1. Rencontre, naissance et séparation
Le 10 mai 1996, Osaka – 10h45
- « Je ne peux plus supporter ça Nathalie ! Fais quelque chose ! N'importe quoi mais arrêtes moi ce vacarme ! »
« Ecoutes, c'est une enfant, je ne peux pas l'empêcher de jouer, que veux tu que je fasse ? Lui supprimer sa radio, ses disques, cette musique elle l'adore et puis elle n'a que dix ans, je ne vais tout de même pas l'empêcher d'écouter de la musique, voyons où est ce qu'on va ?… »
- « Alors qu'elle baisse ! Qu'elle baisse immédiatement, tu m'entends ? Tout de suite ! » Cria un homme d'une quarantaine d'années installé confortablement dans un fauteuil en cuir noir.
La jeune femme lasse et découragée quitta la pièce le regard fatigué, cela faisait maintenant onze ans qu'elle était arrivée au Japon, avant ça, elle vivait à Paris et sa vie, osait-elle penser, était beaucoup moins compliquée en ce temps là…
Nathalie avait rencontré YAKUMI Ataru le 27 octobre 1985, il pleuvait ce jour là, elle courrait dehors sous la pluie battante afin de trouver un café où elle pourrait se réchauffer et se sécher un peu. Le vent et la pluie lui fouettaient le visage si fort que ses joues se teintaient de rouge, son maquillage glissait lentement sur ses rougeurs traçant sur son visage de vilaines marques noires. Elle continuait sa course quand elle le bouscula, il eut tout juste le temps de l'attraper par le bras avant qu'elle ne tombe lourdement sur le sol.
- « Est-ce que ça va ? Vous n'avez rien ? »
Nathalie fut d'abord surprise par cet accent, en effet les paroles étaient correctes et compréhensibles, mais le Français avait soudain une tout autre tonalité, il résonnait mélodieusement.
- « Oui, je vous remercie »
Elle se redressa, épousseta sa jupe et leva les yeux vers lui, un large sourire se dessina sur ses lèvres, l'homme qu'elle avait en face d'elle était grand, plutôt bel homme et semblait dégager une prestance presque palpable Elle sentit la chaleur venir à ses joues et baissa légèrement la tête… « Pourquoi pas » se dit-elle…
- « Puis je vous offrir un café, pour vous remercier ? »
- « Oui, bien sûr, et d'ailleurs le temps ne fait qu'appuyer ma réponse » Dit-il en levant rapidement les yeux au ciel « Se serait avec grand plaisir. »
Ils avaient trouvé un petit café proche du lieu de leur rencontre, ils s'y installèrent et discutèrent pendant des heures durant lesquelles, elle apprit que Ataru était le Directeur d'une agence de publicité à Osaka une grande ville du Japon, qu'il avait vingt cinq ans et qu'il venait de divorcer de sa femme suite à plusieurs infidélités. Nathalie elle, n'avait que vingt ans à cette époque, elle avait trouvé un petit boulot de secrétariat dans une agence pour l'emploi, rien de bien glorieux à ses yeux. Elle vivait dans un petit appartement du troisième arrondissement et avait malheureusement du mal à s'en sortir financièrement, cependant la jeune femme se garda d'ébruiter ce détail quelque peu dévalorisant. Ils mangèrent ensemble ce midi là, Ataru lui proposa de le rejoindre le soir même, dans un restaurant français de son choix, il voulait goûter la nourriture française chose qu'il s'était promis de faire si il devait un jour séjourner en France, et pour cela il avait décidé de s'en remettre totalement à Nathalie. Lors de leur rencontre, Ataru venait d'atterrir à Paris, il devait rester quelques jours sur place afin d'assister à de nombreuses réunions, participer à plusieurs représentations qui lui permettraient d'aboutir à la vente d'une de ses publicités pour un produit de son pays. Nathalie accepta la demande du jeune homme et l'emmena dans un restaurant qui lui semblait le plus approprié pour cette occasion, tables rondes avec nappes rouge, chandelles et fond musical comme touche finale, après tout, ce n'est pas tout les jours qu'un homme croisé dans la rue et qui plus est, de son goût, l'invite au restaurant ! La soirée se déroula comme elle l'avait imaginé, une connexion semblait s'être installée entre ses deux personnes. Tout au long de la semaine, ils eurent plusieurs rendez-vous durant lesquels Nathalie lui fit visiter Paris et ses plus beaux monuments. Ataru, quand à lui, lui compta de nombreuses histoires japonaises, lui expliqua les coutumes et lui décrivit les plus beaux paysages qui font la fierté du Japon, faisant naître dans les yeux de Nathalie, un intérêt non dissimulé pour cet homme et ce pays qui est le sien…
Le jour du départ, elle accompagna Ataru à l'aéroport, c'est alors qu'il lui fit une proposition à laquelle elle ne s'attendait pas…
- « Ecoutes Nathalie…J'ai beaucoup réfléchi durant cette semaine, et… j'ai pensé que peut être ça te dirais de me rejoindre… » Dit-il en serrant la main de la jeune femme dans les siennes.
- « Comment ça ? Là bas ? Au Japon ! ? »
- « Oui, Tu… Tu pourrais travailler dans mon agence, comme secrétaire au départ, et qui sait, peut être monter en grade, si ça t'intéresse bien sûr… ? »
- « Je…je ne sais pas, c'est tellement soudain, il faut que je réfléchisse, tu comprends ? »
Ataru, semblait un peu déçu par sa réponse, du moins c'est le sentiment qu'elle ressentit sur le coup, mais il releva la tête et lui sourit…
- « Alors prends ton temps, réfléchis bien à ma proposition, et quand tu auras fait le point appel moi, d'accord ? »
Elle n'eut pas le temps de répondre, qu'Ataru s'était légèrement penché et avait déposé un léger baisé à la commissure de ses lèvres, juste là, doucement et tendrement. Pour Nathalie se fut « LE » geste, la petite attention qui lui permit de répondre à sa question…Oui, elle le rejoindrait, demain, dans quelques jours, une semaine ou plus, mais elle le rejoindrait…
Elle atteignit enfin la chambre de sa fille frappa et entra.
-« Kira, ma chérie je t'en prie, baisses ta musique, tu sais que ça l'énerve ! Je… J'en peux plus d'entendre hurler, alors s'il te plait baisses un peu, d'accord ? »
La petite fille tourna le bouton de la chaîne hi fi, elle savait pertinemment que sa mère était malheureuse, elle baissa le regard et sembla réfléchir. Elle cherchait profondément dans sa mémoire depuis quand elle n'avait pas vu sa mère sourire. Malheureusement elle avait beau chercher, elle ne se souvenait plus à quoi elle pouvait ressemblait.
- « Maman… S'il te plais, souris moi»
Nathalie regarda sa fille, elle était si jeune, cette phrase lui fit mal, mais elle se força et réussit à étirer sa bouche juste assez pour voir le visage de sa petite fille s'éclairer, puis elle sortit.
Les jours passèrent, les disputes continuèrent, et Nathalie semblait aller de plus en plus mal. Depuis quelques temps une forte toux l'empêchait de dormir et de respirer correctement, l'affaiblissant considérablement. Après la toux, la fièvre s'empara d'elle, Nathalie était maintenant alitée jours et nuits à bout de force. Kira la rejoignait chaque soir en rentrant de l'école, elle s'allongeait à ses côtés et lui récitait fièrement les poèmes appris à l'école, mais ce petit instant auprès de sa mère ne durait malheureusement jamais longtemps. A chaque fois que son père rentrait, il attrapait sa fille et la sortait violement de la chambre. Nathalie avait protesté les premières fois, mais son état empirait et aujourd'hui elle ne protesta pas, laissant sa fille se faire jeter hors de la pièce. Elle sentait que la fin approchait, oui, elle sentait que c'était pour ce soir, tout de suite, maintenant, là… « Je t'aime Kira…pardonnes moi… » Ce fut ses dernières paroles.
Ataru, surpris par cette phrase décomposée et presque inaudible, hurla de douleur en voyant les yeux de sa femme si faible, se fermer lentement pour ne plus jamais se ré-ouvrir. Il venait de la perdre. Ne pouvant retenir sa tristesse et sa douleur, l'homme se jeta sur sa femme et pleura à chaudes larmes. Il ne cessait de lui demander « Pourquoi ? ». Pourquoi est ce qu'elle l'abandonnait ? Pourquoi le laissait-elle seul ? Pourquoi ELLE ! Pourquoi avait elle murmuré son prénom et pas le sien ? Nathalie, avant de rendre son dernier souffle avait prononcé le nom de sa fille, sans même un regard, une parole pour Ataru, l'homme qui avait partagé sa vie et l'avait tant aimée. Ataru secoua une dernière fois le corps de sa femme dans un ultime espoir de la voir se réveiller, mais son corps encore chaud commençait lentement à se raidir, il hurla une dernière fois « POURQUOI ? »…
10 ans plus tard – Résidence YAKUMI – 19h30 (Kira à maintenant vingt deux ans)
- « Kira, ça vient, oui ? Qu'est ce que tu fais espèce de petite impertinente, bouges toi !
- « Ca vient papa, ça vient »
- « Comment ! Je t'ai déjà dis de ne plus m'appeler comme ça ! Tu m'entends ! Je ne t'ai jamais désiré, je te hais, c'est compris, si tu es encore dans cette maison c'est pour ta mère ! Tu devrais être reconnaissante, tu ne crois pas ? »
- « C'est ça… Si tu le dis » Murmura la jeune fille en se dirigeant vers lui.
Seulement elle regretta rapidement ses paroles, Ataru se leva brusquement et frappa sa fille si fort quelle s'effondra au sol, brisant ainsi le plateau repas qu'elle lui avait préparé.
- « Maintenant tu n'as plus qu'à ramasser et oses encore me parler sur ce ton ! »
Kira ne put en supporter d'avantage.
-« Comment peux tu dire que tu aimes maman et que tu me gardes ici pour elle ? Crois tu que si elle te voyait maintenant elle t'aimerait ? Crois tu qu'elle te féliciterait ? Elle était malheureuse avec toi et tu ne t'en ai jamais rendu compte ! Juste… Ton travail… Ton putain de travail, et maintenant elle est morte ! »
Elle n'aurait pas dû, il s'élança vers elle toujours à terre et la rua de coups, il ne pouvait plus s'arrêter, c'était plus fort que lui, il hurla.
- « Tu n'as rien compris, si ta mère est morte c'est à cause de toi petite traînée, à cause de toi ! »
Quand Kira à bout de force prononça le nom de sa mère entre deux sanglots, Ataru ouvrit de grands yeux, il prit soudain conscience de ce qu'il était en train de faire. C'est alors qu'il stoppa ses coups et se dirigea vers la cuisine sans même un regard en arrière, cependant sur un ton de dégoût profond, il cracha à la jeune fille.
- « Prends tes affaires et dégages … Tu n'es pas ma fille et tu ne le sera jamais…Je ne veux plus entendre parler de toi… »
Kira se releva péniblement ses côtes la faisant terriblement souffrir, à bout de souffle elle réussit tout de même à rejoindre sa chambre. Les larmes inondaient son visage, elle ne savait pas quoi faire. Partir ? Mais pour aller où ? Rester ? Mais pourquoi faire ? Plus rien ne la retenait ici. Elle prit son téléphone et composa le numéro de Naoko, une des amies de son lycée, la seule à qui ses soucis avaient été confiés, la seule qui, elle le savait, pourrait certainement l'aider.
- « Naoko, c'est Kira, est ce qu'on peut se retrouver quelque part ? Ok… Merci…Dans quinze minutes au parc… Oui…A tout de suite ! »
Kira sortit sa grosse valise de sous son lit et commença à la remplir essayant du mieux qu'elle pouvait de se maintenir debout sans vaciller. Sa valise était plus encombrante que lourde, en effet Kira se limita à quelques vêtements et quelques bijoux appartenant à sa mère, seuls et uniques biens qu'elle souhaitait avoir près d'elle, sans oublier la photo, souriante assise sur un banc avec un joli chapeau de paille à l'abris d'un cerisier en fleurs sur laquelle Nathalie resplendissait.
Elle passa la porte d'entrée traînant difficilement ses affaires derrière elle et se retourna légèrement. Elle fit un dernier tour d'horizon toujours en pressant ses côtes douloureuses. Cette maison renfermait tellement de souvenirs. Une larme glissa lentement le long de sa joue enflée et une image de sa mère lui revint. Elle se trouvait là en bas des escaliers, une main sur la rambarde l'autre lui faisant signe. Kira sourit malgré sa tristesse puis elle se surprit à imaginer son père venant pour la retenir, mais c'était peine perdue. Pas une parole. Pas un mouvement venant de la cuisine. Elle claqua la porte et quitta cette maison.
