Partie 2 : La Mort
Il n'avait pas eu le choix...
IL N'AVAIT PAS EU LE CHOIX !
Il fallait qu'il meure.
C'était la meilleure chose à faire.
Et il pleurait. C'était d'un conformisme... Mais il pleurait.
C'était la première fois.
Mais cette journée avait vu passer tant de "première fois" en si peu de temps...
Pour la première fois, il n'avait pas attisé la peur chez sa victime. Il n'avait pas non plus rit en lui assénant le coup mortel. Il l'avait tout simplement attiré la mort dans l'âme dans un coin de leur salle, lui avait fait la conversation, et, au détour d'un premier compliment, lui avait porté le coup fatal sans crier gare, empêchant ainsi toute peur ou souffrance.
Pour la première fois, il avait pris le corps sans vie dans ses bras, lui avait murmuré des choses qu'il ne savait pas lui-même, l'avait dignement porté, l'avait enterré, l'avait pleuré.
C'était un crétin, mais il l'aimait quand même. Il l'aimait toujours.
C'était si stupide...
Et il était maintenant là, dans ce petit lopin d'herbe et de terre qu'ils avaient tous deux fixés de nombreuses fois mais jamais en même temps. La tête basse, les mains serrées et vides le long du corps.
Pour la première fois, il n'avait pas nettoyé sont marteau 5t. La pierre grise était encore couverte de sang. De SON sang.
Le parquet aussi, en était couvert. Jamais plus il ne marcherait là.
Qu'allait-il devenir ? Il l'ignorait.
Il ne voulait pas... Ne POUVAIT PAS le remplacer. Le simple fait de confier sa tâche à quelqu'un d'autre était pour lui inconcevable. Rien ne serait plus jamais comme avant.
Arrêter l'émission ? Peut-être.
À quoi bon continuer seul... Mais que ferait-il de sa vie, alors ?
Un nom s'insinua dans son esprit, apparaissant autant de fois que les tremblements qui le parcourrait entre chaque larme. Ces larmes traîtresses qui osaient lui désobéir, quitter ses yeux sans son consentement.
Kriss. Il avait cette irrépressible envie de retourner chez Kriss, de pleurer parmi ses semblables. De ne plus se sentir seul dans le malheur qu'il avait lui-même provoqué.
Il avait eu si peur. De ce qu'il avait ressenti, de ce qu'il avait perçu chez l'autre. Il avait voulu tout stopper, tout figer à jamais. Empêcher le meilleur comme le pire.
Pour la première fois, il était complétement perdu. Et toutes ses connaissances, ses opinions, ses combats... Tout ce qui avait jusque-là rythmé sa vie ne lui suffisait plus, ne pouvait rien contre les larmes.
Pour la première fois, il ne pensait pas à l'Homme ou à l'Univers.
Il pensait à lui... Et il était dans le flou.
C'était un dimanche. Le fleuriste était fermé. Tout ce qu'il avait trouvé pour embellir sa tombe de fortune avait été un plant de tomate en pot qu'il avait trouvé sur le rebord de la fenêtre. Ça lui aurait fait mal de le garder. Tellement mal.
Son plant de tomate qu'il avait désespérément cherché à faire pousser, encouragé par les conseils de son créateur qu'il ne connaissait que par le biais des vidéos Youtube.
Pour la première fois, il envisageait de revenir à la maison. De prendre Kriss dans ses bras et de lui demander pardon.
Pour le mal qu'il lui avait fait, pour le mal qu'il LUI avait fait.
De prendre tous ses frères dans ses bras, d'occuper ses pensées par la joie de les revoir, d'oublier, juste un instant, sa terrible peine.
Après tout, comme il l'avait dit dans un épisode, dépasser ses pères, c'est ancré dans la nature humaine, et Kriss en était en quelque sorte un pour lui.
Avec un soupir, il tourna les talons et s'éloigna de la pierre commémorative sur laquelle il avait écrit à la pointe d'un couteau:
« Présentateur TV / Cadreur
Mon collègue, mon ami »
Des mots forts pour lui, mais pas encore assez pour exprimer toute l'affection qu'il avait un jour ressentie pour cet homme. Qu'il ressentait toujours pour cet homme.
— Tuer par amour, c'est cliché ! hurla-t-il en faisant demi-tour pour jeter un regard noir à la motte de terre.
Il avait besoin de laisser aller sa colère. De laisser exploser sa frustration. Mais il était seul, désormais. Impossible de passer ses nerfs autrement que sur lui-même, de se remettre en cause.
— Et je déteste les clichés ! Je les hais car ils sont fomentés par la télévision !
Il ne pouvait s'empêcher de revenir sur cette histoire. Parfois, il fallait faire un grand détour pour retrouver sa route.
— Alors, si j'ai fait quelque chose que je déteste pour toi...
Et lui l'avait trouvé.
— ... C'est bien que je t'aime.
Deuxième soupir. Première fois qu'il avouait un tel sentiment. C'était à la fois triste et agréable, exactement la raison pour laquelle il n'en avait pas voulu. De sa poche, il sortit une lame et s'agenouilla près de la pierre pour lui infliger une dernière gravure. Elle était plus petite, plus discrète, plus timide, mais plus soignée.
Deuxième demi-tour. Le dernier avant un moment. Il se sentait le courage de faire bien des choses, mais pas de revenir de sitôt.
Il n'allait pas prendre son marteau pour aller chez Kriss. Il irait désarmé. Dans tous les sens possibles du terme.
... review ?
