La première nuit avait été terrible. Clarke en avait peu de souvenirs tant son esprit lui avait joué de tours sous le contrôle de la douleur et de la fatigue. Quatre jours étaient passés sans que la douleur l'ait quittée. Elle essayait de ne pas penser à son frère et aux Jeux, mais c'était peine perdue. Tout le monde en parlait dans le district. L'excitation montait à l'approche de son retour. Le retour de la gagnante. Rares étaient les tributs qui revenaient au District Neuf victorieux. Alors forcément, ils l'attendaient avec impatience. Les tributs de cette année étaient aimés dans le district, et il avait été difficile pour tout le monde de les voir partir pour une mort certaine. Personne n'avait cru en voir revenir un. Sauf Clarke.

Clarke n'avait eu que l'espoir pour la réchauffer et si ç'avait été loin d'être suffisant, aujourd'hui elle avait froid. Si froid qu'elle ne sentait plus son corps. La douleur était là, et elle avait peur de la réveiller si elle s'approchait trop près des flammes. La douleur était assez lourde comme ça, inutile de l'empirer.

Elle s'arrêta au milieu du champ et posa ses ustensiles. Les blés étaient hauts, la moisson aurait bientôt lieu. Elle s'assit sur le petit chemin de terre qui traversait le champ pour laisser passer les agriculteurs. Un petit chemin juste assez grand pour y laisser passer des personnes. Elle cueillit un épis de blé et le posa sur le sol, traçant les bords d'un visage tout autour. Aden. Il lui manquait terriblement, et elle savait qu'il lui manquerait toujours. La douleur ne partirait jamais vraiment.

- Clarke ?

L'interpellée se tourna et découvrit Octavia, debout à quelques mètres d'elle. Elle fit un signe qui indiqua à Octavia qu'elle pouvait rester. Celle-ci vint s'asseoir à côté de Clarke, jetant un regard discret au dessin.

- Monty m'a dit que je pourrais te trouver ici. Je ne t'ai pas vue ces derniers jours. J'étais au tri.

Clarke ne la regardait pas, se contentant d'écouter les paroles de son amie. Il était vrai qu'elle ne l'avait pas vue ces derniers temps. Il n'y avait pas cours l'été et Octavia avait été assignée au tri des récoltes, dans un grand bâtiment à la bordure du district.

- Comment vas-tu ?

Sa question avait suivi un silence lourd de sens. Clarke en aurait peut-être voulu à Octavia si cette question évidente lui avait déjà été posée plusieurs fois. Mais ça n'avait pas été le cas. Toutes les connaissances qu'elle avait croisées dans le district ne lui avaient jamais demandé comment elle se sentait, pour la bonne raison qu'ils connaissaient déjà la réponse. Clarke allait mal, et on le voyait quand bien même elle faisait tout son possible pour le cacher.

- Merci, dit-elle à Octavia sans répondre à la question.

D'abord confuse, Octavia hocha la tête et la posa sur l'épaule de Clarke, laissant le silence faire la conversation. Elle avait compris que Clarke ne pouvait pas encore parler de ses sentiments, mais qu'elle lui en était tout de même reconnaissante pour avoir osé lui poser cette question. Pour Clarke, c'était un mince réconfort, mais elle espérait qu'avec l'addition de ces minuscules moments réconfortant, elle se sentirait mieux. Cela prendrait du temps, mais elle savait que ses amis étaient là pour elle.

Elle était restée à l'abri des hauts blés près d'une heure et demie avant de se remettre au travail. On ne lui avait accordé de temps pour faire son deuil. Au district, on devait travailler. C'était comme ça. Et puis, de toute façon, Clarke n'aurait pas arrêté de travailler même si on le lui avait demandé. Elle s'occupait l'esprit en travaillant. Cela l'empêchait de se noyer dans ses larmes.

En fin d'après-midi, elle quitta les champs pour retourner chez elle. Entraînée par la foule qui s'écoulait dans les allées, elle se retrouva sur la grande place. Elle essaya de s'extirper de la masse de gens sans y parvenir. Elle ne voulait pas rester là. Elle voulait rentrer chez elle. Ce rassemblement était la dernière chose qu'elle voulait, car elle détestait ce à quoi le district entier était venu assister. Elle n'eut pas d'autre choix que de regarder les quatre personnes, élevées sur la même estrade qui avait servie à l'annonce des tributs, se présenter devant la foule. Mais ce rassemblement n'était pas pour les quatre personnes. Juste une, bien particulière. La gagnante de la cinquante-troisième édition des Hunger Games. Lexa, dont le regard trouva immédiatement celui de Clarke au milieu de centaines d'autres personnes. Pourtant, Clarke était loin, plus petite que les autres personnes l'entourant. Cela n'avait pas empêché Lexa de la remarquer. Elle ne saluait pas la foule qui l'acclamait. Elle se tenait debout, stoïque, sans un geste ni un mot. Mais son regard était déjà de trop pour Clarke, qui utilisa la force de sa rage pour s'extirper de cette foule excitée.

Sans se retourner une seule fois, elle rentra chez elle, monta dans sa chambre, et s'enferma une nouvelle fois. Mais cette fois, la douleur s'était décuplée.

Elle descendit dans la cuisine une heure plus tard. Sa mère était dans la salle à manger, près du feu qui semblait partager leur tristesse au creux de la cheminée. Clarke attrapa quelques légumes dans le bac entouré d'un grand filet de toile et les posa sur la table, en saisissant l'un d'eux pour débuter sa série de lavage et épluchage. Faire à dîner l'occuperait. Elle n'avait pas très faim, et elle doutait que ce fût le cas pour sa mère qui aurait déjà fait à manger pour elles si elle en avait eu le courage, mais au moins ses mains étaient occupées. Et de toute façon, il fallait manger un peu. Clarke ne se laisserait pas mourir. Son combat contre la mort durerait aussi longtemps que possible.

Le bol encore chaud dans sa main, Clarke vint le déposer à côté de sa mère. Cette dernière tourna légèrement la tête, offrant à Clarke un faible hochement de remerciement. Sa mère était ailleurs mentalement, alors Clarke décida de ne pas la déranger plus longtemps. La solitude pouvait parfois être réconfortante.

L'enterrement eut lieu le lendemain. Clarke et sa mère choisirent de s'asseoir en plein milieu des spectateurs, et non devant comme la famille du tribut le faisait habituellement. Elles ne voulaient pas être vues dans le seul but d'attirer la pitié des autres. Une cinquantaine de personnes étaient venues, ce qui était un nombre plus grand que pour les tributs des années précédentes. Aden était vraiment apprécié. Clarke baissa la tête quand la boîte de bois commença à s'enfoncer dans la terre. L'enterrement serait court. Pas de grande cérémonie. Tout le monde devait retourner travailler. Beaucoup n'avaient pas pu venir car ils ne pouvaient pas se permettre de quitter leur travail, même pour un court moment. Clarke ne remercierait jamais ceux qui sont venus voir son frère une dernière fois, mais c'était quand même un beau geste de leur part.

Elle déposa un épis de blé sur la terre encore fraîche. C'était plus symbolique qu'une fleur pour eux. Quand elle se retourna, elle aperçut une personne l'observer parmi toutes les autres. La rage lui monta aux joues et vint lui griller les tempes. Elle tourna les talons et partit pour retirer toute chance à Lexa de venir lui parler.

Cet effort ne fut pas suffisant, puisque la silhouette de Lexa apparut d'entre les blés en fin d'après-midi, alors que Clarke inspectait le champ comme elle se devait de le faire chaque jour. Quand elle aperçut Lexa, la même rage lui donna le tournis.

- Clarke, il faut qu'on parle...

Celle-ci l'arrêta d'un geste pour l'empêcher de faire un pas de plus dans sa direction.

- Tu n'as toujours pas compris ? Je ne veux pas te voir.

Lexa reçut la réplique avec calme. Elle s'attendait à ce comportement et le trouvait cohérent avec la situation.

- Laisse-moi expliquer...

- Il n'y a rien à expliquer, trancha automatiquement Clarke. Tu as emmené Aden en finale, tu l'as sacrifié pour t'offrir la victoire, et aujourd'hui tu oses te pointer à son enterrement. N'essaie plus de me contacter, et laisse ma mère en dehors de tout ça. Si tu penses que je t'en veux elle te tuerait sans hésiter quitte à y laisser sa vie.

Clarke n'avait plus d'air à la fin de son monologue mais elle respirait normalement pour ne pas se montrer vulnérable. Pas devant Lexa.

- Deux minutes, c'est tout ce dont j'ai besoin, Clarke. C'est important.

Elle insistait, et Clarke se sentait de plus en plus mal. Refoulant des larmes qui ne demandaient qu'à s'enfuir de ce corps souffrant, elle lança une phrase qui, elle l'espérait, serait la dernière échangée avec Lexa.

- Deux minutes, c'est tout ce que je n'aurai plus jamais avec Aden. Je suis heureuse de savoir qu'il a passé ses derniers moments avec toi, juste avant que tu le tues.

Elle se tourna, faisant mine de se baisser pour vérifier la qualité du sol, et entendit Lexa quitter les lieux. La réplique de Clarke lui avait fait l'effet d'un coup de poing en pleine figure qu'elle trouvait bien mérité.

Clarke envoya son poing fermé s'enfoncer dans la terre, s'assurant que Lexa était bien partie avant de s'effondrer.

Lexa tient Aden fermement contre elle. Elle sait que c'est ce qu'elle doit faire. Elle n'a pas d'autre choix. Elle ne veut pas le faire. Elle prend sur elle, son bras gauche retenant le garçon tandis que sa main droite tient au creux de sa paume le manche d'un couteau. De biais, elle peut quand même recevoir un dernier regard du garçon. Elle aimerait tout lâcher et mettre un terme à sa vie pour le sauver, mais cela ne fonctionnerait pas, elle le sait. Alors qu'elle renforce sa prise sur le couteau, Clarke irradie ses pensées et son cœur se serre. Elle ne peut plus respirer. Il faut en finir, maintenant. Attendre est inutile. En un geste convaincu, elle lève sa main droite et transperce la tempe d'Aden avec la lame. Le corps d'Aden sursaute en un spasme. Son cerveau meurt. Ainsi, Aden n'a pu avoir mal. Et si ç'avait été le cas, alors ça n'avait pas duré longtemps. Lexa tient le corps contre elle, incapable de le lâcher. Elle s'effondre, assise sur le sol avec ce garçon dans les bras. Elle aimait beaucoup Aden. Elle l'avait tué.

- Le District Neuf a son vainqueur, Lexa Woodson !

C'est la seule phrase qu'elle entend. Elle sait qu'elle devrait être heureuse d'avoir survécu à cette abominable arène, mais elle ne le peut pas. Pas quand Aden est mort dans ses bras, tué par sa propre lame.