Cinq jours plus tard, je dépose un bouquet composé de fleurs des champs, sur la terre fraîchement retournée de la tombe de la femme qui fut ma grand-mère, emportée par la maladie malgré nos efforts pour la garder auprès de nous.

J'entend encore le sermon de circonstance du Père Hilliard, curé de notre modeste église. C'est un homme bon bien qu'il ne soit pas à l'aise en ma présence, comme s'il ne craignait que je ne lui jette quelques maléfices de mon crû.

Mais je ne lui en veux pas.

A vrai dire, aujourd'hui, je n'en veux qu'à Dieu, me demandant une fois de plus, quel tort j'ai bien pu Lui causer pour mériter pareil châtiment.

Frissonnant sous ma cape de la même couleur que les lavandes, je pose ma tête sur l'épaule de Ruby qui, se tenant à mes côtés, pleure doucement.

Derrière nous, son mari et ses enfants restent en retrait, tête nue et baissée dans un silence respectueux.

Il n'y a plus que nous sous le vieux chêne de notre jardin, où Granny tenait à reposer une fois son dernier souffle expiré. Elle est morte depuis à peine une journée, et elle me manque déjà.

Les bras fraternels dont je recherche présentement l'étreinte répondent à mon appel muet, quand ma sœur se meut pour m'enlacer contre son cœur. J'enfoui complètement mon visage dans son cou blanc, sentant mes yeux s'humidifier avant que je finisse par laisser couler mes larmes.

J'aurai préféré attendre la solitude de notre maison, mais je me rend compte à présent que je suis plus qu'à ma place, bercée entre ses bras réconfortants, comme quand elle chassait mes cauchemars aux heures les plus noires de notre enfance.

Puis j'entend les pas feutrés de mes neveux nous rejoindre, tandis que des menottes s'accrochent à mes jupes, nous incitant à nous séparer pour que je puisse m'accroupir de concert devant les trois enfants. Respectivement âgés de onze, neuf et quatre ans, Peter, Will et Tim viennent se blottir dans mes bras, tandis que leurs parents se rapprochent.

Mon beau-frère est un homme bon et encore aujourd'hui, je suis heureuse que Ruby et lui se soient trouvés.

Cette dernière se détache de son époux pour poser une main sur mon épaule. Comprenant la demande informulée, j'embrasse tour à tour les trois petits fronts de ses garçons avant de me relever, saisir la main tendue de leur mère et m'en retourner seule avec elle, à la petite chaumière désormais vide de la présence de sa propriétaire alors, qu'ils rentrent avec leur père à leur propre logis.

Quand nous pénétrons à l'intérieur, je ferme un instant les yeux, inspirant doucement les différentes odeurs de l'intérieur, un mélange de toutes sortes de plantes, de bois et de soleil, que je ne retrouverais nul part ailleurs qu'ici.

De nouvelles larmes silencieuses coulent maintenant sur mes joues blanches, traçant des sillons salés sur mon visage tandis que je lâche les doigts de mon aînée pour aller instinctivement m'allonger sur ce lit que j'ai partagé des années avec elle et Granny, notre condition ne nous ayant jamais permis d'avoir meilleur confort.

Mais ça ne nous a jamais empêché de nous y glisser, d'abord nous deux, puis notre grand-mère, doucement pour ne pas nous réveiller avant de râler pour la forme, quand on se retournait dans notre sommeil pour venir se coller à elle, tels deux chatons recherchant la chaleur corporelle de leur mère.

Même quand elle est tombée malade, nous nous sommes encore allongée près d'elle pour la soigner et la veiller, comme elle l'a fait pour nous autrefois, et ce, au risque d'être nous aussi exposées au mal qui l'a emportée.

Et si présentement, les draps ont été changés, j'ai l'impression de sentir encore son parfum fleuri.

Sans un mot, Ruby m'y rejoint, s'allongeant derrière moi pour passer un bras protecteur autour de ma taille. Et sans brusquerie, je me retourne pour lui faire face, enfouissant mon visage dans son cou.

« Reste avec nous. » Chuchote-t-elle ensuite, caressant d'un geste tendre mes cheveux bruns, que j'ai gardé en une longue tresse.

C'est ce que je souhaite du plus profond de mon âme. Elle est ma sœur aînée, et ce rôle lui confère le droit légitime de me prendre à sa demeure maintenant que notre seule parente n'est plus.

C'est même dans l'ordre des choses.

Mais nous savons toutes les deux que je ne peux accepter, pas plus que je ne peux rester. Malgré tout l'amour que je lui porte, je dois m'en séparer et trouver ma voie ailleurs qu'ici, dans ce village étroit d'esprit et si vif à rejeter toutes fautes sur tout le monde.

Ou plus particulièrement et plus facilement, sur moi.

Alors je me détache de Ruby, et lève mes mains froides à hauteur de son beau visage afin d'y essuyer ses larmes. Elle a laissé ses longs cheveux détachés, ces derniers épars sur ses épaules couvertes de sa cape rouge, ornée d'arabesques rondes et de boucles noires. A mon instar, elle ne s'en est pas départie avant de se coucher près de moi, l'étoffe la couvrant toutefois d'un bel ensemble.

Comme la mienne, c'est un cadeau de fiançailles de Granny qui l'a confectionné de ses mains.

Tendrement, je dépose un baiser sur son front, le collant au mien.

« Je t'aime, je lui confie dans un sourire, faisant fi de mes propres larmes. Ne l'oublie jamais. »

Comprenant sans pour autant l'accepter, Ruby rompt le contact en se redressant brusquement :

« Non Regina, ne fais pas ça. Tu es ma sœur pour l'amour de Dieu.

- Plus maintenant, je réfute en m'asseyant pour être à sa hauteur.

- Comment peux-tu dire ça ?! S'offusque la brune sans me laisser le temps de finir le fond de ma pensée. On a dormi dans ce même lit pendant des années, partageant notre sommeil et nos cauchemars ! On a été élevées ensemble !

- Mais ça n'a aucune valeur ! »

Mon éclat de voix laisse Ruby un instant silencieuse, certainement choquée de mes dernières paroles. Aussi je prend ses mains dans les miennes, entrelaçant nos doigts tandis que je m'explique plus en détails :

« Je sais que Granny m'a aimé, autant qu'elle l'a fait pour toi. Elle m'a apporté bien plus, que ce que je n'aurais jamais pu lui rendre. Mais nous n'avions aucun lien de sang. Aucune parenté reconnue valable et recevable aux yeux de n'importe quelle loi. »

La plus âgée baisse son beau minois sur nos phalanges emmêlées, avant de les lâcher pour entourer mon cou de ses bras dans une énième étreinte que je lui rend, concluant doucement :

« D'autant plus, que le plus gros de notre héritage va aller remplir les caisses de la Couronne. Quand cela sera fait, je ne serais plus qu'à nouveau une orpheline à mauvaise réputation. Peut importe combien je t'aime, je ne peux pas rester.

- Tu n'es pas une sorcière, murmure doucement Ruby à mon oreille. Pourquoi ne te voient-ils pas comme moi ?

- Il faudra toujours un coupable pour tout. »

Ce sont les paroles que m'avait répondu Granny où l'année de mes dix ans, je venais de rentrer du marché la lèvre supérieure déchirée par une pierre que l'on m'avait lancé. Aujourd'hui encore, j'en porte une fine cicatrice, parce qu'il faudra toujours un coupable pour une maladie, un accident, ou une moisson pourrie.

« Mais tu ne peux pas partir toute seule, proteste cependant ma vis-à-vis, en se détachant de mes bras. Et où iras-tu ?

- Rejoindre Emma à Portmouth. »

C'est une promesse que je lui a faite, avant qu'elle ne quitte Gelding enceinte d'Henry, et accompagnée en premier lieu d'Isaac, neuf ans auparavant.

Pour calmer notre angoisse de la savoir partir avec pour seule protection un marchand ambulant ,et un déguisement d'homme pour cacher sa féminité, notre ailleule nous avait assuré qu'elle aurait bien une escorte jusqu'à la ville de Nottingham, sans rien ajouter de plus, puisque tout avait été dit.

Et à sa troisième et dernière lettre, apportée par le colporteur en même temps que ma paire de souliers neufs, Killian, Henry et elle avaient gagné Portmouth, où son mari avait pris la place de capitaine de navire marchand à la mort de son frère aîné, le commerce par de-là les mers s'étant développé de plus en plus dans les grandes villes.

En plus d'être épris d'elle, Killian Jones avait reconnu Henry comme son fils avant qu'il ne naisse, tous deux s'étant rencontrés peu de temps après son arrivée à Nottingham, assurant ainsi à Emma d'être protégée sur tous les fronts.

En plus d'être une orpheline comme moi, cette dernière est mon amie. Je sais qu'elle m'aidera à trouver une place convenable chez quelques relations de son époux.

Ici, je suis une paria. Je ne sais pas ce qui m'attend là-bas, mais se sera toujours préférable.

« Et je n'irais pas seule, je la rassure, reprenant sa première question. A la fin de la semaine, il y a la foire du Printemps à Nottingham. David doit y vendre les produits de leur ferme comme tous les ans. »

Depuis le début de notre enfance, il est l'un des rares à ne pas me voir pour autre chose qu'une simple guérisseuse. C'est d'ailleurs pour cela que ce matin, il n'a pas manqué l'enterrement de ma tutrice, pas plus que sa mère, Ruth, une femme douce et gentille que la vie n'a pas non plus épargnée.

Pas plus qu'ils n'ont hésité à venir m'embrasser pour me présenter leurs condoléances sincères et leur soutien, avant de prendre congé, ayant compris d'instinct que j'avais eu besoin de rester seule avec le reste de ma famille.

« Ça veut dire que..., calcule Ruby. Tu pars après-demain.

- Oui. »

Elle ne dit rien de plus, ne me demandant pas non plus quand ai-je pu parler au berger, ce qui reviendrait à lui avouer que je pensais déjà à partir avant que Granny ne tombe malade.

A vrai dire, j'y est souvent songé et me rend compte à présent que je n'ai que trop retardé un départ, que j'aurai dû prendre avec Emma quand j'en ai eu l'occasion.

« Tiens, renifle doucement la brune tout en dénouant les liens de son manteau. Je veux que tu le prenne avec toi.

- Tu sais très bien que le rouge est ta couleur, je conteste, tandis qu'elle le plie pour le fourrer dans mes bras.

- Elle te va tout aussi bien, affirme fermement Ruby, avant de reprendre contenance pour couper court à une autre discussion douloureuse, séchant ainsi ses larmes d'un revers de manche. Bon, commençons par préparer tes affaires, une journée est vite passée. »

Acceptant l'accord tacite, je descend du lit, faisant disparaître toute trace de perles salées de mes joues.

J'en ai suffisamment versé.