Le ciel était gris. Gris et froid. Outre la pluie qui martelait le sol et le bruit des voitures qui roulaient dans les flaques d'eau, il n'y avait pas de bruit. Aucune forme de vie, rien. Seulement la pluie, qui était froide à vous en geler les os.
Je m'arrêtai devant ce qui ressemblait être une boutique de vêtements abandonnée. À l'intérieur de la vitrine, je pouvais y voir un mannequin, ainsi que quelques toiles d'araignées inhabitées. Ça devait être là. Je regardai autour de moi, de crainte d'être vue en train de parler à ce fichu mannequin. Mais il n'y avait personne.
-Um... Bonjour je.. je venais voir ma grand-mère.
Discret, le mannequin bougea un doigt et me montra la porte d'entrée, que j'empruntai, en trouvant cette façon de faire bien étrange.
L'intérieur n'avait rien d'un magasin de vêtements abandonné. Au centre de la pièce, il y avait un kiosque d'information, ou quelque chose du genre. Tout le monde y faisait la queue, mais aucune de ces personnes ne semblait être dans un bon état. Un homme avait maintenant une tête de poule et pondait des oeufs sans arrêt. Plusieurs d'entre eux étaient gravement blessés, d'autres semblaient simplement absents. Les ignorant, je regardai l'énorme pancarte qui indiquait les services qu'il y avait dans les différents étages de l'hôpital. Je me dirigeai vers l'escalier que je montai comme si je le connaissais bien. Arrivée à l'étage, je parcourrai les couloirs interminables, remplis de gens aussi malades les uns des autres. Je trouvai la chambre que je cherchais au bout de quelques minutes. La 416. Je cognai nerveusement et poussai la porte déjà entrebâillée. Au fond de la salle, couchée sur un lit de draps blancs, ma grand-mère était là. Silencieusement, je m'approchai de son chevet.
- Grand-maman ? murmurai-je, en l'approchant. C'est moi, Sophia, me reconnais-tu ?
Ma grand-mère émit un grognement et me fixa, le regard vide. Vide. Comme sa mémoire. Elle avait de la difficulté à me reconnaître, je le voyais bien. J'avais tant souhaité que rien de tout ça ne soit réel, mais semblerait-il qu'on ne peut tout exiger au bon Dieu, si vraiment il y en a un.
Je m'assis au pied de son lit et pris sa main dans la mienne. Fragile, froide. Comme la pluie qui tambourinait à l'extérieur. Je ne savais que ressentir au contact de sa peau contre la mienne. Autant m'amenait-elle du réconfort qu'elle ne m'inspirait que tristesse. Ma grand-mère n'était plus des nôtres, plus vraiment. Sa mémoire l'avait quitté, juste après que l'un des stupides sortilèges de mon si merveilleux frère ait rebondi. Mais non, ce n'était pas de sa faute, cela ne l'était jamais de toute façon. Il est si facilement pardonnable, le pauvre.
- Ma petite ... Tu veux bien me raconter une histoire ? Personne ne vient jamais me voir...
Je souris faiblement à la requête de ma grand-mère. Bien sur. Bien sur que je lui raconterais une histoire, même si je n'en avais pas à raconter. Je lui racontai donc des souper de familles, des anecdotes sur sa propre vie qu'elle nous racontait jadis, lors des repas en famille. Je ne lui parlai pas d'Ernie, de la séparation de mes parents. Je lui parlai seulement de souvenirs heureux.
Une boule se forma dans ma gorge alors que ma pauvre grand-mère s'endormait, au fur et a mesure que je lui racontais sa propre vie. Être heureux. Un concept qui m'avait quitté, depuis un moment. J'avais oublié ce que ça faisait, l'insouciance. J'avais oublié à quel point c'était beau. Bien plus beau que la souffrance qui m'habite. Que je trouve belle aussi, pourtant.
Belle dans sa laideur. Belle dans ce qu'elle me faisait vivre. C'était sans doute les moments les plus intenses de toute ma vie. Mais bon. Qui me croira sur ces paroles ? Je n'ai que quatorze ans, après tout.
Je regardai ma grand-mère, qui elle, avait réellement vécu. Elle dormait à poings fermés, dans un état si paisible que je l'enviais. La boule dans ma gorge était énorme. La voir ainsi me faisait mal, si mal. Elle ne se rendait compte de rien, elle ne savait même pas qui j'étais, même si j'ai passée toute ma vie avec elle.
Assise sur ses genoux à manger du gâteau, dansant avec elle, passant mes soirées à lui parler de tout, de rien. C'était cela qui me manquait. Son rire, sa présence, sa conscience, sa mémoire. Par ce fichu sortilège, tout avait disparu. Il ne lui restait plus rien. Que l'innocence, celle d'une enfant. Le genre d'innocence qu'une personne de son âge ne devrait pas avoir. Celle d'une enfant.
Elle oubliait tout. Nos visages, sa propre vie, qui elle était. Mais ce qui était pire, c'était qu'elle oubliait même parfois d'aller aux toilettes. Le plus triste dans tout ça, c'est que personne n'y peut quoi que ce soit pour elle. Il faut attendre qu'elle meure. Et c'est tout.
Mais c'est long, si long ! Comment peut-on souhaiter une si terrible et longue attente pour une femme qui ne vit plus ? Je ne lui souhaitais pas la mort, loin de là. Mais je préférais cette option à celle de la voir comme elle était là. Légume, sans plus.
J'en voulais à Ernie. Je lui en voudrais toujours éternellement pour ce qu'il a fait. Que ce soit un accident ou non, je m'en fiche. Il a causé la perte de la personne que j'admirais le plus au monde. Mais bon, Ernie était si parfait, dans tout ce qu'il faisait, qu'après tout, " ce n'était qu'une erreur, ce qu'il fait rarement". Mais moi, je n'y croyais pas. Ce qui me choquais le plus dans tout ça, c'est qu'il ne semblait même pas éprouver le moindre remord pour ce qu'il avait fait. Du moins, je ne l'avais jamais vu se sentir intéressé par le fait de venir la visiter. Cela ne faisait qu'une semaine qu'elle était dans cet état, mais il me semblait qu'il aurait pu se sentir plus coupable que ça. Parce que non, l'amnésie ne se guérit pas comme ça. Et leurs répercussions chez les autres encore moins.
Ma grand-mère me manquait, dans son entièreté. Ma main touchait la sienne, mais je savais que tout était vide en elle. Vivante, certes, mais c'était tout juste. J'aurais tout donné pour la ravoir auprès de moi. J'aurais tout donné pour ressentir du réconfort, en cet instant précis. J'aurais tout donné, absolument tout, pour qu'elle redevienne comme avant.
Je lui aurais raconté mes peurs, mes angoisses, mes tristesses. Elle m'aurait réconforté. Et elle aurait pu faire de même.
Mais non. Elle ne se souvenait de rien. Et elle dormait, paisiblement, oubliant probablement ma présence. N'en pouvant plus, j'éclatai en sanglots. Et je pleurai, pleurai. C'est une médicomage qui est venu me voir, en fin d'après-midi, pour me dire que je ferais mieux de rentrer à la maison. Je n'en avais pas envie. Depuis que Maman n'était plus là, la maison était devenue pour moi un lieu à éviter à tout prix. Et je savais qu'en rentrant, mon père serait fâché. Et qu'encore une fois, ce sera moi la fautive. Mais qu'importe.
Je restai au chevet de ma grand-mère jusqu'à minuit à pleurer comme une madeleine. Je sais qu'elle s'est réveillée à plusieurs moments, mais elle ne m'a rien dit. Je la sentais m'observer, sans rien dire. Mais j'ai continué de pleurer, encore et encore. J'étais faible. En général, j'avais assez honte de le montrer, mais cette fois-ci, c'en était trop.
Dehors, il avait arrêté de pleuvoir. Je le voyais au travers de la fenêtre. Je jetai un dernier regard à ma grand-mère, que j'avais toujours considéré comme la plus belle femme qui pouvait exister sur terre. J'étouffai un dernier sanglot, approchai mon visage mouillé du sien et lui soufflai un dernier :
- Je t'aime grand-maman.
Je restai ainsi pendant quelques secondes, avant de sentir deux mains douces écarter mon visage du sien. C'était elle. Elle m'adressa un sourire désolé, avec un regard mêlé d'incompréhension.
Mes efforts étaient vains. Elle ne se souviendrait jamais de moi. Jamais. C'était terminé pour elle. Il me fallait retourner à la maison. Enfin, c'est ce que les médicomages m'ont dit.
Si j'avais été plus forte, si seulement. J'aurais pu faire en sorte qu'elle se souvienne. Mais non. Quelques mois plus tard, et il était trop tard. Elle avait rendu l'âme.
Je te souhaite de reposer en paix, grand-maman. Tu l'as bien mérité. J'espère que de là-haut, tu te souviens enfin. Que tu te souviens de moi, de tous les bons moments qu'on a vécu. Je pense à toi tous les jours, tu me manques et ça me tue. Je t'en prie, veille sur Papa. Il souffre, depuis le départ de maman. Ne lui en veut pas. Surveille-nous. S'il-te-plaît... La vie en bas n'est plus la même sans toi. Tu étais ma seule source de bonheur, de sérénité. Mais tu es partie, par la faute à Ernie. Ne m'en veut pas de le détester. Il t'a arraché la vie. Je ne peux pas m'éterniser en souhaits, je sais que c'est malsain. J'écris ceci et j'ai la gorge nouée, nouée comme elle ne l'a jamais été. Un vide s'est installé en moi, à l'endroit où je te gardais. Je te demande pardon pour tout. Mais par dessus tout, profite des instants que tu passeras là-haut. Je te rejoindrai bientôt, je te le promets. Je t'aime.
