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Chapitre I
« Of Laws and Memories »
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6 Janvier 2025 – Aberdeen, Écosse
« J'aimerais mettre ce sentiment dans une bouteille », murmurait une voix grave et basse dans son oreille. « Comme ça, quand j'en aurai envie, ou besoin, il me suffira de l'ouvrir pour me soûler de toi. Toi, moi, et ces draps pour le restant de nos jours… »
À contrecœur, Rose Weasley ouvrit les yeux. Le cœur battant, elle chassa bien vite le rêve à la fois doux et amère qui l'avait réveillée. Elle se glissa hors de son lit sans perdre de temps, repoussant l'épaisse couette mauve au bout de ses pieds.
Elle traversa la chambre et s'engouffra dans la salle de bain annexée, qu'elle partageait avec son petit frère lorsqu'il n'était pas à Poudlard – il reprenait les cours aujourd'hui, mais exceptionnellement, en raison des circonstances, c'est leur tante Ginny qui les conduirait lui et Lily à la gare ce jour-là, et c'est pour cela qu'il avait passé la nuit chez les Potter. Rose avait obtenu ses ASPIC l'année précédente et avait fait la fierté de ses parents lorsqu'elle avait été embauchée par la Gazette du Sorcier avant même d'obtenir ses résultats. En soi, cela n'avait rien d'extraordinaire puisqu'elle avait harcelé avec une certaine persévérance le fameux quotidien depuis qu'elle avait neuf ans et que la directrice de Poudlard, le professeur McGonagall, lui avait signé une lettre de recommandation dans laquelle elle ne tarissait pas d'éloges sur son élève. En entrant en deuxième année, Rose avait sollicité un entretien avec la directrice afin d'être autorisée à monter un club de journalisme. D'abord réticente, Minerva McGonagall avait fini par laisser sa chance à la jeune fille et ne l'avait jamais regretté. Si, pendant près d'un an, Rose avait été l'unique membre de son club, elle était finalement parvenue à persuader d'autres élèves de la rejoindre. Bien décidée à mener son projet à terme, elle avait travaillé avec acharnement – sans jamais négliger ses études pour autant – jusqu'à ce que, enfin, la première parution de la Gazette de Poudlard voie le jour.
Nombreux des articles qu'elle avait écrits durant cette période avaient d'ailleurs été cités par la Gazette, faisant d'elle la nouvelle plume politique du quotidien le plus lu dans le monde de la Magie depuis maintenant six mois.
Il était à peine six heures, mais Rose n'avait pas beaucoup dormi. Elle était rentrée tard la veille au soir, parce qu'elle avait dû rester tard au bureau pour finir un article que le rédacteur en chef voulait absolument dans la parution d'aujourd'hui. Un article qui ferait la une de Gazette et dont tout le monde parlerait toute la journée.
Elle bailla longuement en se déshabillant et pointa sa baguette en direction de la douche pour faire couler de l'eau chaude. Elle se glissa sous le jet avec plaisir et ferma les yeux, laissant l'eau la laver des rêves qui l'avaient assaillie toute la nuit. A l'aube d'une journée aussi importante que celle-là, il n'y avait pas lieu de ressasser de vieux souvenirs douloureux.
Elle soupira longuement en sortant de la douche. Elle était fatiguée, nerveuse, et irritable. Dans le miroir, son reflet lui renvoyait l'image de son fantôme. Des cernes violets alourdissaient ses grands yeux bleus et son teint était plus pâle que d'ordinaire, ce qui faisait ressortir les tâches de rousseur qui s'éparpillaient sur son nez et ses pommettes saillantes. Ses longues boucles rousses avaient besoin d'être coupées, ou tout simplement coiffées, et il paraissait évident que la fatigue et le stress accumulés ces derniers mois lui avaient fait perdre du poids.
Elle grimaça et arracha son regard au reflet fantomatique qu'elle avait sous les yeux. Elle regagna sa chambre, et entreprit de se vêtir, avec la même lassitude qui l'accablait depuis deux mois. Elle aimait passionnément le travail qu'elle fournissait pour la Gazette. Le problème était ailleurs.
Après avoir achevé de se préparer, elle quitta sa chambre et descendit à la cuisine. Elle y vit son père, assis à table, un toast dans une main, l'édition du jour de la Gazette dans l'autre. Il releva la tête en la voyant arriver et lui adressa un sourire fatigué.
- Bien dormi ? Demanda-t-il d'une voix claire.
Rose hocha la tête avant de lancer un bref coup d'œil à l'horloge parlante accrochée au dessus de la hotte.
- Il est tôt, fit-elle remarquer, maman est déjà partie ?
Son père secoua la tête en souriant, son regard bleu parlant pour lui. Il était affligé en pensant aux dernières semaines épouvantables qu'avait vécues sa femme, et fier du travail qu'elle avait accompli.
- Elle n'est pas rentrée hier soir, à vrai dire. Elle a passé la nuit au bureau pour finaliser son projet de loi.
Rose se laissa tomber sur la chaise en face de lui à la table de la cuisine et pointa machinalement sa baguette vers la bouilloire qui se mit à siffler, tandis que son père disparaissait à nouveau derrière le journal.
À la une, un titre accrocheur suivi d'un long article attirait le regard.
« LA LOI DU SANG « D'ASSASSIN » SERA-T-ELLE VOTÉE À LA MAJORITÉ AUJOURD'HUI? »
« Après le drame survenu le 9 avril dernier, la communauté magique s'est embrasée. La mort du petit Edward Fawley, cinq ans, a passionné les médias et déchaîné les vieilles familles de sorciers, encore attachées à certaines traditions que l'on croyait enterrées depuis des siècles.
Lorsque Edward Fawley a échappé à la surveillance de ses parents, ce soir-là, la lune était pleine. Le Manoir des Fawley, situé à l'orée d'un bois, était pourtant protégé par de puissants sortilèges, mais cela n'a pas empêché l'accident mortel de se produire. Le corps sans vie du jeune héritier des Fawley a été retrouvé le lendemain matin par l'équipe d'Aurors menée par Harry Potter. Visiblement attaqué par un Loup-Garou, il n'a pas fallu longtemps pour qu'un projet de loi porté devant le Magenmagot par Drago Malefoy, imminent membre du Magenmagot depuis près de dix ans, réclame l'aliénation de toute personne atteinte de lycanthropie. Pourtant, quelques heures après l'annonce de la découverte du corps d'Edward Fawley, Abraham Kulpritt s'est rendu au Ministère en déclarant qu'il pensait être responsable de la mort du jeune garçon, bien que ses souvenirs de la nuit en question restent flous. Après plusieurs jours d'investigations menées par le directeur du Bureau des Aurors – Harry Potter – il s'est avéré que le suspect était effectivement responsable de l'accident ayant coûté la vie au fils de Sigmund et Aurora Fawley.
Il n'en a pas fallu plus pour qu'un comité spécial se réunisse et considère à nouveau la question du statut particulier accordé aux Loups-Garous. Après des années de bataille politique et médiatique, Hermione Weasley avait finalement réussi à obtenir aux sorciers atteints de Lycanthropie des droits leur permettant de vivre librement dans la société – grâce aux avancées faites par la science magique, et l'efficacité de la potion Tue-loup, les Loups-garous suivis ne représentent effectivement aucun danger. Malgré tout, la mort d'Edward Fawley a relancé le débat, et bon nombre de sorciers voudraient voir la loi abolie au profit d'une nouvelle loi, proposée par Drago Malefoy, visant à surveiller de près les Lycanthropes et à créer une Unité Spéciale dont l'objectif serait de traquer les Loups-Garous non enregistrés.
En ce 6 janvier, le Magenmagot doit se réunir au grand complet pour décider de l'avenir de la loi en vigueur et se prononcer sur le nouveau projet de loi, combattu avec ferveur par Hermione Weasley et nombreux de ses alliés.
Si le vote risque d'être serré et divisera très certainement le Magenmagot, il n'en reste pas moins que quelle que soit l'issue de la décision rendue par la plus Haute Juridiction Magique du Royaume-Uni, le débat ne s'arrêtera pas là. » Un article de Rose Weasley.
La bouilloire se mit à siffler avec insistance, et Rose décrocha son regard de l'article avec un soupir las. Elle se leva et la retira du feu, avant de remplir sa tasse et d'y plonger un petit sachet de thé. Elle se rassit en silence et son père reposa enfin le journal. Il la regarda avec un air grave et fronça les sourcils en la voyant tremper ses lèvres dans sa tasse.
- Mange quelque chose, Rose, lui ordonna-t-il gentiment.
- Je n'ai pas très faim, marmonna-t-elle.
Ron laissa échapper un grognement sarcastique.
- Sottises, les Weasley ont toujours faim.
À cela, Rose fut bien obligée de sourire. Elle se résigna à attraper un toast et le beurrer, avant de le tremper dans son thé.
- Tu penses que la loi va passer ? Demanda-t-elle d'une voix basse.
- Je ne sais pas, soupira son père en enroulant ses doigts autour de sa tasse de café. Ça va se jouer à une voix ou deux. Rien n'est certain.
Son regard se perdit dans le vide et il poussa un second soupir.
- Ta mère est convaincante, mais Malefoy l'est tout autant… Cela dit, c'est plus que de la politique, c'est de la séduction. Et à ce jeu-là, j'ai bien peur que Malefoy soit le meilleur.
Son regard se durcit et Rose n'osa pas dire quoi que soit. Elle savait mieux que quiconque, sans doute, à quel point les Malefoy étaient bons à ce jeu-là, oui. Elle ignora les souvenirs qui affluaient à nouveau aux portes de sa mémoire, et porta son regard vers la fenêtre. Il faisait encore nuit, et la lune éclairait le ciel noir de sa lumière pâle, avec une grâce et une douceur qui lui étaient propres.
Ron se leva, faisant racler les pieds de sa chaise contre le carrelage comme il faisait toujours et qui agaçait profondément sa femme, et alla poser sa tasse dans l'évier en donnant un petit coup de baguette pour que l'éponge se charge de la faire briller. Il contourna la table pour déposer un baiser sur le front de sa fille et enfila sa cape noire aux coutures argentées propre aux Aurors.
- Bonne journée, ma puce.
Rose esquissa un sourire. Alors même qu'elle était majeure, qu'elle avait quitté Poudlard et obtenu ses APSIC avec mention, et décroché un emploi prestigieux pour le journal hebdomadaire le plus lu des sorciers, son père continuait de la voir comme une petite fille.
- À ce soir, répondit-elle avant de le voir transplaner.
Elle abandonna la moitié de son toast dans la poubelle et posa à son tour sa tasse dans l'évier. Elle débarrassa ensuite la table du petit-déjeuner d'un coup de baguette et regagna sa chambre pour finir de se préparer, avant de redescendre au salon pour utiliser la cheminée et se rendre aux bureaux de la Gazette, sur le Chemin de Traverse.
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Il était à peine sept heures lorsqu'elle arriva, mais nombreux de ses collègues étaient déjà là. La journée serait chargée pour chacun d'entre eux, en vue de l'édition spéciale de quatorze heures qu'ils devaient boucler en début d'après-midi.
A peine se fut-elle installée à son bureau, qu'Alaric Quill, le rédacteur en chef de la Gazette y entra sans frapper.
- Rose, ravie que vous soyez déjà là ! Dit-il. C'est la folie, aujourd'hui, ajouta-t-il en plissant les yeux.
- Je peux faire quelque chose pour vous ? Demanda-t-elle poliment.
- Oui, oui, tout à fait, dit-il.
Ses gestes étaient rapides, pressés, et son ton était poli, mais impatient. Il ne prit pas la peine de s'asseoir et entra tout de suite dans le vif du sujet ;
- Je voudrais que vous rédigiez l'article sur l'issu du vote. Personne ne sait exactement à quelle heure le Magenmagot délibérera, mais je veux que vous soyez sur le coup. Je veux que vous soyez la première au courant.
- Très bien, dit Rose en hochant la tête. Je peux m'y rendre tout de suite.
- Parfait.
Rose le vit disparaître aussi vite qu'il était apparu et inspira longuement. Malgré son excitation de se voir confier des articles aussi importants que celui-là, sa nervosité ne faisait que l'enfermer peu à peu dans la folie.
Lorsqu'elle était plus jeune, elle avait vu sa mère se battre avec acharnement pour faire passer la loi garantissant des droits et libertés aux Loups-Garous, et aujourd'hui, toutes les années qu'elle avait sacrifiées à les défendre étaient menacées. Rose avait toujours admiré sa mère, sa passion, et son courage, or ces dernières semaines, Hermione Weasley semblait abattue, fatiguée, presque résignée, à des milliers d'années lumières de la femme forte et assurée qui avait élevé Rose. La jeune fille savait que sa mère voyait la situation comme un échec, et que la perspective d'échouer la rendait vulnérable. Toute sa vie, elle s'était battue pour défendre les oppressés, et aujourd'hui, on menaçait de lui arracher une de ses plus grandes victoires.
Et peut-être que c'était la raison pour laquelle elle aussi croyait si fervemment en la justice. Parce que les principes et les valeurs qu'on lui avait inculqués toute sa vie bouillaient dans ses veines. Elle était la fille de Ron et Hermione Weasley, et n'en avait jamais eut à rougir.
Comme sa mère, elle était décidée à se battre pour faire triompher la justice, même si elle utilisait sa plume, et non sa verve, préférant l'ombre à la scène.
Elle attrapa le petit calepin en cuir qui trônait sur son bureau, ainsi qu'un crayon à papier taillé à la perfection – une habitude moldue qu'elle avait hérité de sa mère quand elle était enfant - et les balança négligemment dans son sac. Elle se leva, quitta son petit bureau et redescendit au rez-de-chaussée en empruntant l'ascenseur magique.
- Où est-ce que tu vas encore ? L'interpella la réceptionniste, dont la voix trahissait l'amusement.
Rose laissa échapper un petit rire. Charlotte avait étudié à Poudlard avec elle, et elles étaient amies depuis longtemps.
- Quill me veut sur le champ de bataille !
- Ahhh ! Comprit la jeune femme. C'est le grand jour ?
- J'en ai peur.
- Bonne chance alors.
- Merci, répondit Rose avant de s'engouffrer dans l'âtre de cheminée qui faisait face au standard. À tout à l'heure. Ministère-de-la-Magie ! Prononça-t-elle le plus distinctement possible en utilisant une bonne poignée de poudre de cheminette.
Elle se sentit brutalement aspirée, mais la sensation ne dura que quelques secondes à peine. Très vite, elle arriva à destination. Elle sortit rapidement de l'âtre et se perdit dans la foule d'employés et de visiteurs qui occupaient le grand hall de réception. Elle sortit sa baguette et en tapota trois fois l'extrémité sur sa manche, aspirant toute la suie dont elle était recouverte. Elle lissa machinalement les pans de sa robe de sorcière, puis se dirigea d'un pas décidé vers les ascenseurs. Elle s'engouffra dans l'un d'eux, déjà à moitié plein, et pressa le bouton pour accéder au deuxième étage, au niveau du département de la justice magique. Au moment où les portes allaient se refermer, un jeune homme aux cheveux bruns en bataille se glissa dans la cage d'ascenseur en poussant un soupir de soulagement.
- Albus ! S'étonna Rose en souriant.
- Rose, sourit son cousin. Qu'est-ce que tu fais là ? Ah, laisse-moi deviner, ajouta-t-il avant qu'elle n'ait pu répondre. Tu viens pour le vote ?
Le sourire du jeune homme s'assombrit quelque peu et il secoua la tête avec désolation. Rose acquiesça silencieusement.
Ils sortirent tous les deux de l'ascenseur lorsqu'il arriva au deuxième étage, suivis d'un troisième sorcier dénommé Terry Boot, qui travaillait au service des usages abusifs de la magie. Il salua les deux jeunes gens avec un sourire chaleureux et les quitta aussitôt.
- Tu sais quelque chose ? Demanda Rose à son cousin alors qu'ils avançaient dans le long couloir.
Ils s'arrêtèrent devant les grandes portes en chêne du Magenmagot, et Albus secoua la tête.
- Non. Ils sont entrés là-dedans il y a une demi-heure, et personne n'est sorti depuis.
- Personne ne pourra entrer ou sortir avant qu'ils n'aient voté, soupira Rose. Je perds mon temps ici.
- Tu peux attendre dans le bureau de papa si tu veux, proposa Albus. Il forme les nouvelles recrues toute la journée.
Rose fronça les sourcils et adressa un regard perplexe à son cousin.
- C'est vrai ça, qu'est-ce que tu fais là toi ? Tu ne devrais pas être sur le champ d'entraînement avec les autres ?
- Si, mais je devais rapporter un dossier à Shacklebolt.
- Je vois.
- Je file avant de me faire allumer par mon père, grimaça-t-il. Et dis bonjour à Charlotte pour moi ! Ajouta-t-il en lui adressant un clin d'œil.
Rose éclata de rire bien malgré elle en voyant son cousin disparaître, et secoua la tête. Son amie refusait les avances de son cousin depuis presque trois ans, mais ça n'empêchait pas ce dernier de continuer à flirter incessamment avec elle. Albus baissait rarement les bras.
À contrecœur, elle se dirigea vers le bureau des Aurors et s'arrêta devant le bureau de son père, mais il n'y était pas. Elle songea qu'il devait déjà être parti avec son équipe sur le terrain, où il traquait depuis près d'un mois un groupe de sorciers qui semait la pagaille dans l'est de l'Irlande du Nord. Elle entra dans la pièce et s'y installa. Elle connaissait l'endroit comme sa poche, pour y être souvent venue lorsqu'elle était plus jeune et s'amusa des photos sous lesquelles son bureau disparaissait ; il n'y avait aucun doute sur le fait que Ron Weasley était un père et un mari aimant et fier.
Il était encore tôt, et il y avait peu de chance que la session exceptionnelle tenue par le Magenmagot se termine avant encore au moins deux heures, alors elle sortit son calepin et son crayon et commença à ébaucher l'article qu'il lui suffirait de modifier et compléter lorsqu'elle l'issue du vote serait rendue publique.
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Rose ne quitta pas le bureau de son père avant neuf heures. Après la courte nuit qu'elle avait passée, elle carburait au thé, mais ça ne l'empêchait pas de travailler d'arrache-pied sur son article.
« Vers sept heures ce matin, les cinquante-huit membres du Magenmagot, présidé par Tiberius Ogden – qui avait un temps démissionné de son poste à l'aube de la seconde guerre, lorsque le Ministre de l'époque, Cornélius Fudge, avait institué Dolores Ombrage Grande Inquisitrice -, se sont réunis dans l'Assemblée dans le but de statuer sur la proposition de loi dite « Sang d'Assassin ». Si la tension est palpable au sein du Ministère, elle est carrément électrique au niveau deux, au Département de la Justice Magique. (…) »
Rose relut rapidement ce qu'elle avait écrit, songeant déjà aux corrections qu'elle y apporterait plus tard. Nerveuse, elle rassembla ses affaires et se leva, ferma la porte du bureau de son père derrière elle. Elle traversa l'étage désertique, ses pas moins assurés à mesure qu'elle s'approchait des portes de l'Assemblée où siégeait le Magenmagot au grand complet.
Plusieurs sorciers et sorcières attendaient dans le couloir et discutaient entre eux à voix basse, se méfiant les uns des autres. Rose en connaissait bon nombre d'entre eux, pour les avoir rencontrés à de nombreuses reprises. Certains étaient des amis ou collèges de ses parents, d'autres étaient de grands noms du Ministère, mais tous, sans exception, semblaient particulièrement tendus.
Elle se fit discrète, écoutant d'une oreille attentive ce qui se murmurait. Son calepin dans une main, son crayon dans l'autre, elle se fondait dans le décor malgré la masse de cheveux roux et ondulés qui encadrait son visage pâle.
- J'aurais dû me douter que tu serais là, fit soudaine une voix dans son dos, la faisant sursauter.
Son rythme cardiaque augmenta imperceptiblement, et elle ferma brièvement les paupières avant de pivoter sur elle-même et de faire face au jeune homme qui l'avait interpellée.
- Malefoy, salua-t-elle en faisant son possible pour demeurer impassible.
- Rose, dit-il d'une voix froide et détachée, en hochant poliment la tête.
Il n'avait pas changé. Froid, calme, indifférent. Impeccablement vêtu, il se tenait droit, dégageant cette aura aristocratique qu'elle haïssait tant, et qui l'avait pourtant séduite autrefois. Dans une autre vie, semblait-il.
Rose se mordit l'intérieur de la joue, maudissant la naïveté qui l'avait un jour fait tomber dans ses bras.
Lorsqu'il esquissa un sourire dénué d'émotion, son regard gris planté dans le sien sans trahir le moindre sentiment, elle sentit son cœur se serrer.
- Je n'ai pas été surpris d'apprendre que tu avais été embauchée à la Gazette, dit-il. Ta plume est toujours aussi belle, même si ta naïveté fait tâche.
Rose lui lança un regard noir.
- Tu appelles ça de la naïveté, j'appelle ça de la compassion, répliqua-t-elle d'une voix implacable.
Son sourire fin s'étira insensiblement, et l'espace d'un instant, Rose crut y déceler une once d'amusement et de chaleur. Trop vite pourtant, le visage du jeune homme se ferma à nouveau.
- Appelle ça comme tu voudras, Rose, ça ne change rien. Ta mère se bat comme un fantôme.
- Elle se bat pour ce qui est juste !
- Elle se bat pour une idée juste, contra Scorpius de sa voix tranquille. Je ne condamne pas l'idée, je condamne sa naïveté, je condamne la tienne.
Cette fois, Rose ne put tenir le passé à distance.
- Je ne suis pas naïve, répliqua-t-elle d'une voix à peine audible, la mâchoire crispée.
Scorpius laissa échapper un grognement sarcastique, presque dédaigneux.
- Tu t'acharnes à voir le bien partout, à vouloir sauver tout le monde… C'est ce que j'appelle de la naïveté. Je pensais que ton échec de me sauver, moi, t'apprendrait que…
- Tais-toi, ordonna-t-elle d'une sèche et silencieuse. Tais-toi, répéta-t-elle.
Rose laissa ses paupières se clore sur ses grands yeux bleus, de peur de laisser ses émotions la submerger. Scorpius avait toujours su lire en elle comme dans un livre ouvert, et elle savait que ses yeux la trahissaient toujours lorsqu'il prenait la peine d'y planter les siens.
- Qu'est-ce tu fais là ? Demanda-t-elle finalement en ouvrant à nouveau les yeux, déterminée à ne pas laisser leur histoire passée égrener les souvenirs dans le présent.
- La même chose que toi. J'attends l'issue du vote.
Rose déglutit difficilement et leva ses yeux vers lui, rencontrant douloureusement la froideur de ses prunelles anthracite.
- Tu seras l'un d'eux, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle. Si la loi est votée, tu feras partie de l'Unité Spéciale.
Il hocha la tête, sans trahir la moindre émotion.
- Pourquoi ? Demanda-t-elle encore, d'une voix tremblante.
Scorpius serra la mâchoire, mais ne répondit rien. Il se contenta de graver son regard dans celui de la jeune fille, parfaitement immobile. Les bras dans le dos, il se tenait debout devant elle, droit et fier comme le Malefoy qu'on lui avait appris à être toute sa vie.
- Je sais qu'au fond, tu hais cette loi autant que moi, reprit Rose de sa voix basse.
- Elle est nécessaire.
- Vraiment ? Il est nécessaire de traquer des êtres-humains et de les enfermer ? S'emporta Rose.
Elle maîtrisait sa voix pour ne pas se faire entendre des sorciers et sorcières dans le couloir, mais ses poings étaient crispés et son regard était noir.
- Ce ne sont plus des êtres humains, Rose, ce sont des monstres. Ils perdent leur humanité à l'instant où leur sang…
- Ne me parle pas de sang, Malefoy ! Ne me parle pas de sang, à moi !
Une fois de plus, Scorpius resta parfaitement impassible.
Comme d'habitude, Rose était passionnée pour deux et il était calme pour eux.
- Tu sais que ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
- Non, c'est ça le problème avec toi. Je ne sais pas. Je ne sais jamais, parce que tu ne dis jamais ce que tu penses.
Il haussa les épaules avec une nonchalance qui irrita Rose plus encore qu'elle ne l'était déjà et s'apprêta à répliquer quelque chose, lorsque le bruit étouffé de dizaines de pas claquant sur un parquet en bois se fit entendre derrière les lourdes portes en chêne de l'Assemblée.
Elles s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt sur un petit sorcier du nom de Frederick Peablank, qui avait apparemment été désigné par ses collègues comme le rapporteur public. Rose nota les cernes sous ses yeux, et l'épuisement qui l'accablait, le dos voûté, le teint pâle, il semblait aussi fatigué que sa mère l'avait été ces dernières semaines. Elle se mordit la lèvre avec sympathie, sans le quitter du regard.
Tous les sorciers et sorcières présents s'étaient tus et fixaient désormais le petit sorcier avec attention. Mal à l'aise, il s'éclaircit la gorge, son regard clair trahissant la difficulté de la déclaration qui allait suivre. Il fit un signe de tête respectueux à Edgar Corn, le porte-parole du Ministère avec qui la Gazette entretenait une relation privilégiée, et se lança ;
- Après trois longues heures et des semaines de débats, le Magenmagot a finalement statué à la majorité plus une voix sur la proposition de loi « Edward Fawley »…
Il s'éclaircit à nouveau la gorge et s'épongea le front avec la manche de sa robe, sa petite assemblée pendue à ses lèvres tremblantes.
- Il a été décidé, reprit-il d'une voix plus forte, qu'elle entrerait en vigueur dès le douze janvier et qu'une…
Les voix s'élevèrent aussitôt, engloutissant la fin de sa déclaration. Les exclamations triomphantes des uns couvrirent celles accablées des autres.
- …et qu'une Unité Spéciale serait constituée au plus vite par les membres du Conseil à l'origine de la loi, afin que la lutte… que la lutte « anti Loup-Garou », parvint-il à dire d'une voix blanche, soit menée au plus vite…
Sa voix se cassa et les voix s'élevèrent à nouveau.
Rose cligna des yeux. Elle ne pouvait pas y croire. La loi ne pouvait avoir été votée. C'était impossible. Inimaginable…
Les choses avaient changé depuis la fin de la guerre. Il était inconcevable de penser que du jour au lendemain, l'une des plus grandes avancées en matière de droits et libertés puisse être mise aux oubliettes, piétinée et traînée dans la boue.
Et pourtant, les mots du rapporteur public faisaient écho dans son esprit. « Elle entrerait en vigueur dès le douze janvier… » La loi avait été votée à la majorité plus une voix. Vingt-sept sorcières et sorciers respectables avaient voté en faveur de la loi… Vingt-sept personnes venaient de légaliser la traque d'autres êtres humains sous prétexte qu'ils étaient différents. Que leur sang était différent. Qu'une fois par mois, ils avaient la malchance de se transformer en créature couverte de poils à la suite d'un accident qui avait bouleversé leur vie…
Ils n'avaient jamais choisi d'être différents. Ils n'avaient rien demandé à personne. Ils s'étaient seulement retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment un soir de pleine lune, tout comme le petit Edward Fawley.
Comme si leur fardeau n'était pas suffisamment lourd… Il fallait désormais qu'ils soient traqués comme des bêtes et exclus de la société.
Rose en avait mal au ventre. Le cœur au bord des lèvres, elle leva son regard humide vers Scorpius ; La mâchoire crispée, le regard fixe, et le dos droit, il semblait indifférent.
Il trompait son monde à la perfection.
Mais il ne trompait certainement pas Rose.
6 Janvier 2025 – Wiltshire, Angleterre, Manoir Malefoy
« (…) Les mots de Frederick Peablank, désigné comme le rapporteur public lors de cette session extraordinaire qui a rassemblé le Magenmagot au grand complet, résonneront encore longtemps dans le couloir du Département de la Justice Magique. Il a confirmé la rumeur selon laquelle la loi instituerait une Unité Spéciale dont l'objectif sera de traquer les Loup-Garou non-enregistrés. La loi entrera en vigueur le douze janvier de cette année. A cette occasion, les noms des quinze membres de l'Unité seront dévoilés au Grand Public par Edgar Corn, le porte-parole du Ministère, qui fera une déclaration officielle.
Officieusement, il nous est déjà murmuré certains noms qui ne surprendront personne. À la tête de cette Unité, serait pressenti Gregory Goyle, un vieil ami de Drago Malefoy à qui nous devons l'abjecte loi en question. Herod Shafiq serait également à compter parmi les rangs de cette brigade, ainsi que le très jeune Scorpius Malefoy, dont le nom seul est la preuve que le poids d'un héritage familial est parfois difficile à faire oublier (…) »
Scorpius reposa l'édition spéciale de la Gazette, dédiée à la loi « Edward Fawley », renommé par les journalistes comme la loi « Sang d'Assassin », et crispa imperceptiblement les mains autour de ses accoudoirs. Assis dans un fauteuil en cuir émeraude dans l'immense salon du Manoir Malefoy, il faisait face à son grand-père paternel dont le sourire victorieux était aussi froid que le cœur dans sa poitrine. Condamné à demeurer au Manoir pour le restant de ses jours sans pouvoir sortir s'il ne voulait pas être enfermé à Azkaban, il devait sa peine à Harry Potter, qui avait témoigné en sa faveur lors des Grands Procès qui avaient eu lieu après la seconde guerre. Sa baguette avait été brisée, et le tribunal de la Justice Magique l'avait assigné à résidence pour la vie.
- Tu devrais être fier, Scorpius, dit-il, brisant la quiétude glaciale qui régnait dans la pièce.
Le jeune homme hocha silencieusement la tête.
- C'est un honneur de compter parmi les rangs de cette Unité, tu le sais, n'est-ce pas ?
- Oui, Monsieur, répondit calmement Scorpius, sans détacher son regard gris de celui du vieil homme à l'allure impeccable.
Scorpius avait appris à ne jamais contredire ou interrompre Lucius Malefoy. Même brisé et mis à l'écart de la société, il demeurait le maître de la famille, et continuait à régner au Manoir comme auparavant. Ni les années, ni la déchéance des Sangs-Purs ne changeraient ça. Les vieilles familles de sorciers n'étaient pas près de changer.
Lentement, Scorpius se leva pour aller ouvrir le buffet à boisson. Il en sortit une bouteille de Whisky-Pur-Feu de cent ans d'âge, et l'ouvrit calmement.
- Sers-m'en un aussi, ordonna Lucius.
Scorpius hocha la tête.
Il tendit un verre à son grand-père et s'en servit un à son tour avant d'aller se rasseoir dans son fauteuil. Lucius leva son verre avec un sourire et dit d'une voix basse mais claire ;
- À la loi de ton père.
Scorpius esquissa un sourire forcé et leva son verre.
- À la loi, répéta-t-il d'une voix à peine audible.
Il trempa ses lèvres dans son verre, hésita, et le vida d'une traite en fermant les yeux.
Il laissa l'alcool sucré lui brûler la gorge et sa tête retomber contre le dossier de son fauteuil.
Plus serein, plus calme, il se laissa habiter par des pensées bien plus agréables…
15 Janvier 2023 – Poudlard, Écosse, Dortoir des garçons de Serpentard de septième année
- J'aimerais mettre ce sentiment dans une bouteille, souffla-t-il dans l'oreille de la jeune fille, dont la tête reposait près de la sienne. Comme ça, quand j'en aurai envie, ou besoin, il me suffira de l'ouvrir pour me soûler de toi. Toi, moi, et ces draps pour le restant de nos jours…
La jolie rouquine pouffa d'une voix endormie, et Scorpius sourit tranquillement.
- Ne te moque pas de mes sentiments, Rose, ça fait mal, plaisanta-t-il en resserrant son bras autour d'elle.
- Je ne me moque pas de tes sentiments, Malefoy, protesta-t-elle en se redressant sur ses coudes pour planter son regard dans le sien. Je me moque de toi, tout court.
Elle sourit avec malice, et il fronça les sourcils. Elle se rallongea et il posa ses lèvres sur le haut de son crâne. Elle soupira d'aise. Depuis deux mois qu'ils se voyaient en cachette, c'était la première fois qu'il s'aventurait à exprimer ses sentiments, de quelque manière que ce soit.
- Je n'aurais jamais cru que tu étais capable de tout ça, avoua-t-elle d'une petite voix.
- Tout ça quoi ? S'étonna-t-il.
- Tu es incroyablement tendre, tu sais ?
Il grogna, déclenchant son hilarité.
- Un conseil, ne dis plus jamais ça à un Malefoy.
Rose reprit son sérieux et resta songeuse quelques instants.
- Et si tu n'étais pas un Malefoy ? Demanda-t-elle en dessinant nerveusement des cercles sur son torse.
Elle le sentit se tendre et regretta aussitôt d'avoir poser la question.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Rien, oublie, dit-elle précipitamment.
Elle se redressa à nouveau pour poser ses lèvres sur les siennes et lui faire oublier son moment d'égarement. Elle savait qu'elle lui en demandait trop.
Il se laissa faire et enroula instinctivement ses deux bras autour de sa taille avec précaution et douceur, comme si elle était la chose la plus précieuse, la plus fragile qu'il lui ait été donné de posséder.
Et elle l'était.
N/A : Merci à DelfineNotPadfoot, qui a une nouvelle fois accepté de sacrifier un peu de son temps libre pour être ma bêta sur cette histoire :)
J'espère que ce chapitre aura titillé votre curiosité, juste un petit peu, et vous aura donné envie de repasser vendredi prochain pour lire la suite ! (Et si ce n'est pas le cas, merci d'avoir lu jusqu'ici quand même !) Quoi qu'il en soit, merci pour vos reviews et vos encouragements jusque-là.
LittlePlume
RàR : à Mea95Gryffondor : Bonjour ! C'est un plaisir de te retrouver sur cette nouvelle histoire ! J'espère sincèrement qu'elle te plaira :)
