Cratéros, Ptolémée, Néarque, Perdiccas, Cassandre… tous racontaient leurs conquêtes, leurs amours… Je restais pour ma part désespérément muet. Pas que je veuille leur cacher quoi que ce soit… Non, c'était Héphaïstion qui me tenait dans le secret de ces délices…

Alors j'écoutais attentivement les récits de mes camarades, peut-être plus attentivement encore que les cours d'Aristote. Je suivais bien sûr avec soin les leçons du penseur, puisque j'avais fais le serment à mon aimé de prendre des notes pour lui et de lui rapporter ce qui serait dit en son absence… Mais j'avais aussi besoin de clefs pour l'aider à se sentir à l'aise dans son corps, pour le mettre en confiance dans une intimité plus charnelle.

Ptolémée nous faisait souvent rire en récitant les phrases préconçues qu'il distribuait à ses conquêtes. Cette technique infaillible pour lui me troublait… Je ne versais pas là dedans avec Héphaïstion, et c'était bien là mon dilemme… Devais-je prendre le risque de l'insulter en tentant une telle séduction, ou étais-je en train de l'insulter en négligeant cette étape ? Je ne parvenais pas à me décider. Mon bienaimé était un homme, viril et fort, pas une demoiselle écervelée et légère de mœurs… Je préférais l'envouter par mes réflexions et mes attentions, que par des mots creux, faux… Or même les hommes que Cassandre avait séduits se comportaient comme des femmes. Ils ne m'étaient d'aucune aide…

Je méditais tout cela en errant seul autour du palais, après avoir décliné une chasse avec mes amis. Mes pensées revenaient toujours au même point : mon Patrocle me manquait. Ce n'était pas pour le désir que j'avais de son corps, ni les délicieux et timides baisers que nous avions échangés et dont je me souvenais toujours en frissonnant… Non, c'était lui, sa présence, ses sourires railleurs et ses provocations. J'avais perdu le compte des jours qu'il avait passés loin de moi. Tout ce que je savais c'était que dès la première journée complète d'absence j'avais déjà atteint la limite de ce qui m'était supportable. Alors j'errais, seul, sans lui…

Enfin, plus si seul que ça… Néarque me suivait. Il ne tarda pas à se mettre à ma hauteur, sans pour autant dire un mot. Le silence m'était désagréable. Avec Héphaïstion c'était différent. Même le silence était serein, apaisant. Mais il fallait aussi dire que mon affection entrait en jeu, privilégiant toujours mon aimé.

_ Tu as besoin de quelque chose Néarque ?abandonnais-je.

Le sourire roublard qu'il afficha m'avertît par avance que je n'allais pas aimer ce qui allait suivre. J'avais déjà une petite idée de ses motivations. Tout ça était en lien avec la conversation que je venais tout juste de quitter, et durant laquelle j'étais resté effacé, muet.

_ Alexandre, vilain cachottier…, ricana-t-il goguenard. Tu peux au moins me dire à moi. Je serais muet, je te le promets…

Et on savait tous ce que valaient les promesses de Néarque…

_ Tu nous crois vraiment assez idiots pour aller faire des avances à Héphaïstion ?

Mon regard noir insista sur ce qu'il insinuait. Héphaïstion était à moi et je n'avais pas peur de me mesurer à eux pour réaffirmer ce fait. J'avais besoin de lui bien plus qu'ils auraient un jour besoin de son appui. En plus je le désirais avec bien plus de noblesse qu'eux.

_ Soi pas timide, dis-moi ! C'était bien, hein ? Faut dire qu'Héphaïstion c'est de la jolie marchandise…

_ Néarque !

Immobile, le corps tendu à l'extrême, je dévisageais mon camarade. Comment pouvait-il qualifier mon aimé de « marchandise » ? Marchandise ! C'était impensable ! Héphaïstion n'était pas de ces courtisanes qui monnayaient leurs douceurs !

Le visage de mon camarade changea du tout au tout. De l'amusement il passa à la surprise, si ce n'est la stupeur. Avait-il enfin réalisé à quel point son propos était déplacé ? Sans être aussi proche qu'il l'était de moi, Héphaïstion était aussi son ami…

_ Attend, tu veux dire que ça ne s'est pas très bien passé ?hasarda Néarque embarrassé.

Abasourdi de le voir insister, je restais quelques minutes sans voix alors qu'il hochait la tête d'un air compatissant. Je n'avais pas envie de le laisser penser ce genre de choses. Néarque colporterait ces « trouvailles » dans tout Pella, et je ne voulais pas que tous s'imaginent qu'Héphaïstion était un amant facile mais décevant. Je ne voulais pas non plus que mon aimé arrive au milieu d'un malentendu malicieux alors qu'il avançait lentement dans sa découverte des jeux amoureux.

_ Nous n'avons pas… enfin je ne l'ai pas…

« Nous n'avons pas encore exploré le corps de l'autre », « je ne l'ai pas courtisé de façon aussi poussée », « il ne m'a pas laissé ce privilège pour le moment »… Il y avait tant de formules aussi justes que maladroites pour expliquer le fardeau de ma virginité…

_ C'est… c'est lui qui…, tenta-t-il.

_ Non !

Je m'en voulu aussitôt de mon empressement à répondre. Il n'y avait aucune honte à se donner à celui qu'on aime. Si c'était ce qu'Héphaïstion désirait, j'étais favorable à lui donner. Seulement ce n'était pas aussi simple… Et pour le moment rien n'indiquait que c'était effectivement ce que mon aimé attendait de moi… Nous étions ridicules à bloquer sur des mots pareils alors qu'ils étaient au centre de l'attention, du propos.

_ On s'est juste embrassés, la veille de son départ…, tentais-je de me justifier.

Juste… ça m'avait déjà paru tout un monde à moi…

_ Alexandre… Les baisers c'est pour les enfants, on est des hommes maintenant. Vous n'avez rien fait d'autre ?

Sa désapprobation me mit mal à l'aise. Je savais que j'avais du retard sur mes camarades, mais là je me faisais l'impression d'être un gamin, quand je me vantais d'être plus mature qu'eux… Je secouais la tête pour formuler la réponse à sa question, bien trop embarrassé pour le faire de vive voix.

_ Mais tu en as envie, non ?

Sa remise en cause de ma virilité me fit immédiatement réagir.

_ Bien sûr !

La vigueur de ma voix attira sur nous le regard de quelques passants. Je me remis en marche, peu désireux que cette conversation s'ébruite. C'était une tentative assez illusoire de contenir ma honte puisque Néarque s'empresserait de la répandre sitôt la conversation achevée. Mais maintenant que j'avais mordu l'appât, je n'avais plus aucune échappatoire. Mon ami ne me laisserait pas lui filer entre les doigts… Et il était vrai que j'avais besoin d'un regard extérieur sur ma relation avec Héphaïstion…

_ C'est bizarre…, commenta Néarque en me suivant.

Ce mot me crispa. Je ne voulais pas être bizarre, pas plus que je ne désirais avoir une relation étrange avec Héphaïstion. Je la voulais saine et naturelle, mais certainement pas « bizarre ». Cette remarque amenait une foule de nouvelles inquiétudes dans mon esprit. Est-ce que j'agissais mal ? Etais-je à l'origine du blocage de mon aimé.

_ Tu crois qu'il me trouve repoussant ?

Ma question fit hurler de rire Néarque, et plus de personnes se retournèrent vers nous alors que je me tassais sur moi-même, désireux de disparaitre.

_ Alexandre ! Toutes les femmes du palais te veulent ! Même celles mariées te lorgnent avec insistance ! Mes pages s'extasient devant toi ! Il te suffirait d'un claquement de doigts pour mettre quiconque à tes pieds, soumis à tous tes caprices…

Le côté le moins humble de ma personne se réjouissait de cette nouvelle. Je n'allais pas l'exploiter pourtant, parce que mon ignorance s'expliquait très simplement : c'était parce que cette foule de femmes ne m'intéressait pas que je ne les regardais pas et que leur réaction m'indifférait.

_ Même Cassandre, et pourtant tu sais combien il est fier…

Cassandre ? J'en étais assez étonné. Ça aurait pu me laisser rêveur… mais encore une fois ce n'était pas lui que je désirais… Cassandre poursuivait des intérêts égoïstes, et profitait toujours de la disgrâce de celui qu'il prétendait ami pour se faire bien voir. Il avait aussi ses bons côtés, mais l'ambition le dévorait, ce qui éclipsait souvent ses qualités.

Moi j'en revenais toujours à Héphaïstion. Héphaïstion qui ne me désirait pas… Si j'arrivais à susciter l'envie dans une large majorité de mon entourage, alors pourquoi restait-il de marbre ? Les hypothèses se bousculaient dans mon esprit, toutes plus douloureuses les unes que les autres. J'avais besoin d'être rassuré, or je n'avais que Néarque pour remplir ce rôle…

_ Alors c'est qu'il ne m'aime pas ?l'interrogeais-je tremblant.

Mon ami haussa les épaules négligemment. Le sujet l'indifférait totalement… Pour moi c'était pourtant le point le plus important à déterminer.

_ Tu sais, l'amour n'a pas grand-chose à voir là dedans. Tu crois que j'aime la fille qui m'a ouvert les cuisses hier ?

Le rire qui le secoua à la fin avait quelque chose de malsain. J'avais foi en la nature humaine à chaque fois que je me perdais dans les yeux profondément bienveillants de mon aimé, mais fréquenter mes camarades me rappelait qu'il y avait quelque chose de foncièrement primitif, animal, chez l'homme. Et moi aussi je possédais cette sordide facette…

Je pressais le pas mais Néarque me suivait toujours. Les dieux ne me furent d'aucune aide, ne plaçant aucune charmante demoiselle digne de le détourner de l'intérêt qu'il me portait en ce moment, de cette curiosité déplacée qui lui seyait si bien.

_ Tu n'as pas pensé à lui forcer la main ? Tu sais, une fois lancés…, glissa-t-il.

Héphaïstion ne se laisserait jamais maitriser. Déjà en cours de lutte, quand je faisais de mon mieux, je n'arrivais pas à le tenir au sol, alors si en plus il gagnait en ardeur… Et puis non ! Je n'avais pas le droit de penser à ce genre de choses ! Je n'allais pas forcer mon compagnon ! C'était immoral, digne de la pire des trahisons…

_ Ecoute Néarque…

Plus attentif que jamais, mon ami tourna vers moi ses yeux avides. Je soupirais lourdement, ayant l'impression que je ne pouvais m'adresser à personne ici. Aucun de mes camarades ne saurait me donner les bons conseils ou même m'écouter et rester discret, et je ne pouvais pas non plus m'adresser à Héphaïstion puisqu'il était au cœur de mon dilemme.

_ Je crois qu'il serait mieux que nos chemins se séparent ici aujourd'hui.

_ Oh…, souffla mon camarade déçu.

Je poursuivis donc ma route, le laissant derrière moi, immobile et visiblement vexé. Sa curiosité lui serait néfaste un jour, j'en étais certain.