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Anna, duchesse de K*** à Tamao de T***
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Ma chère Tamao,
Je vous écris pour fixer la date de notre arrivée. Nous partons dans une semaine, nous serons donc à Tokyo le 11 au soir, moi, Hana et Seyrarm.
J'espère que notre société vous sera agréable : malgré tous mes efforts pour élever convenablement Seyrarm, c'est une enfant indocile et étourdie que je vous amène là, qui ne réfléchit que fort peu avant d'ouvrir la bouche.
Il lui est presque impossible de se concentrer sur quelque domaine que ce soit, pourvu que ce ne soit pas un roman. Ses connaissances en algèbre et en sciences, ainsi qu'en langues anciennes me prouvent qu'elle aura certainement plus rêvé qu'écouté la parole de ses maîtres au temple, quant à sa maîtrise des langues étrangères, des lettres et de la musique, je dirais qu'elle est passable mais cela pourrait s'améliorer. Elle a une belle voix qu'elle refuse de travailler, alors qu'elle aurait un très joli talent si elle se donnait plus de mal. Ce qui est regrettable, pourtant, c'est qu'elle est fort intelligente et vive. Si seulement elle était moins paresseuse, on pourrait en faire une femme instruite.
Elle est devenue jolie et tout à fait charmante. Ce serait heureux si son insouciance, sa coquetterie et sa dissipation ne risquaient pas de faire d'elle une proie facile pour les mauvais sujets. Depuis qu'elle est entrée dans le monde, elle n'a que soupers et fêtes à l'esprit. J'admets que c'est là chose courante chez les jeunes gens, mais cet empressement qu'elle y met me paraît bien plus vif que ce que j'ai jamais pu constater chez toute autre demoiselle. Et cela ne serait pas si grave si elle n'avait pas une égale propension, quoique plus mesurée, à la médisance. Elle n'a de pitié pour nul autre qu'elle-même et se rit de ceux que le sort a placé en-dessous d'elle. Je l'ai entendue une fois s'amuser de l'ignorance d'une de nos chambrières avec une cruauté que je ne lui connaissais pas. Elle qui néglige pourtant si fort ses leçons ! Elle sait désormais retenir cette sorte de parole en ma présence, mais je crains que cela ne l'arrête pas outre mesure. C'est là sans doute ce qui m'effraie le plus.
Il a fallu que je l'emmène au fin fond de nos terres pour la maintenir tranquille. J'appréhendais ce séjour en ville pour elle, mais espérons qu'au contraire, il calmera son goût trop vif pour le monde. Car avec cela, elle est si prompte à faire siennes les idées des autres, sans même peser le pour ou le contre ! Cela même est la preuve de son vivacité d'esprit. Mais j'ai bien peur qu'une mauvaise influence ne la gâte tout à fait. Or, qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! Espérons qu'elle revienne en ces lieux avec un peu plus de raison.
Vous me trouvez sévère, m'avez-vous déjà dit. J'entends déjà vos reproches. Il m'en coûte de l'être et de devoir sans cesse réprimander cette enfant qui est comme ma fille. Mais je crains pour elle de bien mauvaises fortunes si elle s'avisait de devenir la petite personne sans frein qu'elle semble désirer d'être. Je ne souhaite que lui offrir les armes nécessaire à toute femme pour faire son chemin en notre monde, si cruel pour les âmes insouciantes ! Puissiez-vous rencontrer le succès là où je semble avoir échoué.
Reoseb nous rejoindra à son tour, comme je vous l'ai indiqué. Il devrait être enchanté d'y retrouver sa sœur. Je ne l'ai pas vu depuis des années, et ce n'était guère qu'un enfant, alors, mais on dit qu'il est devenu un jeune homme prometteur et tout à fait raisonnable. Trois ans de discipline intensive auprès du sage Mikihisa, voilà qui aurait pu avoir un effet intéressant sur notre petite protégée.
Bien à vous,
Anna
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D'Osorezan, ce 4 Mai 17**
