Le temps s'était arrêté, elle était suspendue dans cet incroyable moment, oscillant entre réalité et illusion. Tout semblait bien trop improbable pour être vrai, et pourtant elle pouvait sentir avec une certitude frappante les lèvres de Clarke avidement accrochées aux siennes. Jamais elle n'aurait pensé que ceci arriverait lorsqu'elle l'avait entendue scander son nom, d'une manière presque animale, triviale même. L'incompréhension avait submergé son esprit, incertaine des intentions qui l'animaient si puissamment, cette force qui l'avait poussée à monter cette pente boueuse, cette inconscience qui avait traversé son regard lorsqu'elle avait intentionnellement défié les armes menaçantes de ses gardes pointés en sa direction. Jamais elle n'avait vu la blonde dans un tel état, et durant l'espace d'un instant, elle avait douté de ses intentions, s'attendant à ce que celle-ci tente de s'en prendre à elle, à lui faire ressentir la douleur brûlante que sa trahison lui avait infligée. Ce sentiment s'était renforcé lorsqu'elle sentit l'étau crispé des doigts de Clarke se resserrer de part et d'autre son cou avec une brutalité qu'elle n'avait jamais suspecté chez la blonde. Pendant une seconde, elle sentit sa respiration bloquée dans sa trachée par la pression des doigts de Clarke contre sa jugulaire.
Puis plus rien, mis à part cette chaleur appliquée contre ses lèvres, qui s'infiltrait en elle à une rapidité impressionnante, qui perçait pas à pas toutes ses barrières. Elle se laissa progressivement abandonner dans l'étreinte brute et pourtant telle douce et sensuelle de la blonde, ayant desseré doucement la pression qu'elle appliquait contre sa gorge, prenant à présent son souffle d'une toute autre manière. Le contact était apaisant, mais teinté d'un désespoir au goût amer, et d'une tristesse profonde. Elle était la cause de cette tristesse qui étreignait le coeur de Clarke. Elle ne pouvait accepter cet élan d'affection de la part de la jeune fille après ce qu'elle venait de lui infliger, elle ne pouvait simplement pas, cependant les remords qui l'assaillaient n'étaient pas assez forts pour la pousser à s'écarter de Clarke, à ce moment précis rien ne semblait pouvoir le faire.
Jamais Lexa n'avait souhaité en arriver jusque-là, elle tenait toujours ses paroles et ce pur acte de trahison ne correspondait pas avec sa manière d'être. Et pourtant, elle avait accepté ce marché. Elle avait fait un pacte avec le diable, et Dieu sait qu'elle en était plus que consciente, mais elle n'avait pas hésité une seule seconde avant d'hocher la tête et de probablement mener une cinquantaine d'innocents emprisonnés dans le ventre de l'impénétrable montagne à une mort certaine. Elle avait immédiatement pensé à Clarke, et elle savait que sa réaction serait sans appel : jamais elle ne parviendrait à la pardonner. Elle savait parfaitement tout cela et pourtant elle avait accepté immédiatement, sans même être torturée par l'un de ces dilemmes immondes. Elle avait agi comme la Commandante du peuple de la Terre devait agir, elle avait placé son peuple et la survie de ses hommes en première place, sans craindre de représailles de la part des survivants de l'Arc. Après le massacre qu'elle avait perpétré à Tondc, elle ne pouvait avoir la mort d'encore plus des siens sur la conscience, ses mains étaient déjà bien trop souillées d'un sang innocent.
Elle avait abandonné tout sentiments.
L'amour est une faiblesse, et aujourd'hui elle avait tranché. Ses sentiments avaient étés ravalés, engloutis par la crainte de la défaite qui l'attendait, et elle avait retrouvé son masque impénétrable de guerrière sans pitié ou miséricorde.
Et pourtant, elle l'avait regretté.
À l'instant même où son regard avait croisé celui de Clarke, elle avait été habitée par un remord brûlant. Comment avait-elle put prétendre qu'elle parviendrait à lui annoncer la nouvelle sans sentir ce déchirement dans sa poitrine ? Elle l'avait ressenti, lorsqu'elle s'était sentie sondée par la blonde, ne comprenant pas pourquoi ces silhouettes filiformes et inconnues s'extirpaient en chancelant par l'imposante porte de la Montagne. Elle était parvenue à soutenir son regard, et avait recouvert le sien d'un voile glacial, ne laissant transparaître aucune des émotions qui la détruisaient à l'instant. Puis elle avait fuit, lâchement, tournant le dos à Clarke pour ne plus sentir son regard sur elle, mais il ne l'avait pas quittée. Elle savait que, derrière elle, elle l'observait toujours, probablement effondrée. Elle avait fuit, incapable d'observer le mal qu'elle avait perpétré, incapable d'observer les dégâts qu'elle avait fait à Clarke.
L'amour est une faiblesse, mais pourtant en se dénudant de tout sentiments, elle ne s'était jamais sentie aussi faible. Aussi lâche.
Combien de temps s'était-il écoulé depuis que Clarke l'avait embrassée ? Combien de secondes, de minutes, d'heures ? Elle était incapable de compter, incapable de décrocher son esprit de l'emprise de la blonde, enivrée par sa simple présence. Les bras pendant le long de son coeur, elle restait cependant stoïque, les yeux grands ouverts. Ceux de Clarke l'étaient aussi, et ils étaient accrochés aux siens, tentant probablement de lire en elle. Mais elle n'y parviendrait pas, elle n'y parviendrait plus à présent. Elles s'observaient, les lèvres liées et les corps collés l'un à l'autre, mais la scène prenait une tournure étrange. Il n'y avait rien de doux dans ce baiser, il ne s'agissait que de haine violente, et de désespoir. Elle la détestait, et cela la détruisait.
Finalement, Clarke brisa le contact, s'écartant violemment de Lexa, mais lui faisant toujours face. Elle s'humidifia les lèvres, tentant probablement de s'accrocher à ce qu'il restait du baiser, mais son visage ne s'apaisa pas. Elle la fixait toujours, sans daigner dire un traître mot, imperturbable. Puis elle prit conscience du regard interloqué que jetaient tout les spectateurs de la scène aux deux femmes, public qui se révélait être plutôt nombreux puisque Clarke avait interpelé l'attention de nombreux en criant. Mais cela ne déstabilisa pas Lexa, elle soutenait toujours le regard haineux de Clarke. Et puis, sans qu'elle ne puisse le prévoir, un sanglot étouffé s'échappa d'entre les lèvres de Clarke. Un sanglot imperceptible, mais qui la déchira de toutes part. Et tout s'enchaîne atrocement vite.
Le mouvement fluide du bras de Clarke, sa main qui s'écrase violemment contre sa pompette et un claquement retentissant.
Brusquement, la scène prit aussitôt un aspect bien plus réel, la gifle la sortir de sa léthargie. Et alors qu'elle semblait incapable de parler, à présent agitée de sanglots de plus en plus rapprochés, Clarke parla finalement.
« Je te hais. » furent les seuls mots qu'elle prononça avant que les gardes de Lexa ne se jetèrent sur Clarke, lui coinçant les poignets dans le dos et glissant une lame menaçant contre son cou. Elle se laissa cependant faire, continuant de fixer Lexa. Son regard devenait insupportable à soutenir, elle sentait qu'elle ne pourrait résister plus longtemps, alors elle détourna le regard, observant le sol, se mordant frénétiquement la lèvre inférieure au passage, encore troublée par le baiser de Clarke. Ses mots résonnaient douloureusement dans son esprit, cognaient contre les parois de son crâne. Ils tournaient en boucle, et cela allait bientôt finir par la rendre folle.
« Je me hais aussi », murmura-t-elle d'une voix presque inaudible, que seule Clarke pouvait entendre. Elle se mordit automatiquement la lèvre inférieure, comme si cet aveu s'était échappé sans qu'elle ne puisse le contrôler. Lexa en fut profondément ébranlée, et elle se surprit à espérer aveuglément que Clarke, assourdie par sa fureur, n'avait pas entendu. Le voile d'incompréhension qui traversa les yeux de la blonde confirma que ça n'était pas le cas, et elle semblait aussi étonnée que la Terrienne, voire même plus.
« Breik em au. » ordonna-t-elle sèchement à ses guerriers, fuyant une nouvelle fois le regard de Clarke qu'elle ne parvenait plus à supporter.
Les deux terriens opinèrent du chef, perplexes, et lâchèrent les avants bras de Clarke non sans lui jeter un regard accusateur. Lexa inspira profondément, emplissant ses poumons de l'air souillé qui environnait la Montagne. Elle cherchait une certaine contenance dans ce geste, consciente que tout son peuple et les survivants de l'Arc avaient tous les yeux rivés sur elle, et devaient probablement ne pas comprendre le manque de réaction apparent de leur Commandante suite à l'attache physique que Clarke lui avait assenée. Malgré la morphologie relativement faible de la blonde, la douleur procurée par sa gifle était toujours présente et brûlante, s'étalant à présent sur l'ensemble de son visage, mais elle n'y prêtait pas la moindre attention. Elle se rendit enfin compte du silence qui pesait à présent dans les bois et ses alentours.
Mais ce silence fût de courte durée lorsqu'un hurlement déchira le mutisme.
« Brouillard acide ! »
Et ce fût brusquement l'enfer, un amas de silhouettes agitées et apeurées qui convergeaient dans tout les sens tandis que la couleur jaunâtre significative du brouillard mortel commença à paraître à travers les arbustes. Prise d'une panique sourde et ne contrôlant plus son propre corps, Lexa prît la fuite, sans se rendre compte qu'elle avait agrippé le poignet de Clarke en l'entraînant à sa suite alors qu'elle se dirigeait en direction du bunker que celle-ci lui avait montré quelques jours avants.
