agitation la veille et était restée fébrile depuis son retour chez elle. Il lui avait été impossible de trouver le sommeil, trop hantée par l'image d'un certain blond. Plus particulièrement, hantée par ses yeux bruns. Encore une fois, elle avait ressenti cette affreuse faiblesse face à lui, cette impuissance qu'elle n'avait pas ressentie durant des années. Pourquoi se sentait-elle comme une gamine qui ne connaissait rien des combats lorsqu'elle était devant ce mec odieux ? Elle se sentait perdue et honteuse de se laisser aller à chacune de leurs rares rencontres.

Et puis, il y avait ces facteurs perturbants à son sujet…

Apres tout, il avait « expulsé » le violeur, non ? Les mots rabaissants qu'il lui avait lancé précédemment n'avaient alors plus aucun sens. Ces menaces n'étaient donc que paroles en l'air ? Pourquoi aurait-il puni son agresseur en usant de la force sinon… ? Il n'avait probablement que voulu lui faire peur : surement pour que je les prenne au sérieux ...

Et cela avait formidablement bien fonctionné.

- Sale enfoiré blond, jura-t'elle alors en se retournant sur le ventre pour la énième foi, s'enroulant d'autant plus dans ses draps.

Elle enfonça son visage fatigué dans son oreiller, étouffant ses plaintes et sa frustration.

Pourtant, malgré leurs différents, une idée commençait à germer en elle. Une idée folle qui perçait parmi tant autres et qui la séduisait de plus en plus… Elle avait terriblement envie de l'affronter… Enfin plutôt, elle avait terriblement envie de lui mettre la pâtée.

Apres tout il avait la dégaine typique de ceux qui déboitent les autres sans s'en soucier. Typique ? Ce n'était pas vraiment le terme. A vrai dire, ses yeux semblaient le mettre complètement à part. Ces yeux bruns qui lui faisaient tant d'effet paraissaient éloignés de la réalité, indifférents à tout. Comme s'il n'avait peur de rien. Cet aspect de sa personnalité se traduisait aussi par son attitude. La logique voulait que tout combattant, évoluant dans un environnement aussi hostile qu'Azabuza, soit constamment sur ses gardes. Mais ce n'était pas son cas. Elle le revoyait clairement, évoluant avec aisance parmi les siens, les muscles outrageusement relâchés, ne craignant vraisemblablement rien ni personne.

Alors le combattre ? Quelle idée. Mais pourquoi pas, après tout ? Cela la tentait de plus en plus, comme une promesse alléchante de sensations rarissimes. Il devait être un adversaire vraiment stimulant.

Car invincible, vint la contrarier sa petite voix intérieure, l'arrachant sournoisement à ses rêves de combat épique. La voix ajouta, moqueuse : Enfin, invincible pour toi.

Elle se remit violement sur le dos, voulant échapper a ses pensées lorsque son image s'imposa de nouveau à elle, la narguant une fois de plus. Elle se fustigea de ne pouvoir le chasser de sa tête. Elle revit ses yeux profonds, son sourire narquois, ses cheveux sauvages et sa posture si… assurée. Elle l'enviait et le détestait pour ca, lui qui n'avait rien à prouver, à personne.

La sonnerie de son téléphone interrompit providentiellement ses pensées nocives. Elle se jeta littéralement sur sa table de chevet pour se saisir de l'objet divin, trop heureuse d'enfin trouver de quoi s'occuper après une nuit à tourner en rond. Elle lut le nom de Takashi sur l'écran et plaça vivement l'appareil à son oreille. Piteuse, elle lâcha dans un souffle :

- Allo ? Taka ? Je suis vraiment désolée pour… !

Un rire amusé perça a travers le combiné, la coupant dans sa lancée. La jeune fille se détendit aussitôt. Il n'avait pas l'air de lui en vouloir.

- T'as fait ce qu'il fallait… Gin. Izaki m'a dit que tu étais venue présenter tes excuses…

Gin déglutit. Alors comme ça il avait vu l'autre débile ? Se souvenant du déroulement désastreux de leurs dernière entrevue, elle demanda, soucieuse :

- C'est tout ce qu'il t'a dit ?

- C'est tout ce qui m'intéressait…

Bon, les meubles étaient sauvés, elle eut presque envie d'en rire de soulagement. Makise ne serait pas au courant des différents événements fâcheux qui lui étaient arrivés la veille et c'était tant mieux. Il continua de sa voix grave :

- Au fait…

- Ouais ?

- Pourquoi t'as dit que t'étais ma copine… ?

Et merde… La jeune fille se mordit brusquement la lèvre inférieure, rouvrant pour la énième fois sa blessure. Elle fut cependant quelque peu soulagée que ce soit le seul événement qui lui soit parvenu aux oreilles. La tentative de viol serait moins bien passée. Elle nuança alors ses propos d'une voix exagérément posée :

- J'ai pas dit que j'étais ta copine… Je n'ai juste pas démenti quand eux en ont parlé…

- Effectivement, Ubani m'a traité très joyeusement de cocu…, grogna-t-il alors de sa voix bourrue.

- C'est qui celui-là ? demanda-t'elle brusquement en fronçant les sourcils.

- Celui que t'as embrassé.

Elle pouffa nerveusement en se souvenant de sa tête d'ahuri. Elle mit de coté tout le dégout qui lui inspirait ce garçon pour répliquer, fière et rieuse :

- Ce mec avait trop la rage.

- Tu ferais mieux de ne pas jouer comme ça avec eux, Gin…

Cette dernière soupira face au ton sérieux utilisé par son ami.

- Rabat-joie. Je ne pouvais quand même pas laisser passer les insultes qu'il me lançait, ce crétin profond.

Makise ne releva pas et se contenta de soupirer, connaissant le tempérament de feu de la jeune fille. Gin en revanche préféra ne pas lui préciser la nature de ces insultes, sachant qu'il était directement visé. Elle omit également toute allusion à son altercation physique avec cet Ubani. Elle savait que Takashi s'énerverait à nouveau s'il apprenait qu'il l'avait frappée et la rouste qui aurait suivit aurait ensuite été mémorable pour l'autre imbécile. Quand bien même elle aurait volontiers apprécié le spectacle, elle ne voulait pas attirer les foudres d'Izaki sur Takashi. Il continua, dubitatif.

- N'empêche, tu sais, ils sont curieux à Suzuran. Les rumeurs se répandent comme une trainée de poudre…

Cette nouvelle la fit frémir de plaisir. Peut être que maintenant elle aurait plus d'opportunités de mener de vrais combats. Ne pouvant se défaire de son grand sourire, elle demanda entre deux rires :

- T'es sûr que c'est pas un lycée de gonzesses ?

- Je suis sérieux, cingla-t-il.

- Et alors ? Que veux-tu que ça me fasse… Je m'en tape des rumeurs, grogna-t-elle, sa bonne humeur la quittant petit à petit.

- Comme je te l'ai déjà dit, tu as tout intérêt à te faire minuscule, à présent.

Les avertissements de son ami finirent par la faire tilter et c'est la voix tentée d'anxiété qu'elle s'empressa de lui demander :

- Quoi ? Tu crois qu'ils risqueraient de venir au restaurant ?

- J'en sais rien, j'imagine que c'est possible…

Tous deux restèrent silencieux quelques instants, soucieux devant cette menace non négligeable. Ils ne permettraient pas, ni elle, ni Makise, que ces histoires atteignent le restaurant. Puis une voix étouffée provenant d'en bas la sortit alors de ses pensées. Gin tendit soudain l'oreille : sa mère l'appelait.

- Je dois te laisser Maki, ma mère m'appelle, dit-elle précipitamment tout en se débattant dans ses draps.

- Passe le bonjour…

- Ca marche... !, répondit-t-elle vaguement avant de raccrocher.

La jeune fille réussit finalement à sortir tant bien que mal de son lit, enfila rapidement un vieux sweat et dévala les escaliers.

- Gin ?, appela sa mère. Viens t'asseoir.

Elle s'exécuta, soudainement beaucoup plus méfiante face au ton sérieux employé par sa mère. Puis l'idée qu'elle ait eu vent de ses dernières escapades nocturnes lui traversa l'esprit, la faisant angoisser outre mesure. Elle s'assit donc silencieusement et docilement à une table de la cuisine. Celle-ci leur servait pour le restaurant mais aussi pour leur usage personnel. Elle était certes petite et ne permettait pas de faire des centaines d'assiettes, mais elle était suffisante et bien aménagée. De même elle s'état habituée au blanc industriel de ses murs et à l'inox de ses comptoirs.

Faisant profil bas, la jeune fille attendit que Kana se lance. Cette dernière sembla rassembler tout son courage avant de lui annoncer :

- Je vais probablement devoir prendre un second travail, le soir.

La jeune fille sentit immédiatement son dos se tendre douloureusement. Beaucoup de pensées fusaient alors dans sa tête, la rendant confuse. Perdue, elle ne put que baragouiner un « Hein ? » plus ou moins intelligible. Sa mère continua promptement :

- Tu comprends… On fait salle vide en ce moment et je perds beaucoup d'argent.

Stupéfaite, Gin ne sut quoi dire, laissant sa mère balbutier davantage d'explications.

- … et je pense que je vais demander à Makise de me trouver quelque chose : il est généralement bien au courant pour ce genre de choses.

- Maman…, coupa la jeune fille, prise d'une détermination soudaine. Je pense que je devrais le faire.

- Quoi ?, s'étonna cette dernière, prise de court. Pas question ! Tu as cours ! En plus, les jobs de nuit sont généralement interdits aux mineurs.

La jeune fille se redressa alors et fit les cent pas dans la pièce, concentrée et songeuse. Il était hors de question que sa mère endosse encore d'autres responsabilités ! Elle reprit sérieusement :

- Écoute… non seulement je crois que non seulement, ça me fera une bonne expérience… mais en plus je serais probablement avec des amis.

Elle finit par revenir précipitamment s'asseoir face à sa mère, choisissant soigneusement les mots pour la persuader. Elle ajouta prudemment :

- Et puis si je fatigue trop, je te le dirais et on arrêtera… Apres tout je suis en âge de travailler. En tout cas, je n'ai jamais eu de soucis scolaires malgré le restaurant…

Sa mère soupira lourdement, pesant vraisemblablement le pour et le contre. Hésitante, elle continua :

- Je ne sais pas… Gin, un travail c'est épuisant et…

- Fais-moi confiance ! Si ça ne va pas, je te le dirais immédiatement. Je suis jeune et j'ai de l'énergie à revendre …, s'exclama-t-elle avec une pose motivée.

- Bon… Mais…

- Je m'en charge. Et surtout, je t'en supplie, cesse de te faire du souci, Taka' sera surement avec moi… enchaina-t-elle, sentant les dernières barrières céder.

Kana leva les yeux vers sa fille, portant alors sa main à sa bouche dans une grimace tourmentée. La voix emprunte de chagrin, elle lâcha :

- Je m'en veux. Tu es si jeune et tu as déjà tant de responsabilités.

- Tu plaisantes ? J'adore, assura la lycéenne. Tu sais très bien comment je suis : si je ne m'occupe pas, je deviens folle.

Gin, souriante, déposa une bise sur la joue de sa mère avant de la serrer dans ses bras, en la rassurant. Elle sentit sa mère se détendre, évacuant sa culpabilité. Il avait toujours été normal qu'elles se soutiennent suite au départ prématuré du type qui lui servait de père. Il avait donc été impensable que sa mère se tue encore à la tache pour les faire vivre.

- T'en fais pas m'man, j'appelle Takashi et on verra ce qu'il va me proposer.

Quelques minutes plus tard, de nouveau dans sa chambre elle composa rapidement ce numéro qu'elle connaissait par cœur. Celui de Maki. Elle posa ensuite son portable contre son oreille en demandant :

- Taka'… ?

- Allo, ouais ? Gin ?

- J'ai besoin de ton aide.

- Oui ?, répondit-il sans aucune hésitation, ce qui mit du baume au cœur de Gin.

Elle continua, hésitante et soudain beaucoup moins assurée de sa collaboration :

- Il me faut un job de soirée ou de nuit.

- Qu'est-ce qui se passe encore ? Je te dis de te faire discrète et toi, tu cherches à te montrer le soir… commença-t-il, exaspéré.

Mais Gin ne le laissa pas finir son sermon en lui exposant brièvement l'urgence de la situation :

- On a besoin d'argent, Maki.

Il y eut un grand silence au bout du fil. Fronçant les sourcils face à cet inhabituel manque de réaction, elle l'appela de nouveau :

- Maki… ?

Puis sa voix sérieuse résonna alors dans le combiné :

- Le seul établissement sur Azabuza qui peut envisager de t'engager, c'est Dark Battlefield… A la plonge ou au service… Et tu n'iras pas sur un autre territoire, je te préviens.

Bordel… Évidemment avec la chance que j'avais …

- Très bien…, finit-elle par dire résignée et un peu nauséeuse tout à coup. Tu veux bien m'accompagner là-bas ? ajouta-t-elle avec une pointe d'inquiétude perçant dans la voix.

- Demain soir. On ira.

- Merci… Merci, Taka'… la gratitude transparaissant dans sa voix.

- Ouais, ouais, ça m'enchante pas vraiment là. Il faudra vraiment être très prudente, tu piges ?

- Oui, j'ai compris, assura-t-elle de sa voix la plus sérieuse. Encore merci et à demain !

Elle raccrocha, puis resta quelques instants perdue dans ses pensées. Elle finit par se coucher en se recroquevillant dans son lit.

Toutes ses pensées convergeaient vers une seule conclusion :

Quelle merde.


Le lendemain, Gin se leva tôt pour aider sa mère au restaurant. C'était le mercredi et les clients étaient plus nombreux, rassérénant quelque peu les deux femmes. Pourtant, Gin ne cessait de fixer l'horloge avec appréhension

Le soir, elle retournerait au Dark Battlefield avec Takashi pour obtenir un travail…

Le temps passa affreusement vite et sans qu'elle s'en rende compte, la nuit tomba. Le service venait de finir et pendant que sa mère terminait en cuisine, elle se préparait fébrilement. L'esprit ailleurs, elle sursauta presque lorsque Takashi frappa à la baie vitrée du restaurant, manquant de s'étouffer avec son dentifrice. Elle termina rapidement et dévala les escaliers à toute vitesse. Elle s'était habillée comme d'habitude avec son style débraillé, un jean noir usé et un débardeur. Elle ne savait pas vraiment quoi mettre pour un entretient d'embauche, elle savait juste qu'il fallait faire bonne impression. Quelle idée. C'était déjà exceptionnel pour elle de se maquiller, elle n'allait pas non plus faire plus. Elle s'était contentée d'un simple coup de crayon sous les yeux pour rehausser son regard. Être féminine ne pouvait que l'aider, non ?

Arrivée en bas des escaliers, elle croisa le regard dubitatif de son ami. Apparemment Makise se demandait encore si c'était une bonne idée de l'exposer ainsi au danger. Pour dire vrai, elle se posait les mêmes questions. Elle fit une bise à sa mère qui lui souhaita bonne chance, et suivit Takashi. Avant de partir, elle prit juste par précaution un sweat à fermeture éclair qui trainait dans l'entrée, histoire de ne pas reproduire la mésaventure avec Izaki.

D'ailleurs… Serait-il là ? Voilà la question qu'elle s'était posée un peu plus tôt en se démêlant difficilement les cheveux.

Tous deux plongés dans leurs pensées, les deux amis ne parlèrent pas beaucoup durant le trajet. La jeune fille avait le cerveau en ébullition. Elle échafaudait des plans en fonction des différents scenarios possibles à cette soirée, tous plus ou moins tragiques. De même les sourcils froncés de Makise trahissaient son inquiétude grandissante. Mais c'est en arrivant devant le bar qu'il se laissa aller aux recommandations. Takashi l'attrapa en effet par le bras et lui fit aussitôt jurer d'être la plus calme, patiente et prudente possible. Non seulement ne pas se battre pour ne pas se faire remarquer, mais également pour ne pas se faire virer. Car elle avait réellement besoin de ce travail, à n'en pas douter. Elle soupira, il lui en demandait beaucoup là.

Lorsqu'ils passèrent enfin la porte du bar, Takashi semblait encore plus tendu. Il scruta les environs un moment et finit par se détendre. Gin jaugea les alentours à son tour et comprit le soulagement de son ami : Izaki n'était pas là. En fait, le bar était presque vide. Mis à part quelques lycéens un peu trop exubérants, le bar était plutôt calme. Le concert de la veille étant désormais terminé, l'ambiance était beaucoup plus supportable. Le vieux barman les accueillit chaleureusement en reconnaissant Takashi. Commença alors le traditionnel échange de banalités, sur le temps, les cours et les affaires. Gin n'écoutait pas vraiment, trop absorbée par la contemplation des innombrables bouteilles face à elle. Comment ce barman pouvait-il s'y retrouver là dedans ? Les alcools étaient mélangés n'importe comment et disposés pêle-mêle sur des étagères qui montaient jusqu'au plafond. C'était le bordel. Finalement, elle se re-concentra sur Takashi lorsqu'il attaqua le sujet qui l'intéressait.

- Dis, t'as pas un poste à la plonge pour mon amie, Ryu ?

Le barman réfléchit à peine avant de répondre machinalement :

- J'ai ce qu'il me faut en cuisine… Je peux proposer du service en salle mais je vous préviens : ils abandonnent tous. A la fin je finis toujours par le faire. Les clients d'ici, comme vous pouvez vous en douter, sont pas des plus amicaux.

Il rit à sa propre blague, comme désabusé. La jeune fille ressentit soudain pour lui un élan de compassion. Comme quoi il n'y avait pas qu'à elle que ces gars menaient la vie dure ! Ils n'étaient certes qu'une bande de mômes qui jouaient à la gueguerre, mais quand le roi de la récré squattait la place, cela pouvait compliquer sensiblement les choses. Ca ne devait pas être facile tous les jours.

Mais soudain, elle s'interrogea. Le barman ne semblait pas la reconnaitre. Pourtant elle était venue la veille et n'était pas vraiment passée inaperçue. Peut-être qu'il se taisait parce que cela ne le concernait pas vraiment. Logique, avec toutes ces affaires de gangs et de mafia, on préférait se taire que se prendre une balle dans la tête juste à cause d'une simple bourde. La loi du silence devait vite s'apprendre ici bas. Etant plongée dans ses pensées perplexes et surement profondes, Gin ne vit pas Takashi froncer dangereusement les sourcils. Il prit son air le plus menaçant puis avertit le gérant de sa voix grave :

- C'est mon amie d'enfance, que ce soit clair. Azabuza m'appartient et si quiconque provoque une embrouille avec elle ou essaie de l'emmerder, je me chargerais personnellement de son cas.

Pour toute défense, le vieux barman lui rétorqua, à la fois compréhensif et impuissant :

- Makise, Izaki vient régulièrement ici, tu sais… Pratiquement tous les jours…

- Je m'en tape…, mentit-il allègrement en jetant un regard en biais à Gin. Il est ici, là ?

- Ouais… Dans l'arrière-salle, au sous-sol.

- Elle devra descendre en bas ?

Devant le silence de son vis-à-vis, Makise posa le poing sur le comptoir, léchant ses molaires droites dans une grimace assez pathétique. Cette dernière eut quand même l'air efficace et la jeune fille ravala un sourire victorieux. Son ami était génial.

- Non, je veux bien m'en charger, finit par déclarer le barman d'une voix éteinte.

- Parfait, dit Takashi en tentant de cacher son soulagement.

Gin s'était tu durant tout l'échange, elle avait bien fait apparemment. Alors c'était comme ca que se passaient les entretiens d'embauche ? Elle était épatée, ce n'était pas si difficile au final. Cependant, une information la fit soudain paniquer : Alors Izaki était ici en ce moment…

Son presque prochain patron se tourna alors vers elle, la coupant dans ses pensées et lui dit aimablement :

- Bon… Soirée d'essai. Tu peux commencer ce soir si tu veux, princesse… ?

Elle tiqua à l'entente du surnom inhabituel mais après tout… Pour une fois qu'un homme autre que Takashi la traitait avec gentillesse. Alors, passée la surprise, elle finit par agréer en répondant à son sourire.

Cependant lorsque Takashi s'apprêta à partir, il resta quelques instants en suspens, la mine contrariée. Il n'aimait vraiment pas l'idée de la laisser seule dans un tel endroit. Certes elle n'en menait pas large mais aux yeux de la jeune fille, le barman semblait déjà très sympathique. Elle lui offrit alors un sourire rassurant et l'encouragea silencieusement à ne pas s'en faire. Cela sembla marcher puisque quelques instants plus tard, elle se retrouva seule avec son presque futur patron. Il lui fit faire rapidement le tour de la salle, du comptoir et des « coulisses » -la cuisine- tout en faisant connaissance tous les deux. Il l'invita même à l'appeler par son prénom si elle le souhaitait : Ryu. Elle fit ensuite connaissance avec les deux cuisiniers, Tamaru et Hwang Tae-Min, deux étudiants dans la même situation qu'elle mais trop bavards pour qu'elle ne les supporte plus de cinq minutes.

De retour au comptoir et déjà plus à l'aise, elle commença à essuyer des verres tandis que Ryu lui expliquait comment leurs rôles étaient répartis. Elle écoutait religieusement ses paroles, hochant vigoureusement de la tête pour montrer qu'elle comprenait.

- Je remplis les verres si ce sont des cocktails, sinon, tu peux le faire. Ensuite, évidemment tu les mets sur un plateau et tu les emportes à leur table. Pour les plats, curry, ramen et compagnie, la lumière s'allume quand il faut aller les chercher en cuisine, expliqua-t-il tout en désignant une petite diode rouge sur le comptoir, non loin du distributeur de pailles.

- Pigé, répondit-elle, souriante.

- Comme je l'ai dit à Makise, tu n'as pas besoin d'aller au sous-sol. Sauf si évidemment nous sommes débordés, mais rassure-toi ça n'arrive jamais…

Quelque peu rassurée, elle continua sa tache alors qu'il retournait en cuisine passer un savon aux deux zouaves qui y faisaient un boucan de tous les diables. D'après ce qu'elle pouvait entendre, ils semblaient s'engueuler à cause d'œufs trop cuits. Les noms d'oiseaux fusaient et arrachèrent un sourire à la jeune fille. Décidément, elle retiendrait le magnifique « tu chies dans la colle mon pauvre vieux ! », très original et du meilleur effet. Elle remarqua qu'ils avaient l'air de se disputer souvent, tout comme Ryu semblait habitué à ces rappels à l'ordre sportifs. Le pauvre n'avait pas l'air d'être aidé. C'était pour dire, elle-même essuyait distraitement les verres, dos à la salle, l'esprit préoccupé par autre chose : Comment allaient réagir Izaki et sa bande en apprenant sa présence ici, alors que ce dernier lui avait ordonné de ne pas revenir ?

Heureusement, elle n'aurait pas à aller au sous-sol, comme Ryu venait de le dire. Elle aurait réellement perçu cela comme se jeter dans la gueule du loup. Elle jeta un regard méfiant à cet espace non visité : ces escaliers béants qui semblaient s'enfoncer jusque dans les entrailles de l'enfer. Bon, là elle s'emballait mais c'était tout comme. Ces escaliers étaient dissimulés dans un coin de la salle attenant au comptoir et menait apparemment à une salle plutôt bruyante. Décidément, elle ne voulait vraiment pas y mettre les pieds.

Perdue dans ses pensées, elle empilait distraitement les verres les uns sur les autres tout en fixant avec passion une lampe magma couleur indigo qui se trouvait à proximité. Les mouvements apathiques de la cire chaude la captivèrent jusqu'à …

- Putain… c'est une blague… ?

Sous le choc, elle faillit démolir la pyramide de verres qu'elle venait distraitement de bâtir. Le cœur battant de surprise elle se retourna vivement vers l'origine du trouble : Ubani !

Il la fusillait littéralement de regard hostile et lui lança avec dédain :

- Qu'est-ce que tu fous là ?

- Je travaille, répondit-elle, platonique, refusant d'entrer dans son jeu.

- Depuis quand ?

- Depuis ce soir.

- Tu le fais exprès ?

- Non.

Elle fronça les sourcils en le voyant afficher un sourire victorieux, et attendit la suite avec méfiance. Apres tout, il continuait à la fixer de ses prunelles glacées, un sourire hypocrite affiché sur sa face de cul.

- Izaki va te buter, chantonna-t-il finalement après ce combat visuel.

Refusant de se laisser envahir par la rage, elle tenta de garder son calme et enchaina froidement.

- Je n'ai pas eu le choix. J'ai des problèmes de rentrée d'argent. Je ne peux pas me permettre de passer mon temps à foutre ma vie en l'air comme tu le fais.

Ubani ricana d'une façon détestable, visiblement amusé par la situation. Non, plus que ca : il jubilait. Elle détestait vraiment ce mec. Et le voir réveillait le souvenir cuisant de ce coup de poing déloyal. Il se mit à l'aise au comptoir, s'y accoudant avec désinvolture en une pseudo-posture séductrice, son regard mauvais fixé sur elle. Elle se statufia alors en l'entendant distinctement lui donner son conseil.

- T'as qu'à tapiner.

Gin ne répondit pas, crispant un peu plus ses doigts sur son torchon dans l'espoir d'y essuyer sa haine. Il avait dit ca sur un ton tellement dégagé qu'il avait fait bondir de rage la jeune fille. Son sourire triomphant s'agrandit davantage lorsqu'il remarqua la fureur de la serveuse. Il insista alors encore, tentant surement de l'achever :

- Combien tu prends ?

Les mains de la jeune fille se mirent alors à trembler. Pour dire vrai, à ce stade elle ne savait plus vraiment si elle tremblait de haine ou de peur. Augmentant son malaise, Ubani se pencha au dessus du comptoir et approcha son visage de son oreille. Son odeur de tabac froid envahit son espace, la faisant frémir de dégout. Il lui susurra alors :

- Tu sais… Sango ? Il suffit de te mettre à genoux et de faire à ma queue ce que t'as fait à ma bouche la dernière fois…

Elle n'en pouvait plus ! Elle allait lui faire bouffer ses dents. Mais au moment même où elle allait laisser exploser sa fureur, Ryu surgit de nulle-part. Elle le regarda alors avec étonnement, réalisant qu'elle avait presque oublié où elle était.

- Commande en sous-sol, cria-t-il. Il me faut quatre whisky, deux vodka et deux gin.

Malgré toute sa bonne volonté, elle s'exécuta difficilement, ses mains agitées de tremblements terribles. Le débile avait certes reprit ses distances, mais la rage demeurait. Et elle avait beau tenter d'occulter sa présence, rien y faisait : elle enchainait les bourdes sous l'œil attentif de Ryu. Sournoisement, Ubani l'aida à verser correctement les boissons dans les verres, s'amusant au passage à lui frôler les mains d'une façon suggestive. Complètement ulcérée, elle décida de mettre le plus de distance entre ce taré et elle. C'est donc au moment où Ryu allait prendre le plateau pour le descendre qu'elle le lui prit des mains.

- Je m'en charge, Ryu-san, le rassura-t-elle avec un sourire crispé

Interdit, il la laissa faire. Gin n'avait pas la moindre envie de rester avec l'autre connard plus longtemps. Sur ce coup là, il l'avait vraiment poussé à bout et elle préférait fuir et mettre le plus de distances entre eux. Elle planta donc Ubani près du comptoir et partit en direction du sous sol, portant tant bien que mal le plateau chargé. Mais pour son plus grand malheur, l'Ubani la suivit, semblant aussi furieux qu'elle ne réponde pas à ses provocations.

Elle descendit consciencieusement les escaliers pour ne rien renverser, déjouant les plans du taré qui la suivait de près. Elle découvrit alors une salle basse de plafond, mais assez spacieuse. Des néons rouges encrassés rendaient l'ambiance assez glauque, voir oppressante, et la fumée des cigarettes n'arrangeait rien en opacifiant la pièce. Elle remarqua aussi que certains des éclairages pendaient dangereusement au bout de leurs fils décharnés, contrastant avec les lampes magmas design disposés sur les différentes tables. Des cibles étaient encore une fois disposées dans le fond gauche de la pièce, lui rappelant qu'elle aimerait y encastrer l'Ubani pour qu'il arrête de lui souffler dans le cou. Elle parvint tout de même à distinguer que la plupart des garçons étaient autour de la grande table centrale, jouant vraisemblablement aux cartes. Du poker.

Elle s'approcha d'eux, le cœur battant. Personne ne lui prêtait attention si ce n'est le fou furieux qui continuait de la coller. Elle finit par s'humecter les lèvres, raclant sa gorge sèche.

- Les commandes…, annonça-t-elle, tendue.

Sa voix féminine provoqua une sorte de silence en crescendo, chose rarissime. C'était comme si le temps s'était stoppé, lui offrant l'image ridicule de dizaine de visages ahuris tournés vers elle. Elle finit par regretter d'être descendue. Des grognements se firent alors entendre petit à petit de tous les côtés, accompagnés de quelques rires gras.

- Eh, Izaki…, l'interpella Ubani se mettant à coté de Gin, n'oubliant pas de la bousculer de son épaule au passage, regarde qui est la nouvelle serveuse…

Il rit de concert avec ses amis, fière de sa blague débile. Et c'est entre les exclamations, les éclats de voix et les rires qu'il la saisit fermement par les épaules et la présenta fièrement.

- Sango-chan !, clama-t-il, un de ses sourires hypocrites clairement affiché sur son visage blanchâtre.

Sous les quolibets moqueurs et les sifflements appréciateurs, elle se dégagea rageusement de l'emprise répugnante d'Ubani et alla déposer les verres sur la table, un par un. Elle se penchait précautionneusement pour disposer les verres devant des personnes… Au hasard… Bien consciente du fait qu'aucun des garçons ne perdait une miette de la vue qui leur était offerte.

- Ma parole, t'as vraiment envie que je me fâche, Sango ?, claqua soudain une voix proche.

C'est alors qu'elle le remarqua. Assis à sa droite, il parcourait son corps tendu de haut en bas, un air incrédule affiché sur son visage d'habitude inexpressif.

Elle se redressa prestement, calant le plateau sous son bras dans la foulée. Il était trop près, là… Gênée, elle se fustigea de ne pas l'avoir remarqué plus tôt. Comment avait-elle pu le rater ? Sa présence semblait brûler l'air. Elle se constitua une expression de froide indifférence et répondit à contre cœur :

- J'ai besoin de travailler… C'était le seul endroit…

Il la fixa longuement de son regard impénétrable, puis finit par prendre un des verres : du gin. Alors qu'elle amorçait un demi-tour, il lança sans vraiment prendre de pincettes :

- Besoin d'argent… ?,

- Je ne crois pas que cela te concerne…

Izaki esquissa un sourire perfide tout en reposant calmement son verre devant lui. Il reprit, condescendant :

- Effectivement, je ne suis pas vraiment concerné par des problèmes de fric.

Gin grimaça un peu en voyant Ubani s'écrouler de rire aux cotés de son chef. Piquée au vif et amère, elle lui demanda :

- C'est tout ?

Il reporta son regard sur ses cartes avant de les abattre sur la table. Ok, il se foutait vraiment d'elle.

- Full.

- Hahaha, perdu, Izaki. Quinte, se moqua l'un de ses camarades en abattant ses cartes dans un geste victorieux.

Et contre toute attente, le blond se redressa et quitta la table en lançant un vague « Je suis meilleur aux fléchettes… »

La jeune fille resta figée quelques instants, surprise de la réaction du blond. Izaki… Boudait ? Elle avait en effet cru déceler une infime nuance bougonne dans le ton employé par le chef de faction. Cette réaction passée inaperçue par les autres lui paraissait presque enfantine. Impensable. C'était tout simplement impossible que ce monstre de froideur puisse ressentir le moindre sentiment humain. Il s'approcha alors de l'une des cibles et en retira patiemment les fléchettes une à une. Finalement, il s'éloigna pour faire face à, de ce qu'elle avait pu en déduire, son jeu favori. Sentant le regard brulant de la jeune fille, il l'interpella de son flegme habituel :

- T'es encore là ?, lança-t-il avec indifférence.

La mâchoire de Gin se contracta douloureusement : Non, elle avait du se tromper. Ce type était imbuvable. Sans s'en rendre compte, elle se mordit la lèvre inférieure pour s'empêcher de répliquer et comme de coutume, sa lèvre s'ouvrit. Elle vit avec frustration un sourire goguenard s'étirer discrètement sur son visage. Il semblait apprécier de voir la jeune fille lutter pour se taire. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Elle agrippa furieusement son plateau et remonta les escaliers sans se retourner. Lorsqu'elle atteint la dernière marche, elle entendit distinctement la voix d'Ubani provoquer des ricanements.

- Au moins, on aura un cul à mater.

…Elle en avait déjà marre.


Elle allait tous les tuer.

En essuyant rageusement des verres, elle réfléchissait à la meilleure manière de s'y prendre pour les éliminer… Poser une bombe… ? Dans son esprit, Ubani explosa, faisant voleter dans l'air des morceaux de sa minuscule cervelle. Ce n'était pas vraiment la méthode la plus discrète, même si elle semblait très efficace. Mais trop salissante, non… Et le poison ? Elle se vit glisser dans leurs verres quelques gouttes de cyanure… Douloureux à souhait.

La jeune fille laissa échapper un rire sinistre avant de soupirer lourdement. Cette méthode était trop lente. Pourquoi n'avait-elle jamais de chance ?

Elle jeta un regard mauvais à ce maudit escalier, source de tous ses maux. Gin savait qu'elle aurait dû aller chercher les verres vides au sous-sol mais descendre lui paraissait insurmontable. Elle avait conscience qu'elle finirait par craquer un jour ou l'autre, mais il valait mieux que ce ne soit pas aujourd'hui. Car leur hurler dessus, voire les battre à mort –elle ricana-, aurait évidemment des conséquences funestes pour la préservation de son emploi. Effectivement, tabasser ses clients n'était pas le meilleur moyen d'être élue employée du mois. Même si Ryu avait l'air tolérant sur beaucoup de choses, ça, ça ne passerait pas. Et ils savaient. Oh oui, ils avaient pertinemment compris qu'ils pouvaient compter là-dessus et même pire : en jouer.

Quelle bande de petits vauriens !

Et puis quelle idée de se mettre dans une situation pareille aussi ?

- Gin ?, l'interpella soudain le barman.

- Oui ? sursauta-t-elle

- Tu veux aller chercher les verres… ou tu préfères que j'y aille moi-même ?, demanda-t-il, hésitant.

C'est alors que la jeune fille se mit à peser le pour et le contre. S'il y allait, alors ils auraient gagné. Car ils devineraient bien vite qu'elle n'avait pas eu envie de s'y rendre elle-même par peur ou autre sentiment inutile. Quoique ? Ils étaient tellement stupides après tout… Mais lui saurait voir clair dans son jeu... Pensive, elle arriva à la lumineuse conclusion que courir ce risque semblait idiot. Tant pis, elle finirait leur service pour cette fois mais n'y remettrait plus jamais les pieds par la suite.

Elle rassura donc le barman et opina du chef.

Alors qu'elle y pensait encore, beaucoup de garçons étaient remontés pour s'installer à l'étage, face à la scène. Elle n'était pas bien grande et venait d'être installée au fond de la salle pour accueillir le groupe. Ryu l'avait en effet informée qu'un concert commençait à 22h.

Mais Izaki et Ubani, eux, étaient aux abonnés absents. Ils devaient être encore en bas à faire elle ne savait quoi. Elle décida d'attendre leur retour pour éviter d'avoir à recroiser des types qu'elle détestait trop pour pouvoir garder son calme en leur présence.

Elle jetait fréquemment des coups d'œil à l'escalier, guettant le bon moment pour descendre. Pendant ce temps, elle continuait de faire le service des nouvelles tables avec de plus en plus d'efficacité. Elle prenait ses marques petit à petit. Elle réussissait même à ne plus entendre les railleries grivoises ou puériles des clients. Mais une fois que toutes furent servies et qu'elle n'eut plus aucune excuse pour ne pas descendre, elle se sentit mal à l'aise. Les deux cauchemars ambulants n'étaient toujours pas remontés. Par chance, au moment même où elle se résignait à subir leurs moqueries, elle vit Ubani émerger des marches et aller bruyamment rejoindre ses amis. Hésitante, elle fixa les escaliers vides pendant de longues minutes. Mais rien… Izaki ne l'avait pas suivi. Bordel mais qu'est ce qu'il foutait ce con ?

Gin finit par se diriger vers les marches, résignée ... Après tout, mieux valait profiter de l'absence d'Ubani. A choisir, elle préférait largement affronter la terreur du quartier que ce taré en puissance. La jeune fille attrapa donc un plateau au vol et descendit discrètement les escaliers, ralentissant sans pouvoir s'en empêcher vers les dernières marches. Elle avait l'impression de se diriger de son plein gré vers l'échafaud.

Une fois dans la salle toujours aussi enfumée, elle vit un Izaki qui lui tournait le dos, une fléchette entre les doigts. Lestement, il abaissa son bras et cette dernière alla directement se planter au centre de la cible. Gin devait avouer qu'il visait tout de même particulièrement bien.

Elle lui jetait des coups d'œil méfiant en s'avançant, vérifiant qu'il ne l'avait pas remarqué et s'attela a nettoyer discrètement leurs bordel. Relevant la tête entre deux coups d'éponges fébriles, elle se crispa de surprise : elle découvrit ses prunelles perçantes qui la dévisageaient. Il s'était retourné –probablement à cause du bruit qu'elle faisait- et l'avait surprit à débarrasser le plus silencieusement possible, les gestes comme urgents. Leurs yeux se croisèrent mais elle reporta aussitôt les siens sur la table, tentant de faire oublier sa présence.

Elle vida les cendriers, passa quelques autres coups d'éponge pour faire partir d'éventuelles tâches et saletés et blinda son plateau de tout ce qu'elle devait laver. Avant de partir, elle ne put s'empêcher de lever à nouveau les yeux pour vérifier qu'il ne la regardait plus. Mais pour son plus grand malheur, il n'avait pas bougé, s'allumant simplement une cigarette en la regardant faire. Lorsqu'il expira sa première bouffée, elle se ressaisit et attrapa le plateau surchargé de verres pour remonter. Elle préférait éviter d'avoir à redescendre.

Gin se dirigea vers les marches, tanguant un peu, craignant de tout renverser et priant pour ne pas avoir à faire le trajet en deux fois lorsque …

- T'as oublié quelque chose.

Les verres tintèrent alors bruyamment : Gin avait sursauté dangereusement lorsque sa voix calme avait vibré à ses oreilles. Elle était sûre qu'il avait bien fait exprès de l'interpeller au moment précis où elle allait disparaitre de son champ de vision. Histoire de la mettre bien en péril en lui faisant rebrousser son chemin. Quel petit …

Doucement, elle décida de se tourner vers lui, descendant quelques marches avec difficulté. Une fois bien ancrée sur ses jambes, elle l'interrogea froidement :

- Quoi encore ?

Pour toute réponse, il donna un bref coup de tête pour désigner le sol. Gin suivit son regard et y jeta un coup d'œil : des bris de verre. Enervée, elle lui demanda :

- Vous avez cassé un verre ? Vous pouviez pas le dire avant ?

Il ne se fatigua même pas à lui répondre.

Super, pensa-t-elle. Je vais donc tout de même le faire, ce deuxième voyage. Sale enfoiré de merde.

Elle se retourna de nouveau, progressant très prudemment dans l'escalier, et faisant s'entrechoquer les verres à chaque nouvelle marche. Enfin, elle déboucha à l'étage et amena prestement sa charge en cuisine. Tamaru tenta de lui raconter la dernière blague qu'il avait faite à son collègue, mais un simple regard suffit à le faire taire. Elle n'était pas d'humeur. Lorsqu'elle eut finalement expliqué l'histoire du verre cassé, Ryu lui tendit un balai complètement défriché, une pelle et une balayette. Il ne sembla pas s'en formaliser et lui recommanda juste de faire attention à ne pas se couper : il devait être habitué.

Gin redescendit ensuite calmement au sous sol. Elle alla alors directement vers les bris de verre en tentant d'ignorer Izaki du mieux qu'elle pouvait. Il s'était appuyé à la table centrale en une posture nonchalante et continuait de fumer. Encore une fois, il ne lui prêta pas attention lorsqu'elle traversa la pièce. Décidément ils allaient devenir forts à ce petit jeu tous les deux. Maniant le balai avec méticulosité, elle fit glisser les plus gros bouts de verre en tas dans un tintement sonore. Elle ne s'en fit pas lorsque le balai défraichi laissa tous les petits morceaux derrière lui… Elle s'accroupit alors pour finir à la balayette comme elle en avait l'habitude avec son travail au restaurant.

Mais elle avait beau avoir l'habitude de ce genre de choses, elle n'arrivait en revanche pas à se faire à l'idée d'être scrutée comme un animal de foire. A cet instant, elle sentait parfaitement une paire d'yeux perçants lui transpercer le dos sans pitié. Cette situation la mettait on ne peut plus mal à l'aise. Ici bas, il n'y avait qu'un silence ponctué par des frottements de balayette sur le sol et les expirations d'un fumeur.

Ce silence était si lourd.

Ne restant plus qu'une fine poussière brillante sur le sol, Gin se hâta de terminer… Mais avant d'amorcer un quelconque mouvement, elle voulu s'assurer que la voie était libre et posa alors furtivement ses yeux sur Izaki. Il la détaillait sans vergogne en inhalant une bouffée de sa cigarette, impénétrable. Lorsqu'il arriva à ses yeux et qu'ils échangèrent un regard, il ne sembla pas gêné le moins du monde d'avoir été surpris en plein matage. La jeune fille, quant à elle, se retint de faire un commentaire cinglant et se contenta de froncer dangereusement les sourcils.

Mais leurs yeux ne se lâchèrent pas pour autant. Elle le défiait furieusement de son regard noir alors qu'il la toisait avec intensité. Ce simple regard suffit encore une fois à provoquer des embardées progressives du cœur de Gin. Lui en revanche, restait impassible, et continuait tranquillement de tirer des lattes sur sa cigarette.

Bon là ca devient vraiment gênant, Pourquoi est-ce qu'il ne dit rien, bordel ?

Elle voulait se détourner mais qu'importe ses efforts, ils furent vains. Gin était tout simplement paralysée.

Un tintement clair résonna alors à ses oreilles, attirant son attention vers la source du bruit. Elle n'eut pas à chercher bien loin : ses mains tremblaient et les morceaux de verre s'entrechoquaient vivement dans la pelle. Tout portait à croire que son regard n'était pas étranger à ses tremblements. Sans plus attendre, elle saisit son matériel pour déguerpir, mais un raclement la pétrifia.

Gin jeta un coup d'œil méfiant au dessus de son épaule, figée. Il s'était carrément assis sur la table, tel un trône, se servant d'une chaise pour y poser ses pieds royaux. Rien de grave, donc. Mais elle redouta ce qui allait suivre en voyant très nettement le coin de sa bouche se soulever dans un sourire narquois. Il s'amuse, ce crétin.

Puis, sa voix grave résonna, nuancée cette fois par une once de malice qui surprit la jeune fille :

- Un verre de gin.

Elle se tourna complètement vers lui, un peu excédée et tout à fait déterminée à détromper ses certitudes. Il n'avait pas autant d'emprise sur elle qu'il se plaisait à le croire. Elle n'allait surement pas lui passer tous ses caprices et lui baiser les pieds. Ses tremblements n'y feraient rien, elle lui dirait le fond de sa pensée. De toute façon, elle sentait qu'elle n'avait pas peur de lui. Elle ne savait même pas vraiment pourquoi elle tremblait… était-ce simplement de l'excitation ? De l'adrénaline ? C'était la question, mais pour le moment elle ne comptait pas le laisser piétiner sa fierté. Voilà pourquoi elle lui demanda, feignant l'incompréhension :

- Comment ?

- Un gin, répéta-t-il en expirant de la fumée.

- Comment ?, insista-t-elle.

Izaki sourit et finit par la fixer avec froideur. Il écrasa ensuite sa cigarette consciencieusement dans le cendrier qu'elle venait de vider. Quel poseur franchement … Il reporta ses prunelles sombres sur elle pour engager un nouvel affrontement qui dura quelques instants. Mais cette-fois ci, Gin tint bon :

- Tu auras ton verre quand tu me l'auras demandé avec politesse, trancha-t-elle, absolument ravie de pouvoir le remettre à sa place en toute légitimité.

- Mais je ne te le demande pas, lança-t-il en fixant alors nonchalamment le plafond humide.

- Tu viens de…, commença-t-elle à protester.

- Je te l'ordonne, la coupa-t-il calmement, reportant son regard inflexible sur elle.

Gin laissa le silence s'installer, tentant de canaliser cette énergie qui bouillonnait en elle.

- Pour qui tu te prends, exactement ?, s'entendit-elle demander, la voix tremblante d'une rage mal contenue.

Mais elle n'attendait pas vraiment de réponse de sa part, à ce stade, elle s'en fichait. Elle était trop dominée par sa fureur et la honte pour aligner logiquement ses pensées.

- Ce boulot… Tu en as besoin, non ?

La jeune fille mourut alors d'envie de lui foutre une baffe et de lui hurler des insanités pour le remettre à sa place. Il saurait ainsi que sa pathétique menace, ou encore sa tentative de chantage, ne mènerait à rien. Mais elle se retint et ravala son agressivité. Il lui fallait penser à son travail, à sa mère. Elle se contenta donc d'hocher positivement la tête en serrant les dents à s'en broyer l'émail. Il continua en tranchant dans le vif :

- Alors fais-le.

Elle ne répondit pas et partit promptement en embarquant furieusement son matériel de ménage. La scène devait être comique pour lui, mais elle ne comptait pas en rester là. Gravissant les marches avec fracas, elle tenta de ne pas trop les marteler de sa haine. Oh oui, il savait parfaitement la mettre hors d'elle. Et il en profitait sans scrupules. Il devait aussi se réjouir de la voir dans l'impossibilité de répliquer tant qu'elle était dans ce bar. Mais c'était un fait, elle devait éviter la confrontation et ca lui était insupportable.

Après avoir rangé balai, pelle et balayette, Gin saisit un verre à la volée et y versa l'alcool à grandes lampées. Elle fixa le récipient d'un œil mauvais et hésita longuement à cracher dedans… Mais finalement, elle abandonna l'idée en croisant le regard surpris de Ryu… Quelques secondes plus tard, après être redescendue pour la troisième foi, elle posa fermement le verre à ses cotés, s'en renversant la moitié sur la main.

- Voilà, cracha-t-elle, amère.

Un verre pour le connard, un.

- C'était pas trop compliqué ?, ajouta-t-il finalement en embouchant une nouvelle cigarette.

- Tu ne feras pas toujours ce que tu veux de moi, répondit-elle avec aigreur.

Il la transperça de son regard sceptique, suspendant la flamme de son briquet devant sa cigarette. Il finit par arborer une moue narquoise, reporta son attention sur son zippo et enflamma l'embout de sa clope en inhalant.

- Ce serait donc dommage d'y prendre gout, non ?, expira-t-il, à nouveau moqueur.

- Sois pas aussi présomptueux, tu veux…

Il l'ignora royalement et reprit sérieusement:

- Comment va Makise ?

Ce brutal changement de conversation conforta Gin dans son impression : ce mec n'avait strictement rien à foutre de ce qu'elle pouvait lui dire. Autre preuve, il ne la regardait même pas.

- Puisque tu le demandes, ma présence ici ne lui plait pas vraiment.

- Tu m'étonnes, railla-t-il. Encore un à qui tu désobéis.

Izaki attrapa son verre et en prit une gorgée, ne lui accordant encore aucun regard.

- Il ne veut pas qu'on s'embrouille, continua t'elle.

- Tu devrais ne pas le vouloir, toi non plus… C'est dans ton intérêt, tu sais, lâcha-t-il avec indolence.

Gin vit rouge devant tant de suffisance : mais pour qui diable se prenait-il Cet espèce de salaud blond apathique !

Elle se rapprocha de lui alors qu'il reposait calmement son verre sur la table. D'un mouvement brusque, elle l'empoigna par le col. Leurs visages étaient à quelques centimètres mais cela ne sembla pas déranger le blond. Comme s'il ne s'était rien passé, Izaki étendit simplement le bras pour déposer sa cendre dans le cendrier. Un sourire railleur s'étira sur son visage alors qu'il plongea son regard dans ses prunelles rageuses.

- Tu veux te battre ?

Oh que oui !

Consciente de son emportement, elle se giflant mentalement pour essayer de reprendre le contrôle. Mais en vain, il l'avait bien trop énervée. Il représentait à cet instant tout ce qu'elle détestait et combattais depuis des années. Cette suffisance, cette arrogance et cette force qu'elle voulait surpasser. Alors au diable les convenances. Elle avait tant envie de le frapper qu'il lui semblait sentir sa haine lui brûler la peau…

Izaki afficha alors une mine dubitative tout en posant sa cigarette dans le cendrier. Il finit par reporter son regard vers elle, c'est à cet instant que tout dérapa... Ce regard qu'il venait de lui jeter n'avait plus rien d'inoffensif. Elle se sentit encore plongée dans cette dangereuse langueur qui la prenait en présence de cet homme. Elle en arrivait même à se demander ce qu'elle faisait ici, en bas, seule avec lui, à le menacer.

T'as envie de crever ?, lui chantonna intérieurement la petite voix sournoise qui faisait partie de son quotidien depuis qu'elle connaissait Izaki. C'est alors qu'elle se décomposa, d'embarras et de peur, elle ne saurait dire. Elle relâcha son emprise sur son tee-shirt, et se recula légèrement.

- Je ne voulais pas… vraiment dire ça…, finit-elle par dire, son hésitation ponctuée d'un rire gêné.

Mais il ne réagit pas, la toisant encore avec froideur. Lourdement, ses jambes quittèrent la chaise sur laquelle il prenait appui et se dressa de toute sa taille. Le cœur battant, la jeune fille le vit se rapprocher d'elle d'une démarche prédatrice. Elle recula instinctivement, voulant fuir la situation qu'elle avait elle-même provoqué. Cependant elle se stoppa net en croisant ce regard terrible qu'elle ne lui connaissait pas.

Une musique perça soudainement le silence pesant qui s'était installé au sous-sol, la faisant sursauter. La guitare et les paroles du chanteur lui striaient les oreilles. Il était 22h, le concert commençait. Elle reconnu rapidement Eternal Rock'n'roll des Street beats. Probablement une reprise mais ne chercha pas plus loin. C'était le dernier de ses soucis pour le moment.

Elle avait en effet d'autres problèmes. Un problème d'un mètre quatre-vingt, blond et dangereusement en colère. Les mains enfouies dans les poches, il se pencha pour mettre son visage à hauteur du sien. A cet instant leurs regards ne s'étaient jamais défiés avec autant de hargne, augmentant le rythme cardiaque de la jeune fille. Elle pouvait sentir son souffle heurter le sien avec force. A cet instant il devait savourer pleinement sa vingtaine de centimètres de plus. Indolent, il finit par demander :

- Sango, comment vais-je me justifier à Makise… ?

- Q-quoi ?, balbutia-t-elle, totalement paumée

Il était beaucoup trop près pour qu'elle puisse réfléchir convenablement. Elle ne pouvait en effet pas se concentrer sur autre chose que ses yeux sombres et sa bouche. Ses yeux inquiets ne sachant que regarder, alternaient entre les deux. Son visage bloqué était pour sa part animé en une mine troublée. Il continua calmement, la forçant à reculer davantage.

- Si je démolis sa petite-amie… Il risque de m'en vouloir, fit-il alors faussement peiné.

Gin resta bouche-bée durant de longues secondes. S'il le prenait comme ca, il lui fallait faire face. Une énergie nouvelle la submergea, surement la haine.

- Je ne sors pas avec Makise…, lança-t-elle, sentant le courage lui revenir. Et tu ferais mieux de ne pas trop parler, si tu n'es pas capable d'agir…

- Tais-toi un peu, coupa-t-il, la voix lasse. Avec tes deux, trois gesticulations, tu crois franchement avoir la moindre chance face à moi ?

- Parfaitement. Mes deux, trois gesticulations, elles te baisent, siffla-t-elle, piquée.

Il esquissa un sourire goguenard, visiblement très amusé par sa naïveté. Il se recula alors en écartant les bras, telle une invitation :

- Qu'est-ce que t'attends, alors ? Fais-toi plaisir.

Plutôt deux fois qu'une, connard… !

Serrant son poing à s'en faire blanchir les jointures, Gin envoya sans attendre un direct droit vers son visage. Sans surprise, elle le vit arrêter le coup dans une absorption digne des plus grands boxeurs. Mais ne voulant pas s'attarder, elle s'abaissa rapidement et tourna violement sur elle-même pour lui porter un coup de pied circulaire. Elle espérait le déstabiliser en touchant ses appuis, mais encore une fois, il esquiva. Sa hargne se trouva renforcée lorsqu'elle vit grandir ce sourire goguenard sur son visage hâlé.

De rage, la jeune fille se rua vers lui de toutes ses forces pour le mettre à terre mais il anticipa de nouveau et se recula de lui-même. Elle fut alors précipitée en avant à cause de son élan, lui faisant monter le rouge aux joues. Mais que se passait-il ? Pourquoi ne pouvait-elle pas le toucher ?

Elle enchaina différents mouvements en rythme avec le son endiablé du concert mais sans succès. Ces mouvements lui avaient pourtant assuré de nombreuses victoires… Au moment où il se retrouva dos à elle, elle tenta de lui envoyer un coup de coude retourné mais sans succès. Il para avec une facilité déconcertante et attrapa son bras avec autant d'aisance que si elle le lui avait tendu de bonne grâce. Il la retourna alors vers lui sans ménagement et neutralisa son membre furibond avec une prise efficace.

Gin secoua vivement son poignet, tentant de se soustraire à l'emprise implacable qu'il lui imposait. Mais il ne parut pas gêné une seule seconde par ses gesticulations et se contenta de lui tordre lentement les bras, sans se presser. Savourant sa position de force, Izaki la fit se contorsionner sous son impulsion et la jeune fille dut suivre ses mouvements pour ne pas se déboiter l'épaule. Elle étouffa du mieux qu'elle pouvait les gémissements de douleur qui naissaient dans sa gorge.

Cherchant une solution, elle crocheta sa jambe avec une technique de Kick-boxing en vue de lui donner un coup de pied au ventre. Mais encore une fois, il anticipa et lui relâcha le poignet juste à temps pour lui saisir la jambe. Comme prévu, elle fut déséquilibrée, vacilla et fatalement, s'étala a terre.

Mais comment peut-il anticiper toutes mes attaques ? C'est comme s'il lisait dans mes pensées…, s'effara-t-elle, le nez au sol.

Elle n'avait pourtant pas dit son dernier mot et en deux temps, trois mouvements, elle était de nouveau sur ses pieds. Elle opta alors pour l'attaque directe en se jetant littéralement sur lui. Mais alors qu'elle s'était préparée à l'esquive de son adversaire, et à l'enchainement efficace qui allait avec, celui ci n'esquissa pas le moindre mouvement. Ils se retrouvèrent donc tous les deux à tomber à la renverse en un amas de membres indistincts. Ils roulèrent au sol, emportés par leur élan jusqu'à ce que la jeune fille atterrisse sur lui, en position de force. La surprise passée, elle arma son bras pour le frapper au visage de toutes ses forces.

Mais un craquement particulièrement sinistre résonna alors a ses oreilles, suivit d'une douleur fulgurante. Elle ne put retenir une puissante exclamation de rage, étouffée par le solo de guitare qui faisait trembler les murs.

Gin détourna ses yeux embués de larmes de douleur… Son poing droit s'était littéralement enfoncé dans le sol cimenté, se fracassant avec violence contre la surface dure. Elle avait mit toute sa force dans ce coup et désormais elle n'avait plus aucune sensations dans sa main. Son membre ne semblait plus vouloir répondre à ses directives, se contentant de déverser des trainées de sang. Ses os du métacarpe devaient tous être au minimum fêlés et ses phalanges proximales devaient, quant à elles, être dans un état encore plus désastreux…

Ce n'était pas la première fois qu'une telle erreur se produisait, mais jamais de manière aussi violente. En effet, Izaki avait tourné la tête juste à temps. Désormais il regardait les dégâts avec détachement…

Elle tenta de ramener son membre paralysé contre sa poitrine pour calmer les élancements, mais c'était sans compter sur son adversaire qui décida de prendre les devants. Elle redressa son visage pour le fusiller du regard lorsqu'il lui saisit les poignets pour l'immobiliser, les serrant avec une force raisonnable mais suffisante. Gin ne put étouffer une plainte de douleur alors qu'il lui semblait qu'il broyait ce qu'il restait de sa main.

Izaki la jaugeait, de nouveau impassible. Une pointe d'agacement dans la voix, il demanda :

- C'est tout ? Tu as fini ?

Fulminante, elle agita ses poignets plus vivement encore pour se dégager et lui faire ravaler cet air supérieur.

- Enfoiré de merde !, jura-t-elle.

Il esquissa un sourire narquois.

- C'est plutôt minable de devenir vulgaire parce qu'on est mauvais à quelque chose, hein Sango…

- La ferme !, cria-t-elle en se débattant avec violence. Lâche-moi, putain !

La voyant devenir hors de contrôle, Izaki renversa la situation sans effort particulier et la plaqua au sol sans scrupules, intervertissant leurs positions. Il prit soin de maintenir ses mains sur le béton pour l'immobiliser définitivement.

- Je ne te lâche pas tant que tu ne seras pas calmée, dit-il simplement, la dardant de ses yeux bruns.

- Comme si je pouvais me calmer avec toi au dessus de moi, sale-

- Oui, oui, on se passera des détails de tes fantasmes… la coupa-t-il, un rictus condescendant affiché sur son visage.

Elle avait beau être dominée par le corps de son ennemi, elle ne pouvait laisser passer un tel affront. A cet instant, elle n'hésita plus et balança sa tête en avant pour lui envoyer un magnifique coup de boule. Leurs fronts se heurtèrent dans un choc violent, étourdissant un peu plus la jeune fille. Mais le jeu en valait la chandelle, il l'avait cru trop douillette pour utiliser ce genre de techniques : grave erreur. Pour le battre, tous les coups étaient permis. Izaki parut stupéfait quelques secondes, mais ne la relâcha pas pour autant. Au contraire, il la plaqua au sol avec un peu trop de fermeté et pesa de tout son poids sur une Gin furibonde.

- Tu es furieuse contre moi ou je rêve… ?, la nargua-t-il en la transperçant de ses yeux terribles.

- Tu crois ? réussit-elle a ironiser.

Sans attendre, elle concentra ses efforts sur ses jambes pour tenter de se dégager. Elle les libéra et chercha lui envoyer un coup de genou bien placé en le privant de ses attributs masculins.

Mais soudainement, elle se sentit saisie par les épaules avec fermeté et décollée du sol avec une facilité déconcertante. Sans vraiment comprendre ce qui se passait, Gin se retrouva plaquée ventre au mur, la joue collée sans pitié contre le béton.

Elle sentait désormais la pression du torse de son ennemi contre son dos, la compressant davantage contre la surface froide. Izaki la tenait en clé de bras, lui bloquant tout mouvement, et appuyait joyeusement son poignet blessé contre le mur. Il serrait sans réticence sa main et encore une fois, Gin ne put retenir un gémissement de souffrance.

- Tu es sûre que tu sais te battre, Sango ?, railla-t-il alors.

Elle ne répondit pas, mortifiée. Où était passée sa vitesse… ? Sa force ? Ses années d'entrainement ? Elle n'avait jamais autant perdu le contrôle d'un combat. Le regard dans le vague, elle cherchait des réponses.

- Je ne comprends pas, murmura-t-elle dans un souffle, bien plus pour elle-même que pour lui.

- C'est la différence entre ton niveau et le mien, c'est tout… conclut-il calmement.

Il la retourna alors face à lui, la plaquant toujours au mur. A cet instant, toute envie de résister avait quitté la jeune combattante, perdue et abattue. Elle essaya de ne pas céder à l'envie de le regarder en gardant les yeux résolument baissés en une attitude soumise. Affronter la défaite lui était trop insupportable. Mais elle ne tint cependant pas longtemps, sentant le regard brulant d'Izaki posé sur elle.

Elle regretta immédiatement d'avoir cédé et serra douloureusement les dents de haine. Il jaugeait en effet sans vergogne le corps féminin qu'il tenait prisonnier. Il était comme tous les autres. Sans qu'elle ne sache pourquoi, cette pensée l'attrista. Il remonta enfin jusqu'à ses yeux, après avoir passé un temps insolent à évaluer sa poitrine, et lança ironiquement :

- Tu pourrais me battre, si tu le voulais vraiment…Tu as les atouts pour, railla-t-il soudain.

Qu'e- Quoi ?

- Qu'est-ce que tu veux dire, espèce d'obsédé ?

Izaki arbora un sourire éloquent qui laissa la jeune fille sans voix :

- Tout ce que je dis, c'est que je ne t'empêcherais pas d'essayer…

- T'y crois vraiment ?, cracha-t-elle finalement. Tu me dégoutes tellement que notre proximité me donne envie de gerber !

Il trouva alors très amusant de se coller à elle en une étreinte très suggestive, glissant lentement son nez sur sa joue cramoisie. Son visage aux côtés du sien, il rapprocha subtilement sa bouche de son oreille. Elle fut parcourue d'un frisson interminable lorsqu'elle y perçut son souffle chaud. La situation lui échappait complètement. Ses épaules se crispèrent brusquement alors qu'une chaleur langoureuse apparut dans le creux de ses reins.

- Qu'est-ce que tu attends pour me repousser, alors… Sango ?, lui susurra-t-il.

Elle remarqua alors qu'il ne tenaillait plus ses poignets, la laissant au final libre de ses mouvements. Il encadrait simplement son visage de ses avants bras posés contre le mur, attendant juste une réaction de sa part…