Crédits - Erik Kripke
Base - Supernatural
Rating - T
Avertissements - Du sang un peu partout, des monstres qu'on découpe. Du symbolisme qui tache. J'ai quand même élevé le rating.
Note - Chapitre fort en émotions, avec un style plutôt expérimental. Je précise aussi que cette fic contiendra cinq parties, chacune abordant le Purgatoire d'un point de vue différent et que les interactions centrées sur le pairing sont relativement mineures. Aussi, je n'ai pas encore eu le temps de répondre à vos reviews mais elles me font très chaud au coeur, merci à tous ! Bonne lecture :)
En espérant toujours,
COMÉDIE DE LA SOIF
- L'Esprit -
Chansonnier, ta filleule
C'est ma soif si folle
Hydre intime sans gueules
Qui mine et désole.
Particules déchaînées dans la poussière l'eau du ruisseau est claire, malgré la crasse qui s'attèle à sa peau ruisselante. Il y a plongé ses mains trop longtemps, comme pour s'étourdir, et déjà elles sont molles, déjà elles sont engourdies par la fraîcheur de ce lieu, crevassées et décharnées. Quelle faiblesse, tout de même, dans ces appendices si puissants – il connaît leur pouvoir, à ces mains, les mêmes qui fabriquent et tuent sans discerner.
Tout est frais ici le vent et la neige qui ne tombe pas, les feuilles d'automne qui tapissent le sol fatigué, la barbe qui lui a poussé sur le visage et les trous dans l'imperméable de Jimmy Novak, son armure de fortune, un souvenir bienveillant peut-être de son humanité apprise.
Il a de la chance que Dean l'ait gardé.
Il se surprendrait à boire à même l'eau claire si sa gorge sèche l'étonnait encore. Les anges n'ont soif que d'une chose, Hosanna, et cette source-là s'est tarie depuis longtemps, depuis que Père a cessé de caresser leurs ailes du revers de sa main, depuis que Michael a tourné son regard sur lui-même et que le chant de Lucifer s'est coloré de haine. La source est tarie et le ruisseau est sec mais cette eau-ci qui lui coule sur le visage échoue à le désaltérer.
Oh, bien, il survivra ! Il a vécu de pires tourments.
Dans sa retraite vagabonde, Castiel pense souvent au Jardin, aux orchidées et au jasmin qui en couvraient les murs, aux primevères transparentes et aux arbres fruitiers, les grésillements sur la ligne qui traduisent les plaintes. Joshua le regarde avec un brin de condescendance et le renvoie dans les bras de la garnison – « Tu n'es pas un jardinier, Castiel, tu ne comprends pas » – et c'est la grâce de Balthazar qui l'entoure quand il s'est mis à trembler d'avoir enragé les archanges, sirène d'alarme qui résonnent contre les murs blancs du Paradis.
Je suis désolé, je suis désolé, pardonne-moi, pardonne-moi Dean –
Ceux-ci se sont tus, bienheureux, trop préoccupés par leur soif pour comprendre quoi que ce soit d'autre. Il était peut-être trop jeune ou vierge de sens pour comprendre alors il aimerait retourner voir Joshua pourtant, lui expliquer peut-être à quel point il s'est trompé. « J'ai appris, tu vois, à faire pousser des fleurs j'ai appris la terreur qui nous vient quand nous tenons des vies aussi fragiles au creux de nos doigts. »
Joshua serait fier, peut-être – autant qu'un ange peut l'être et ils sont fiers, parfois trop, parfois bien assez pour détruire une planète entière et parier leurs propres honnêtetés pour devenir des dieux.
C'est simple, le Purgatoire : il y a l'eau, la terre, l'air froid et les rayons d'un soleil qui n'existe pas pour venir traverser le temps sans prendre le temps de le réchauffer.
Le Paradis lui manque.
Aucune fleur ne pousse par ici.
L'air entre les arbres est une chanson solitaire, une note qui glisse sur le travers de ses cordes vocales, do ré mi et fa dièse, un cantique pour se rappeler, Alléluia, que Dieu est bon, que Dieu est grand, que Dieu est absent lorsqu'on l'appelle depuis les confins du monde.
Alléluia et gloire à nos fins du monde, dit le cantique qu'il vient d'inventer. Le Purgatoire est une prison comme une autre, maquillé sous des traits honnêtes que même le Paradis ne possède pas. L'endroit a une touche salement intouchée, une pureté inviolée jusqu'ici alors un temple que ni ange ni démon n'était en droit de fouler avant que l'humanité vorace ne vienne y planter son drapeau. Ici règne la loi du sang et du meurtre, telle qu'elle fut tracée dans les premières lignes de la Création, car la mort vient inévitablement avec la vie et le seul moyen pour des immortels de mourir est de s'entre-dévorer.
C'est beau et brutal, les brouillons imparfaits et authentiques de son Père, et contempler les arbres figés, la terre dure et l'eau froide le comble d'une tristesse qu'il sait impossible à tarir.
Castiel se demande, en observant les ruines sous ses pieds, si Dieu n'a pas préféré les Léviathans aux anges, après tout.
Si la pureté de cette prison ne vaut pas mieux que les barreaux dorés de la sienne.
Chanter et plus haut, jusqu'à irriter les ondes qui font vibrer la vapeur, jusqu'à que ce que l'air explose et qu'il ne reste plus que sa solitude. Chanter et davantage, car on oublie trop souvent que leur premier langage a été la musique, qu'ils ont trop longtemps chanté leur amour pour Dieu et que ça a fini par leur monter à la tête, à pourrir leur Grâce et à gangréner leurs ailes, contemplez Lucifer et son amour jaloux, contemplez Michael et son amour aveugle, contemplez les péchés de vos pairs, contemplez nos erreurs et faites-en des différentes.
Apprendre à voler sans les chaînes qui vous entravent, mes enfants, et quelle importance combien de mondes vous condamnez sur le chemin de l'apprentissage.
Castiel a songé un jour ou est-ce un souvenir des premiers temps il a songé à des mots qui soupirent, « J'aurai aimé que vous soyez libres » et à l'illusion d'une sérénité qui n'est jamais venue en même temps que la terre promise.
(Les anges n'ont pas besoin de respirer, n'est-ce pas dommage, n'est-ce pas.)
Laisser la soif le dévorer ou les Léviathans le trouver, les mêmes qui réclament leur vengeance aux quatre coins du Purgatoire, les mêmes qui cherchent l'ange qui foule ce sol impie avec une rage qui les consume il court, toujours plus haut et en amont du ruisseau, une traînée de sang laissée sur le plancher d'humus derrière lui et des trous dans l'armure de Jimmy. Ses pieds sont nus depuis longtemps les aiguilles des sapins s'impriment dans sa chair et tirent des minuscules pointes de sang sur ses plantes.
Cela fait mal, « un mal de chien » diraient les mortels avec un sourire goguenard. Marcher dans l'eau froide soulage un peu, endort plus qu'autre chose. C'est une sensation utile, à défaut d'être agréable.
Il pourrait les guérir, il suppose.
« Où est donc passé ton mortel, Castiel ? » taquinent les gueules béantes, juste avant qu'il ne les frappe de sa lame et décapite les têtes visqueuses. Elles font gicler le sang noir sur le manteau de Jimmy il en avale quelques morceaux, épanche la substance sur ses lèvres plus par dépit que par nécessité, sans que la soif ne cède d'un pouce.
La fin de l'errance qui les a conduit jusqu'à lui ou la fin d'une chasse à l'ange qui s'est étirée sous la clameur des arbres : au bout du compte, c'est là leur récompense, finir étalé sur les lèvres impures d'un renégat du Paradis, d'un exilé même ici, dans le pays des solitaires, au milieu des monstres morts de soif.
(La soif du sang, sans doute, miserere mei Deus, pardonnez-moi mon Père car j'ai péché, je suis tombé du ciel, je suis tombé de mon trôné, je suis tombé amoureux tout à la fois et j'ignore encore quelle faute me rend le plus coupable.)
Un prix modique à payer pour quiconque invoque Dean Winchester en ce bas monde.
Ses pieds le font toujours souffrir.
Penser à Dean quand il s'y surprend, penser à la dernière fois qu'il l'a vu, effrayé et hurlant à plein poumons au milieu du Purgatoire, hurlant son nom alors que Castiel courait déjà à la poursuite des Léviathans, entraînant ceux qu'il le pouvait dans sa course effrénée. Une maigre longueur d'avance qu'il lui a donnée là car le Purgatoire n'est qu'une prison comme une autre mais il sait que ce n'est l'affaire que de quelques secondes de déterminer qui vit et meurt dans ces sous-bois.
Plus que sa propre liberté, plus que sa propre envie d'étancher sa rage dans le sang des Léviathans qui l'ont enfermé ici, plus que le poids de l'eau contre sa glotte, il tient à ce que Dean vive.
Il n'a pas pris le temps de faire demi-tour.
Malgré tout, les épines et l'eau claire, la terre froide et l'air qui crépite, le chasseur lui manque. Ses blagues pitoyables lui manquent, sa veste trouée et son odeur de poudre lui manquent, ses mains maculées d'entrailles et ses dents rougeoyantes de sang lui manquent. Ses yeux verts lui manquent – nul doute qu'ils seraient ternis par la lumière trop pâle, aujourd'hui, nul doute que la fièvre et la soif l'ont rendu blême ou empressé de découper tout ce qui se tiendrait sur son chemin, de taillader dans les chairs dures des monstres et de repeindre ce paradis blême avec leur sang.
Il serait curieux de voir une telle toile. Il y a beaucoup de questions qui entretiennent sa curiosité ennuyée ces derniers temps – étrange combien la solitude élève ce besoin de toucher, ce désir presque aveugle de se perdre dans les moindres contacts – par exemple, l'envie d'entendre autre chose que le chant rauque qui sort de sa gorge ou celle de sentir autre chose que le sang ou l'eau glisser entre ses lèvres.
L'envie de pouvoir répondre autrement à la question que tous ses ennemis lui posent, ces mots flûtés qui narguent sa conscience entre des dents acérées, avant de s'effondrer contre les arbres morts.
« Où est ton mortel, Castiel ? »
« S'il est malin, loin d'ici, » répond l'ange en essuyant sa lame salie contre le tissu de sa chemise.
Ce souhait-là, Castiel le sait, tient plus du vœu que de la réalité.
Alléluia, Eh-eh-oh Eh-oh, et qu'il soit un jour béni celui qui vient en Ton Nom, celui qui descend de sa croix et apprend à marcher avec des clous dans ses pieds. Qu'il soit béni, celui qui saigne sur notre salut puisse-t-il nous apprendre à redevenir des optimistes !
Alléluia, Hosanna, au plus haut des cieux !
L'eau lui monte jusqu'à la gorge et Castiel chante à s'en étriper la voix.
Tristesse, délicatesse du temps qui nous accorde trop de place pour refaire nos propres choix lorsque la nuit se dilate il connaît trop bien la profondeur de ces moments solitaires où l'humanité s'endort sans scrupules. Le Purgatoire en est tapissé, encore davantage que le Paradis, peut-être parce qu'il n'y a guère d'autre occupation que celle du meurtre. Même les monstres doivent se lasser d'avoir les mains couvertes de poussière et de sang Castiel sait qu'il s'en fatigue et il n'est qu'un monstre avec des ailes, après tout.
Oh, refaire sa vie dans le calme des mares, se morfondre sur ses propres choix en arrachant les épines incrustées dans ses pieds – quel privilège ennuyeux délivré aux impuissants. Castiel s'y adonne, par dépit ou par désir, la soif rend la frontière un peu floue.
(Cela va ainsi, une ronde de dernières phrases qu'il s'invente à dire, à raconter aux êtres qui ont parsemés ses voyages elles viennent avec des sentiments qu'il connaît trop bien et pas assez mais avant tout, elles sont teintées d'un regret presque omniprésent.
Ce n'est pas une prison si on ne regrette pas d'y être, après tout.)
La lumière blafarde vient toucher le ruisseau Castiel laisse ses mains s'y bercer, engourdie par la caresse du froid. Il a déjà bu, ses lèvres sont encore humides et pourtant, il a envie de s'y replonger.
(A Joshua, il dira qu'il a compris, enfin, qu'il comprend la majesté qui se terre dans les choses éphémères et qu'il se sent parfois plus proche de Dieu en frôlant les pétales d'une fleur ou le dessin imparfait d'une tache de rousseur.
A Balthazar, il étouffera ses regrets et ses excuses dans le creux de sa gorge. Il n'existe pas un jour qui passe sans qu'il se flagelle de sa perte inutile.
A Jimmy, il soufflera « Pardonne-moi » au creux de son oreille, penché sur sa frêle silhouette humaine comme il l'a un jour été, loin d'être prêt à rétrécir sa vision du monde à celle que capturaient les yeux bleus de l'humain.
A Anna, « Tu avais raison ». Elle n'aura pas besoin de plus.
A Lucifer, s'il le peut encore, si la Cage ne l'a pas rendu fou, éventré ce qui lui reste de Grâce et de raison pour en décorer ses murs à Lucifer, à l'Ange tombé et qui l'a regardé sans comprendre au milieu d'un cercle de flammes, il dira « Tu avais tort ».
A Sam Winchester, le meilleur d'entre eux, il parlera de sa fierté de le compter parmi leurs amis, rien que pour avoir le privilège de lui arracher un sourire.)
Le froid a gagné sa gorge, endormant son chant sous ses propres poumons le silence reprend ses droits bien-aimés tandis que l'eau le paralyse. Cette menace a quelque chose de rassurant, quelque part, ou peut-être est-ce parce qu'il est déjà mort au plus profond des eaux, une fois.
Cela ressemble vaguement à un chez-soi.
Pour moi, je vous baptise dans l'eau en vie du repentir.
(A Dean, il crève de dire et il doit se mordre les doigts jusqu'au sang pour se retenir, avaler la chair et l'eau pour éviter de s'étouffer sur ses propres mots : « Sois un idiot, une fois encore. Viens me chercher. »)
Il vient, évidemment, marchant dans la lumière comme s'il en était drapé, glissant sur le sol avec l'aisance de tous les monstres qui ont jadis foulé les rives de cette clairière. Pourtant, le sourire qui marie son visage n'a rien de monstrueux – monstrueusement humain, peut-être, mais cela reste un autre témoignage. Il vient, un sourire éclaté sur ses lèvres béates, pâles, les mêmes que le sang sur son visage sublime. Il vient, la lame à la main, un sauveur sans marques ni couronne d'épines et un nom dans le silence qui berce leur deux silhouettes.
Il vient, son pas déchirant le voile de la lumière et Castiel n'a jamais été autant convaincu que, quelque part, son Père a entendu ses prières.
« Cas. »
Gloria In Excelsis, Béni soit-il, Gloria In Excelsis Deo !
Il vient vers lui sans que cela soit possible et brusquement, leurs corps se pressent, leurs mains s'enchevêtrent et la bouche de Castiel est couverte, enfin, couverte par des lèvres que le sang a rendues pâles, l'eau et le sang aspiré par le néant qui les sépare, enfin, il entend une autre voix que celle de son chant plaintif curieusement, elle sonne comme une malédiction dans la perfection que le silence garde.
Une délivrance.
« Je t'ai trouvé. »
Prisonnier de la bouche de Dean Winchester, Castiel sent quelque chose naître en lui.
Ou peut-être mourir.
(A son Père, à Celui qui l'écoute et qui préfère le silence depuis si longtemps, il dira « Je n'ai plus de regrets. »
Il apprendra à marcher sans ses ailes.)
Gloria !
Eh-eh-oh,
Eh-oh !
