Chapitre 2 :
Surnoms
Mai 2007
Hôtel de Tokyo
Chambre 307
Repliés sur le tissu couteux du fauteuil, les orteils de L s'agitaient frénétiquement. A ce geste, une personne qui le connaissait bien pouvait deviner qu'il était très nerveux. Et justement, le jeune homme qui contemplait la nuit par la fenêtre le connaissait bien. Il ricana.
« -- Embarrassé, chéri ? »
Dans sa bouche, ce dernier mot sonnait avec une franchise et une ironie obscènes, envenimé par sa voix sucrée de petite fille. L grimaça très légèrement, comptant sur la pénombre pour dissimuler cette faiblesse d'un instant.
« -- C'est juste que je n'aime pas ça, soupira-t-il en lâchant un énième cube blanc dans sa boisson, qui avait pris la consistance d'un sirop épais. Cette méthode… Ce n'est pas dans mes habitudes.
-- Bien sûr, railla-t-il de son timbre nasillard. Mais la franchise, la loyauté, le sens de l'honneur et de la justice… Ce sont des principes un peu risqués à mon goût, trésor. Et face à Kira, carrément suicidaires. »
Trésor. De nouveau un de ces diminutifs moqueurs et même pervers dont il se plaisait à constamment l'affubler. L détestait cela, mais ne dit rien. Ce n'était pas le moment d'envenimer les choses entre eux. Déjà qu'il marchait sur des œufs pour lui parler sans qu'il ne se braque, étant tout sauf diplomate… Plongé dans cette réflexion, il sursauta lorsque les bras de L'Autre cherchèrent à l'enlacer. Le jeune homme s'était approché sans bruit, se penchant par-dessus le dossier du fauteuil. Il l'esquiva d'un mouvement souple, en effaçant les épaules et se levant d'un bond.
L fit quelques pas dans la pièce, prenant garde à ce qu'aucune émotion ne transparaisse sur son visage. Il pouvait presque voir la déception se peindre sur les lèvres livides de L'Autre.
« -- Ça te gêne ? Interrogea son vis-à-vis, mordant. Trop prude, peut-être ?
-- Ce n'est pas le moment, c'est tout, coupa L en se rendant à son tour près de la fenêtre.
-- Et quand est-ce que ce sera le moment ? Gronda-t-il. Lorsque je serai crevé, la bouche béante et les yeux vides, parce que cette saloperie de deuxième Kira aura vu mon nom ? »
L'image qu'il évoquait était si crue et insoutenable que L ferma les yeux un court instant. Une minuscule seconde, il se laissa aller à craindre pour la vie d'une autre personne, lui qui n'était qu'un monstre d'égoïsme.
« -- Tais-toi, ordonna-t-il doucement, mais d'un ton qui ne souffrait aucune réplique. Tais-toi. »
Tais-toi.
Ça fait trop mal.
Juillet 2007
Tokyo
Q.G. de la cellule d'enquête sur Kira
Le cliquettement froid de la menotte qui se refermait sur le poignet de Light avait quelque chose d'une irrévocable sentence. Soupirant, il fit attention à laisser son bras loin de son corps en le baissant, comme s'il n'était qu'une chose honteuse et vaguement répugnante.
« -- Alors… Hésita Misa, éberluée. Ça voulait dire ça : « ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
-- Je précise que je ne m'enchaîne pas par plaisir, rétorqua immédiatement L, levant son poignet et l'agitant pour tester sa mobilité.
-- Mais… Deux hommes attachés ensembles, c'est un peu… Grimaça-t-elle. Ryûzaki, tu ne serais pas gay par hasard ?
-- Je te le répète, je ne m'enchaîne pas par plaisir, soupira le détective en levant les yeux au ciel.
-- Mais moi, je suis la copine de Light ! Gémit la blonde en s'accrochant au bras du jeune homme comme une bernacle à son rocher (ou plutôt, songea Light, décidément très mal à l'aise, comme une sangsue à sa proie). Quand est-ce qu'on pourra se voir si tu es tout le temps avec lui ?
-- Tu pourras toujours le voir, affirma L d'un ton las. Simplement, maintenant, les rendez-vous se feront à trois.
-- QUOI ? S'offusqua-t-elle. Ça veut dire que tu vas nous regarder nous embrasser ?
-- Personne ne vous oblige à vous embrasser… »
Light haussa les sourcils. Se mordit la lèvre. Le ton de L était… Maussade sur cette dernière phrase.
Boudeur.
« -- Sale perveeeeeers ! »
Le cri de Misa qui frappait le torse décharné de Ryûzaki de toute la force de ses petits poings le sortit de sa réflexion.
« -- Light-kun… Tu ne veux pas la calmer ? »
Le jeune suspect soupira.
Cet enchainement allait être très, très pénible…
Conversation par mail
Ordinateur de L
Trois heures du matin
Alibi : Je t'en veux.
Janus : A propos de quoi ? Tu m'en veux pour un tas de choses…
Alibi : Ne joue pas au plus malin. Tu ne m'as pas demandé mon avis pour ce plan.
Janus : Ah… Mais j'ai pensé que si je te demandais, tu refuserais.
Alibi : Et tu as bien raison. Il est totalement exclu que tu continues.
Janus : Je n'y crois pas… Tu te fais du souci pour moi !
Alibi : C'est risqué.
Janus : C'est plus dangereux pour lui que pour moi… Et puis, j'aime le risque.
Alibi : Je n'avais pas remarqué.
Janus : Ce serait tout de même un comble…
Alibi : Ne change pas de sujet. Dès ce soir, on arrête tout et on revient à notre position initiale.
Janus : Position ? Tu deviens suggestif, dis-moi…
Alibi : Ça suffit, maintenant. J'appelle Watari et j'arrive.
Janus : Ça, c'est hors de question. Autant jouer le jeu jusqu'au bout. En fait, je préfèrerai même mourir à la tâche. Ce serait… Une consécration.
Alibi : Tu es complètement stupide. Je viens te chercher et je vais te ramener par la peau des fesses s'il le faut !
Janus : Hum, la peau des fesses… Elles te sont toutes dévouées !
Alibi : Tu deviens grossier en plus d'être inconscient.
Janus : Et toi, tu manques de pragmatisme. Dis-moi un peu comment tu comptes t'y prendre pour revenir au schéma premier sans qu'il ne s'en aperçoive.
Alibi : …
Janus : Oui ?
Alibi : … J'attendrai qu'il se soit endormi.
Janus : Tu plaisantes ? Je le réveillerai illico-presto si je te vois approcher. De toute manière, il ne dort que d'un œil, je n'en aurai même pas besoin.
Alibi : … Je lui donnerai des somnifères.
Janus : Je te souhaite bonne chance, avec Watari qui veille.
Alibi : Alors je demanderai à Watari.
Janus : Essaie toujours. Il est d'accord avec moi sur ce coup-là : il refuse de te faire courir des risques inutiles.
Alibi : Je dirai aux autres que le plan est changé.
Janus : Comment ? Que tu leur parles en personne ou par ordinateur, je ne serai pas loin. Si tu fais ça, non seulement le plan capote, mais en plus tu perds définitivement leur confiance.
Alibi : …
Janus : …On dirait bien que j'ai gagné.
Alibi : Ne te réjouis pas trop vite. Je trouverai un moyen.
Janus : Sans doute. Mais c'est si drôle de te voir t'escrimer… Il est vachement mignon, le môme, soit dit en passant… Mister-perfection.
Alibi : Tu ne vas rien lui faire ?
Janus : Pour qui tu me prends, un pervers ?
Alibi :…
Janus :…
Alibi :…
Janus : Rho, ça va ! Jaloux. Je blaguais.
Alibi : J'espère bien.
Janus : Et puis franchement, les types comme lui, avec un si étrange… Matricule … Si tu me permets l'expression… Je n'aime pas ça. Ce n'est pas naturel.
Alibi : T'en rendre compte non plus n'est pas naturel.
Janus : Si tu crois que ça m'amuse. Il s'en va, il s'en vient, un coup il est là et un coup plus rien… Ça me donne la migraine.
Alibi : Rappelle-moi la dernière fois où il a disparu.
Janus : Tu le sais très bien. Quand il était emprisonné. Le quatrième jour.
Alibi : Et celui de Misa Amane ?
Janus : Lors de son cinquième jour de détention. Tu m'énerves à me faire sans cesse répéter. Tu n'y trouveras pas plus de logique.
Alibi : Je suis sûr qu'il y a un lien avec leur changement brutal de comportement.
Janus : C'est probable à plus de quatre-vingt dix-neuf pourcents. A la seconde près, cela correspond. Reste à trouver le lien entre les deux…
Alibi : Tu es sûr que tu n'as jamais vu de chose pareille… ?
Janus : …
Alibi : …
Janus : …
Alibi : Très bien, j'arrête de te questionner. Pour en venir à un sujet plus léger, joli pseudonyme.
Janus : Il correspond bien, hein ? Et toi, « Alibi »… C'est quand même ironique. C'est une manière de me rappeler que tu es ma seule rédemption ?
Alibi : Non. C'est juste que j'aime l'humour noir.
Janus : Je n'avais pas remarqué.
Pour la signification des pseudonymes, on voit à la fin ! Certain(e)s auront déjà deviné... Suivez mon regard^^.
