John travaillait à un devoir important quand il entendit des cris venant de la rue. Il ne se produisait jamais rien ici, aucune agression d'aucune sorte, et l'étudiant, surpris, leva la tête de son livre pour se précipiter à la fenêtre. Juste en bas de chez eux, une troupe de gamin plus ou moins vieux venait de tabasser un homme en grand manteau noir et chapeau haut de forme, et galopaient déjà, une bourse volée en main, vers l'angle d'une rue. La pauvre victime venait visiblement de descendre de voiture et peina à se redresser. Derrière les carreaux, John cru l'entendre gémir dans le silence, avant que le cocher, qui n'avait pas seulement esquissé la moindre tentative pour lui venir en aide, ne donna un coup de sangle aux bêtes qui obéirent instantanément. L'homme se redressa, courbé en avant. Il semblait se tenir le visage. John entendit alors la porte d'entrée s'ouvrir et de la fenêtre, il vit ses parents sortir à la rue pour aller à la rencontre de l'infortuné. Ils le soutinrent et le menèrent lentement vers l'intérieur. Alors, sans hésiter une seconde, John se rua à son tour hors de la chambre pour se précipiter à l'étage inférieur. Ils atteignaient à peine le seuil lorsque le jeune homme arrivait à mi chemin des escaliers. Et c'est alors qu'il surprit le visage de l'homme qui venait de se faire agresser, au bras compatissant de sa bourgeoise de mère, qui n'aurait certainement pas eu la même charité sans les beaux vêtements de l'invité improvisé - ne pouvant ainsi vêtu que faire partie que de la bonne société. Celui-ci dû d'ailleurs sentir le regard de John posé sur lui, qui venait de dévaler à toute vitesse les escaliers. Sous son chapeau, sa fausse moustache et son costume impeccable, Holmes leva les yeux vers lui, redressant les sourcils en une mimique innocente. Un instant, alors que les parents le plaignaient sans interruption en une ridicule litanie, ils se dévisagèrent, et un silence se forma entre eux deux.

Comment osez-vous ? disait le regard outré de John.

Et avant qu'il ne reprenne son insupportable rôle et le panache qui va avec, Holmes lui adressa un petit sourire mi-désolé mi-amusé.

- John ! s'écria la mère, veuillez donc ne point restez aussi inerte et nous aidez à menez ce pauvre homme au salon !

Ce fut comme une décharge électrique qui contraignit leur regard à se séparer. John dévala les quelques marches qui restaient et obéit à sa mère. Il se saisit brusquement du bras de Holmes et le mena de force, à cadence rapide, au salon.

- John, faites donc plus attention ! se fâcha la mère.

- Oui, veuillez faire attention, jeune homme, confirma Holmes d'une voix autoritaire et maniéré qui ne lui allait pas du tout.

John se mordit les lèvres, résistant à l'envie de lui jeter son point à la figure.

- Mais bien sur, monsieur, répliqua-t-il, et seul Holmes put percevoir l'accent ironique de sa répartie, je vous pris de m'excuser !

Il le posa sur un fauteuil et s'assit, bras et jambes étroitement croisés, rongeant son frein.

- Monsieur, s'enquit poliment sa mère, accepteriez-vous un petit remontant ?

Holmes opina du chef, comme si parler lui demandait un trop grand effort. Il se serait trouvé aux portes de la mort que ça n'aurait pas été différent.

- Oooh, soupira-t-il, ce serait avec grand plaisir, Madame ... vous êtes si bons avec moi, je ne pourrais jamais vous remercier assez ...

Il en faisait beaucoup trop. Le couple gloussa d'un air contenu et aimable. Les louanges, ils aimaient ça. Sur son canapé John enfonça ses dents dans sa lèvre inférieure.

- John ! S'écria sa mère en le sortant de ses pensées, allons, John ! Portez donc un remontant à notre invité! Dépêchez-vous !

Il rougit.

- Mais ...

Elle afficha une mine choquée, comme s'il venait de lui causer la plus grande honte de sa vie.

- John, mais que vous arrive-t-il donc ?! Chuchota-t-elle, comme si l'invité ne pouvait ainsi pas les entendre, Enfin ! Vous vous êtes toujours montré très obéissant et bien élevé jusqu'à aujourd'hui !

John ouvrit la bouche, ne sut quoi répondre. Il sentait le regard d'Holmes scruter les lieux, analysant, décryptant, chaque détail de sa vie et de son éducation, chaque sentiment qui le traversaient à l'instant. Cela le blessait en un lieu secret de son être où personne n'aurait dû avoir accès. L'humiliation qu'il ressentait à jouer ce rôle de fils parfait et bien propre sur lui le concernait seulement, et quoi qu'il puisse en ressentir, le dégoût de lui-même d'obéir et de trouver, au fond, cette situation confortable dominant tout le reste, il ne supportait pas que quelqu'un puisse en être témoin. Surtout pas lui. Ses yeux le piquèrent et il se troubla. Finalement, sans rien dire il se leva et leur tourna le dos pour aller s'occuper des boissons. Les yeux voilés, il se concentra de toutes ses forces pour ne pas trembler et renverser l'alcool, ou pire, que ses parents se rendent compte de son malaise. Pour Holmes, son cas était déjà classé, inutile de remuer un peu plus le couteau dans la plaie. Heureusement, la conversation avait repris derrière lui. Il inspira un grand coup, afficha sur son visage l'éternel masque poli, serviable et effacé par lequel ses parents le connaissaient et fit volte face, le plateau en main. Il traversa la pièce la tête haute, déposa le plateau sur la table après avoir fait le tour en commençant par "l'invité" en prenant garde à ne pas les déranger dans leur conversation, et s'assit délicatement sur le canapé, aux côtés de Holmes qui lui lança un discret coup d'œil.

Quand la conversation se calma enfin et que les verres furent vides, sa mère annonça :

- Notre fils est étudiant en médecine, je suis certaine qu'il se fera un plaisir de soigner un peu les vilaines plaies que vous avez là. N'est ce pas, John ?

John leva les yeux vers sa mère, horrifié. Il déglutit et parvint à hocher la tête d'un coup sec, un large sourire de façade étirant ses lèvres.

- Mais bien sur !

Satisfaite, elle alla vers l'invité et l'aida à se relever, en incitant d'un geste son fils à lui venir en aide.

- Le matériel se trouve à l'étage, vous pourrez y parvenir ?

Holmes acquiesça d'un air douloureux.

- Je pense, oui.

- Vous savez, cela lui fera le plus grand bien, rajouta-t-elle tandis qu'ils se dirigeaient vers les escaliers, il est tellement distrait, ces derniers temps ! A croire que son coeur le tourmente ! J'espère que la demoiselle en question est de bonne famille, au moins...

- Je crois que je pourrais trouver le chemin tout seul, mère, coupa John au bord de l'évanouissement et qui se demandait ce que ferai Holmes s'il défaillait alors que c'était lui qui était censé le soutenir.

A son grand soulagement, elle les abandonna enfin et John continua de jouer la comédie jusqu'en haut des escaliers. Une fois parvenu à l'étage et désormais hors de vue, il planta là Holmes sans même le regarder et alla rejoindre sa chambre d'un pas énergique, hors de lui. S'il avait pu, il aurait claqué la porte derrière lui mais étant donné la présence de ses parents, il estima que ce n'était pas la meilleure chose à faire. Lorsque Holmes poussa la porte, il était debout devant la fenêtre, tremblant de tous ses membres et se mordant le poing pour ne pas hurler de fureur. Des larmes retenues lui brûlaient les yeux. Il entendait les pas lents et sur d'eux d'Holmes qui arpentait la pièce.

- Alors comme ça, votre coeur vous tourmente, glissa-t-il d'un ton tout à fait différent, qui se voulait léger sous des accents ironiques, puis-je savoir de quelle... "demoiselle de bonne famille" vous êtes-vous entiché, très cher ?

John fit volte face et le fusilla d'un oeil noir.

- Je vous préviens, le scalpel n'est pas loin ! Le menaça-t-il, que faites-vous ici ?!

Holmes haussa les épaules en regardant ailleurs et en se balançant sur ses pieds, les mains dans les poches, sourcils haussés.

- Je ne vous voyais plus, alors comme vous ne sembliez pas disposé à prendre des initiatives et que je m'ennuyais...

- Que vous vous ennuyiez ?! répéta Watson qui allait exploser d'un instant à l'autre, je vous signale que je suis consigné ici comme un enfant par votre faute !

Il n'en pouvait plus. Il se mit à faire les cents pas dans la pièce. Ses joues le brûlaient, il avait besoin de frapper, de hurler, de...

- Vous avez envie de pleurer, constata Holmes d'un ton très neutre sans aucune trace d'ironie dans sa voix, et John s'arrêta instantanément. Je vous ai blessé en jouant cette comédie, n'est ce pas ? Ne répondez pas, je demande uniquement par politesse. J'ai violé quelque chose de vous que vous ne vouliez pas mettre à jour, en venant ici chez vous dans votre... famille. Vous jouez un rôle qui ne vous correspond pas et dont vous avez honte mais vous trouvez cela confortable parce que ça vous évite de regarder plus profondément en vous ce que vous voulez vraiment...

Tout en parlant, il s'approcha lentement, jusqu'à lui faire face.

- Vous avez peur de vous-même, car ce que vous désirez le plus, c'est partir d'ici et vivre des choses dangereuses... des choses qui vous effrayent, mais par lesquelles vous vous sentez... vivant.

John le dévisageait, terrorisé.

- Je ne vous permet pas de...

- Oh, vous ne me permettez pas ! Voyez-vous ça, le coupa Holmes – et son petit sourire ironique de génie supérieur refit surface – c'est parfait, j'aime les choses interdites, ça donne plus de piquant.

John déglutit difficilement, sa main traînant sur le bureau derrière lui. Ils étaient trop proches, beaucoup trop, et il ne pouvait regarder autre chose que les lèvres pulpeuses entrouvertes et tachées de sang, ne pouvait ressentir autre chose que leur proximité... sans bouger les pieds, il recula, et Holmes s'avança.

- Vous sentez-vous vivant, en cet instant, Watson ? Susurra-t-il tout bas, lentement, son souffle caressant ses lèvres et le titillant insupportablement...

Son coeur battait à un rythme infernal et il dût s'appuyer contre le bureau.

- Vous... vous... ! Je vous interdit de... ! S'offusqua-t-il, je ne sais pas comment vous avez pu savoir où je... ni comment vous avez fait pour... mais c'est... vraiment... incroyable, je veux dire... ! Inconcevable ! Et vraiment... vraiment...

Il crut perdre la raison. Sa voix partait dans les aiguës. Le sourire d'Holmes s'élargit, diabolique, tentateur, sublimement interdit. Il se rapprocha encore, se pencha, se...

Puis, soudain, il recula et le contourna, guilleret comme un pantin désarticulé, pour aller s'asseoir dans le siège du bureau, derrière lui. Lorsque John se retourna, sonné, complètement déconnecté et en proie à des foules d'émotions contradictoires, l'intrus le regardait bien en face, parfaitement sérieux, presque grave, les bras sagement croisés.

- Nous étions là pour me soigner, vous vous souvenez, Watson ? Que diront vos parents si je reviens dans le même état lamentable ?

la mâchoire de l'apprenti médecin sembla se décrocher.

- Dites-moi, s'enquit-il, horrifié, comment avez-vous fait, pour... l'agression ?

- Des enfants des rues auxquels je rends service, et qui me rendent service.

John eu envie de s'enfuir, de plonger entier sous l'eau glacée pour se remettre les idées en places mais au lieu de ça, il obéit calmement et alla chercher son matériel de médecin, qu'il posa sur le bureau, en face d'Holmes.

- Ma parole, s'exclama celui-ci, votre mère a raison ! Vous êtes d'une obéissance stupéfiante, Watson !

Celui-ci ne réagit pas. Il imbiba d'eau oxygénée un linge propre et le passa sur le visage d'Holmes, qui le fixait droit dans les yeux. Il nettoya, désinfecta, pansa, puis rangea sérieusement tout le matériel.

- C'est fait, maintenant que vous êtes remis, monsieur, vous allez pouvoir repartir.

Accoudé au bureau, Holmes souriait.

- Vous y croyez vraiment, n'est-ce pas ?

Il se leva, lui présenta son bras, que Watson saisi par automatisme.

- Que voulez-vous dire ?

Ils franchisèrent les portes de la chambre, traversèrent le couloir et tous deux reprirent leurs rôles respectifs. Alors qu'ils descendaient le grand escalier, Holmes lui murmura :

- Continuez à me soutenir, pour le reste laissez-moi faire, surtout n'intervenez pas.

Il accentua son boitement, une grimace de souffrance déformant ses traits, et John, paniqué, le coeur battant, se demanda malgré tout où était la limite entre la comédie et la réalité. La mère vint à leur rencontre.

- Comment vous sentez-vous ? S'enquit-elle poliment, est-ce que... ?

- Votre fils deviendra un très bon médecin, madame, répondit calmement Holmes en fermant brièvement les yeux alors qu'il parlait, comme ci cela lui coûtait un trop grand effort, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, croyez-moi bien que notre bon seigneur vous le rendra !

Et tout en parlant, il hochait la tête pour appuyer ses propos. Elle rougit, minauda un peu.

- Cependant permettez-moi de vous demander une dernière faveur...

Il la dévisagea, baissa soudain la tête et bafouilla.

- Je suis tellement gêné...

- Mais non, ne le soyez pas, voyons, ce n'est rien, demandez...

Il inspira un grand coup, posa sa main sur celle de la femme, lâcha enfin d'une voix basse et grave :

- Accepteriez-vous que votre fils me raccompagne jusqu'à chez moi ? - John fit de grand effort pour rester sobre et conserver son sourire poli, seule sa main se crispa autour du bras d'Holmes - C'est un peu loin, et je ne sais dans quel état je vais pouvoir... Seul... Mon Dieu, je suis horriblement gêné, je... je... ne sais comment m'excuser d'avance de cette requête particulièrement déplacée en vue de ce que vous avez déjà fait pour moi...

Complètement charmée, elle s'empressa de prendre sa main et de la presser. Non d'un chien, Holmes était en train de faire un numéro de charme à sa mère.

- Non, non, ne vous excusez pas, Monsieur, mon fils se fera un plaisir de vous raccompagner jusqu'à chez vous... n'est-ce pas, John ?

- Oh, j'en suis persuadé ! Confirma Holmes qui semblait beaucoup s'amuser, ça ne vous dérange pas, au moins ?

John le regarda, regarda sa mère, comprit qu'ils attendaient une réponse, s'empressa de bafouiller, un peu trop vite :

- Absolument, absolument... euh, je veux dire ! Absolument pas, ça ne me dérange absolument pas.

Il afficha un sourire d'ange, ses paupières clignant doucement.

Après maintes salutations, ils furent enfin dehors sur le trottoir, seuls, la porte refermée et les parents, à l'intérieur.

- La légère teinte rosée que prennent vos joues lorsque vous vous sentez mal à l'aise vous va à ravir, Watson.

Celui-ci se mordit les lèvres pour ne pas pouffer. Après tout, ils étaient encore tout près de la maison.

- S'il vous plait, nous sommes encore en vue, ils peuvent nous...

- Ce qui veut sans doute signifier que j'aurais le droit de vous mettre aussi mal à l'aise que je le souhaiterai, quand nous aurons dépassé le coin de la rue...

John rougit jusqu'aux oreilles, et éclata de rire. C'est ainsi que tout commença...

Ils rirent tout le long du chemin, se livrant à une joute verbale animée qui leur donnèrent l'impression de se connaître depuis longtemps.

Lorsqu'ils arrivèrent à la place sur laquelle ils s'étaient rencontrés pour la première fois, John se demanda où il habitait mais alors qu'il allait poser la question, ils furent surpris par un attroupement de badauds brayant anormalement. Holmes, qui était en train de parler, cessa immédiatement et s'arrêta. Tandis qu'il fixait les passants rassemblés en une masse grouillante, son visage devint grave.

- Que se passe-t-il ? Osa demander John, mal à l'aise.

Holmes lui toucha l'épaule.

- Restez-ici, lui ordonna-t-il, et il le planta là pour s'approcher.

Holmes écarta les personnes sur son passage, fendit la foule. Pourquoi la panique le saisissait-elle ainsi ? Il aurait dû observer, analyser, déduire, savoir. Tout cela en moins d'une seconde. Mais pour la première fois depuis longtemps, il se sentit débordée par ses émotions. Elles envahissaient tout, anéantissant toute faculté de réflexion cohérente. Quelque chose en lui d'instinctif voulait plus que tout faire demi-tour et fuir aussi loin que possible. La gorge serrée, le coeur battant à tout rompre, il avança pourtant, et les épaules, les mains, les visages, les dos aperçus se figèrent l'un après l'autre dans son esprit en flashs criards alors qu'il se faufilait entre les corps. Mais ce ne fut rien comparé à ce qu'il ressentit en parvenant au centre.

La scène devant ses yeux, chaque petit détail, l'agressa comme autant de lame déchirant sa chair, pénétrant au plus profond de son coeur. L'image s'inscrivit en lui pour toujours, atrocement claire. les rires des cinq voyous contre lesquels il s'était battu pour défendre Watson envahirent ses oreilles avec une intensité amplifiée, couvrant tout autre bruit. Le monde entier sembla ne plus exister, ne plus avoir la moindre importance. Il ne restait que lui, et eux, qui braillaient, ricanaient et applaudissaient en tabassant et envoyant le petit corps valdinguer en tout sens, s'écraser par terre. Tout son être s'emplit d'un dégoût profond, amer, une sorte de répulsion de son esprit et de ses sens, tout mélangé, qui lui donna envie de vomir et le répugna profondément d'être un être de chair et de sang. D'ailleurs, il se retint à grand mal face à la nausée qui montait en lui. Il lui sembla, pendant cet instant de malaise intense et fou qu'il allait vomir ses tripes. Vomir un sang épais et répugnant comme celui qui imprégnait les pavés, vomir ses organes. Tout se mit à tourner, à tanguer, à dégouliner. Il avança vers les caïds, avec le visage dévasté et le regard fou de quelqu'un qui va tuer. Tuer vraiment. D'un seul geste précis, il envoya à terre le premier qui se trouvait sur son passage, l'assomma d'un coup de pied en plein visage. La bagarre éclata, il entendait qu'on lui parlait, qu'on le raillait, l'insultait, mais ne parvenait à distinguer autre chose qu'un long sifflement aigu que seul pourrait calmer leurs corps désintégrés devant ses yeux. Il voyait le sourire mauvais de leur chef, celui qui... Sans réfléchir, il s'avança vers lui, le poussa sans ménagement ni préliminaires au combat singulier qui s'annonçait.

- Tu y tiens, hein, à cette boule de poil ? Le nargua-t-il en brandissant devant lui le corps ensanglanté et désarticulé de Stone, bah maintenant tu pourras t'en faire un bonnet ! Si tu savais comme il a couiné ce salopard de greffier quand...

le coup de poing de Holmes coupa court à ses sarcasmes. Dans un état de fureur monstrueux, il se jeta littéralement sur lui et entra dans un violent corps à corps. Il ne sentait même pas la douleur des coups qu'il se prenait, uniquement le désir rouge, gorgée d'une haine féroce et sans borne, de détruire, de briser, de faire mal. Et le voyou, si grand, si costaud qu'il soit, ne put contenir la force bestiale qui vibrait en Holmes comme un courant d'énergie mauvaise et inhumaine le traversant de part en part. Après des coups de pieds dans le ventre et dans chaque parcelle de corps qui se présentait, Holmes le maintint sous lui et saisissant son visage d'une poigne impitoyable, le cogna brutalement contre le sol. L'autre se mit à brailler de douleur, mais ses cris se noyèrent dans les gargouillements ensanglantés lorsque ses dents et sa mâchoire se brisèrent. Soudain, une voix parvint à ses oreilles.

- HOLMES !

Il l'ignora, attiré comme un aimant par le voyou en dessous de lui, qu'il défigurait de ses propres mains, grisé par l'envie de sang, de plus en plus intense et contradictoire au dégoût qu'il ressentait et qui s'intensifiait de seconde en seconde.

- HOLMES, ARRETEZ !

Le propriétaire de la voix lui attrapait les épaules, essayait de le tirer en arrière. Holmes se dégageait comme d'un d'insecte enquiquinant, revenant toujours, compulsivement, à ce corps qu'il voulait briser. Mais l'autre empêcheur de tourner en rond s'obstina et se saisit fermement de ses bras, le tira en arrière une bonne fois pour toute. Relevé et emporté de force, Holmes poussa un hurlement de rage et fit volte face, tandis que son poing volait en direction de l'imbécile qui avait osé l'empêcher de...

C'est en voyant Watson tomber en arrière dans l'élan du coup qu'il venait de lui donner et en entendant le petit cri de stupeur qu'il poussa que Holmes revint sur terre. Les sons, les images, tout redevint net et il tituba sur ses pieds, comme s'il venait de réintégrer son corps. Essoufflé, il fixa Watson avec des yeux exorbités. Celui-ci se redressa et se précipita sur lui, le prit par les épaules.

- Holmes ! Arrêtez, voyons !

Mais il avait déjà arrêté.

Ici, pas de police qui tienne. Personne ne tenait à les voir débarquer. Les badauds s'éparpillèrent dans un boucan infernal et avec maintes insultes et menaces, leur ami inconscient et affreusement esquintée effondré dans leurs bras, le groupe de voyous s'éclipsa à son tour.

Mais Holmes se moquait éperdument d'eux et de ce qu'ils lui disaient. Il se détourna de John, chercha Stone autour de lui, tomba à genoux au pied du corps inerte et abîmé. Ses mains, levées au dessus de lui, n'osèrent tout de suite le toucher. Ses yeux lentement s'emplirent de larmes et il se mit à trembler. Alors, il s'effondra, enfouissant son visage dans sa fourrure ensanglantée, la caressant doucement. John, debout immobile derrière lui, sidéré, le vit éclater en sanglot en étreignant convulsivement le petit corps brisé du félin avec une infinie précaution. Lui qui jouait avec les nerfs et le coeur d'un pauvre vieil homme venu lui tendre la main, lui qui se moquait de tout et de tous et ne semblait éprouver le moindre sentiment ni la seule petite goutte de compassion pour personne, se balançait désormais d'avant en arrière, en pleurs, en proie au plus profond désespoir alors qu'il berçait la dépouille encore chaude de l'animal comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse au monde. Une chose qu'il venait de perdre... cette vision déchira John. Les larmes aux yeux, il s'avança et s'agenouilla devant lui, le dévisagea, bouleversé.

- Holmes, l'appela-t-il d'une voix cassée, Holmes...

Il le prit par les épaules, le serra contre lui et malgré le froid, malgré ses grelottements, demeura ainsi à le tenir contre lui aussi longtemps que durèrent ses sanglots. Quand enfin il se calma, il l'appella encore, se dégagea et essaya de capter son attention. Mais Holmes ne le voyait pas, ne semblait même pas l'entendre. Ses yeux noirs grands ouverts fixaient un poing invisible devant eux, il ne bougeait plus d'un seul centimètre, figée comme une statue et les lèvres scellées.

- Holmes, il faut rentrer.

Rentrer où ? Il ne savait même pas où il habitait ! John se leva, tourna nerveusement sur place. Le soir tombait, il avait recommencé à neiger et il donna un coup de pied nerveux dans la couche de poudre blanche tandis que son menton se mettait à trembler. Il ne devrait pas être si bouleversé, seulement la détresse d'Holmes l'atteignait en plein coeur.

- Holmes ! Explosa-t-il en se tournant vers lui, Il faut rentrer, maintenant !

Étrangement, sans que son regard ne tressailli seulement, Holmes se leva et lentement, comme un fantôme, passa devant lui et se mit à marcher.

- où allez-vous ?

John doutait qu'il sache vraiment où il allait, mais il n'avait pas d'autre choix et s'empressa de le suivre. Ils cheminèrent un moment sous le froid, dans un silence atroce qui rappelait les marches mortuaires et John, angoissé, songeait à l'heure tardive et à ses parents qui l'attendaient. Mais il ne pouvait faire autrement, et il l'accompagna sans mot dire. Enfin, ils arrivèrent à ce qui semblait être un local en ruine abandonné, et Holmes ouvrit la porte délabrée pour entrer à l'intérieur. John l'imita, tout en se demandant si Holmes savait où il allait. Il faisait sombre, froid et humide à l'intérieur. Des vieux meubles, encombrés d'objets cassés et indéfinissable couvraient l'espace. Dans l'ombre, il vit Holmes se baisser vers une boite en carton recouverte d'une épaisse couche de tissus en tout genre et il devina qu'il y déposait la dépouille de l'animal. Puis, comme un spectre, il avança dans la pièce et se laissa tomber en position assise sur ce qui ressemblait à un matelas, attrapa quelque chose à côté de lui et alluma sa pipe, qu'il commença à fumer en s'effondrant complètement. John resta planté un instant dans la pièce en inspectant les lieux du regard, osant à peine réaliser, dans un frisson d'horreur, que Holmes vivait ici. Lui tremblait autant qu'à l'extérieur et il n'osa pas même imaginer ce que cela pouvait être, de vivre ici en plein hiver. Il regarda de nouveau Holmes inerte, et ce fut comme une décharge électrice. Il comprit que les choses prenaient un mauvais tournant et qu'il devait prendre les choses en main. Il s'avança dans la pièce et chercha des yeux une cheminée.

-Holmes ?

Pas de réponses, évidemment. Il repéra la cheminée et le bois, s'activa à faire un feu tout en guettant Holmes du coin de l'oeil. Lorsque des flammes hautes flambèrent dans l'âtre précaire, emplissant l'endroit d'un chaleureux halo de lumière oranger, il s'approcha du lit – si l'on pouvait appeler ça ainsi - et s'accroupit au chevet de Holmes. Couché sur le dos les yeux fixes rivés au plafond tout en fumant nerveusement sa pipe, il ne réagit pas. Watson passa une main sur son front, palpa ses joues, réalisa avec effroi à quel point il était gelé. Il essaya de ne pas montrer sa panique et de surtout ne pas y céder lui-même, décida de tirer le matelas près de la cheminée, ramassa tout ce qui pouvait dans la pièce faire office de couverture. Il réussit à dénicher des chandelles, les alluma, cessa alors son va et viens et se tourna vers Holmes, une main sur le front. C'est alors, à la lumière, qu'il réalisa l'état lamentable dans lequel il se trouvait. Son arcade sourcilière saignait abondamment, souillant toute une partie du visage. Un hématome couvrait le bas de la joue gauche et une partie de la mâchoire, et le coin de sa lèvre inférieur était tuméfié. Il avait abandonné sa veste de costume en route et sa chemise était déchirée à plusieurs endroit. On devinait, au dessous, des écorchures plus ou moins profonde. Heureusement que John avait pris avec lui sa trousse de médecine, pour faire illusion face à ses parents, et il bénit le ciel que ce fut le cas. Il réussi à trouver une bassine en fer qui lui sembla propre, la rempli d'eau et la mit à chauffer sur le feu. Il s'assit enfin sur le bord du lit et regarda Holmes, se demanda intérieurement s'il oserait l'ausculter après la scène de la chambre.

- Holmes, arrêtez un de fumer ça, vous voulez bien.

Il n'avait que peu d'expérience dans ses domaines-là mais savait fort bien que ce n'était pas du tabac et la lui enleva des mains. Holmes tourna la tête vers lui et le fixa, mains en l'air, comme un enfant à qui on a retiré son jouet et qui va se mettre à pleurer d'un instant à l'autre. Mais il avait l'air simplement stupéfait.

- Vous êtes toujours là, Watson ?

John déglutit. Il avait jugé et détesté Holmes au premier regard, et il découvrait un jeune homme profondément sensible derrière son masque de solitaire insensible et antipathique, un jeune homme sans famille qui vivait avec un chat dans un pauvre hangars désaffecté qu'on ne pouvait même pas nommer habitation. Et il sut, à partir de ce moment-là, lorsqu'aussi fragile que celle d'un enfant la voix d'Holmes s'éleva pour demander dans un souffle incrédule "vous êtes toujours là, Watson ?" et que leurs regards, si différents pourtant, si fondamentalement opposés, se trouvèrent et se complétèrent, il sut que cet homme-là avait le pouvoir de bouleverser sa vie comme lui avait le pouvoir de bouleverser la sienne et que quelques soient les risques qu'il prenait à décider de rester ici ce soir dans les ombres infernales qui hantaient le chaos de la pièce et les prunelles sombres indéchiffrables d'Holmes, c'est sans doute ce qu'ils feraient. Et peut-être qu'Holmes, lorsqu'il leva les yeux de sa léthargie et réalisa qu'il était toujours là, le comprit également.

- Oui, confirma John tout bas, je suis toujours-là, Holmes.

Celui-ci le dévisageait, sans se détourner un instant. Comme s'il n'y avait plus que lui au monde et que son existence reposait entre ses mains. Plus de jeu, plus de masque. C'était la vérité, l'effroyable et grisante vérité. Cela effraya et charma John au plus profond de lui-même, dans chaque recoin de son être car pour la première fois de sa vie, il existait enfin pour quelqu'un sur cette terre, pas comme une image créée de toute pièce mais comme ce qu'il était et n'était pas encore, dans ses lumières et ses zones d'ombres, dans ses fantasmes et ses déséquilibres.

John baigna le linge dans la bassine posée par terre au pied du matelas, l'essora. L'eau coula sur ses doigts, goutta à la nu, Holmes ne le quittait pas du regard, comme s'il essayait de l'étudier et que malgré le plaisir évident qu'il prenait à ce qu'on s'occupât de lui, il ne pouvait concevoir que ce fut possible. Il se prêtait volontiers au jeu cependant et se laissa faire lorsque le linge rentra doucement en contact avec sa peau, descendit le long de la tempe. Ils se dévisagèrent, sans un mot, on entendait seulement les crépitements du feu, et Holmes lut dans les pupilles dilatées de John qu'il prenait autant de plaisir à le caresser que lui en prenait à le ressentir. Alors il ferma les yeux et se laissa aller. Ce n'était peut-être qu'un rêve, un délire provoquée par l'héroïne, mais il s'en moquait totalement. C'était alors, jusque là, son plus magnifique délire d'héroïne.

John fit couler quelques gouttes sur les lèvres tuméfiées, les effleura tout au long, le plus délicatement possible. Il soigna la moindre éraflure, lava chaque parcelle de peau. Il ignorait combien de temps cela avait duré lorsqu'une boursouflure, qui courrait sur le côté gauche du bas ventre, attira son attention. - Qu'est-ce que... ?

Mais alors qu'il y posait les doigts et regardait plus attentivement, la main d'Holmes, implacable, se referma brutalement sur son poignet pour l'en éloigner. Il sursauta et le regarda d'un air interloqué. Celui-ci avait rouvert grand les yeux et le fixait. Un frisson courut le long de son échine.

- Qu'est ce que c'est que cette marque ?

Un silence passa tandis que Holmes l'étudiait.

- N'y touchez plus. Je n'aime pas ça.

Puis il roula sur le côté en chien de fusil et John vit que quelque chose clochait mais il ne voyait pas ce qu'il avait fait de mal, ni en quoi cela avait à voir avec la cicatrice.

- Je m'excuse si j'ai fais quelque chose de mal, s'exclama enfin John d'une voix pleine de prévenance tout en le couvrant soigneusement, je ne voulais absolument pas vous blesser. Je crois que vous avez suffisamment subi d'épreuves aujourd'hui et que...

- Je vais parfaitement bien.

La réplique, froide, sans appel, d'une hypocrisie insupportable et typiquement masculine, choqua John, qui ne s'y attendait du reste absolument pas et encore moins en cette situation. Il ne sut quoi répondre, balbutia par monosyllabes indignées. Vexé, il finit par se lever et commença à s'épousseter.

- Bien, alors je ne sais pas ce que je fais encore ici. Mes parents m'attendent depuis des heures, ils doivent être vraiment inquiets et comme eux ont besoins de moi, si vous voulez bien m'excuser, je crois que je vais prendre congé.

Il rajusta son écharpe, se prépara à prendre la porte comme aucune réponse ne venait. Mais alors qu'il atteignait la porte, Holmes sauta hors du lit et, se précipitant au travers de la pièce avec une dextérité qui, au vu du désordre ambiant l'impressionna, lui coupa la route. L'image lui donna tout d'abord une irrésistible envie d'éclater de rire. Holmes avec ses cheveux tout en l'air et ses yeux noirs exorbités, plaqué contre la porte comme si elle allait s'effondrer d'un instant à l'autre et d'une façon étrange, d'ailleurs, presque animale, le torse légèrement incliné vers l'avant et les jambes arquées, et uniquement vêtu, pour compléter le tableau, d'un pantalon de costume trop grand qui jurait terriblement avec le décor, lui fit oublier toute volonté d'agressivité.

- Ne partez pas !

John, qui avait commencé à pouffer, hésitait entre rire et larmes, car la vérité c'est que la panique de Holmes était des plus sincère et cela l'horrifia.

- Vous l'avez dit vous-même, vous allez parfaitement bien, donc vous n'avez pas besoin de moi, donc... je pense pouvoir prendre la porte sans avoir besoin de votre autorisation, et je ne vous laisserez pas jouer avec mes nerfs.

Holmes le dévisageait intensément, l'air totalement angoissé.

- S'il vous plait, Watson, restez.

John fronça les sourcils.

- Ca suffit, Holmes, laissez-moi passer maintenant.

Pourquoi insistait-il autant pour s'en aller, alors qu'il aurait tout donné pour pouvoir rester ? Parce qu'il devait rentrer, que c'était mieux ainsi ? Parce que Holmes, en le vexant, l'avait en quelque sorte obligé à reprendre son rôle ? Il ne savait pas très bien, mais il le poussa et ouvrit la porte. Il avait dépassé le seuil lorsque la voix d'Holmes s'éleva à nouveaux :

- Vous avez envie de restez, pourquoi vous obligez-vous à partir ?

John s'arrêta, inspira un grand coup, fit volte face et le fixa droit dans les yeux.

- Je n'ai pas envie de jouer avec vous ! Je dois partir !Est-ce que vous vous sentez capable de comprendre ça, Holmes ? Ma famille m'attend.

Même dans la pénombre, il jura voir le menton de Holmes tressaillir. Il apercevait à peine l'éclat suppliant et humide de ses yeux. Il crut qu'il allait répondre, mais ce ne fut pas le cas. Dans l'ombre de la porte entrouverte, on ne distinguait qu'une partie de sa silhouette immobile. John lui jeta un dernier regard et dans un soupir tourna les talons.

Holmes recula, sans lâcher Watson du regard, tandis que deux larmes acides roulaient le long de ses joues. Lorsqu'il ne le vit plus, il se figea au milieu de la pagaille, sentie la panique monter en lui.

- Stone ! Hurla-t-il, dément, en se tournant vers le petit panier où reposait, à jamais immobile, le corps de l'animal, Stone, Stone !

Il tomba à genoux, recommença à trembler, éclata en sanglot ; des sanglots bizarres, discordant, rauques. De l'héroïne. Il lui fallait de l'héroïne... tout de suite. Il avança à quatre pattes vers le matelas, chercha sa pipe, la bourra de nouvelles herbes et l'alluma. Secoué de spasmes, il se roula en boule à même le sol, aspira bouffées sur bouffées. Ses démons prenaient le dessus, il voyait leurs corps difformes et démoniaques se glisser sournoisement jusqu'à lui...