Chapitre 2 : Extra-terrestre ?
Un jour, il se passe enfin quelque chose. Pendant quelques très brèves secondes, il pénètre dans l'esprit d'un des gardes. Cela lui apprend d'abord à quoi il ressemble. Il se voit à travers les yeux de cette personne. Il est plutôt grand et mince, les épaules un peu larges sans avoir l'air particulièrement musclé. Ses yeux sont bleus et ses sourcils bruns. On est à la fin des sept jours, juste avant qu'on ne lui rase rituellement le crâne et le menton. Il peut donc voir le millimètre de poils qui couvre sa tête et ses joues. Ils sont foncés également.
Et la deuxième chose qu'il perçoit, c'est une image. Probablement une image de l'extérieur. Parce qu'il en était venu à se demander s'il existait autre chose que cet endroit où il se trouve. Peut-être que le monde ne se réduit qu'à cela : une cellule, un couloir, deux ou trois pièces de chaque côté et ces gens qui viennent le surveiller ou le torturer.
Le garde devait être en train d'y penser. Un lieu plaisant pour lui, peut-être. Peu importe. Il a donc vu un lac, entouré d'arbres verts, jaunes, rouges, bruns. Au dessus, un ciel bleu avec quelques nuages blancs. C'est tout. La brève communication mentale avait cessé.
Comment sait-il ce qu'est un lac ? En fait, il n'en sait pas grand-chose, sinon que c'est une étendue d'eau. L'eau, il ne la connaît que coulant d'un trou dans un mur ou stagnant au fond d'une cuvette. Ou bien le frappant de milles aiguilles surchauffées et sentant l'antiseptique.
Et les arbres ? Il a su que c'était des arbres, et que les arbres sont des plantes. À part ça, il ne sait rien d'autre. Qu'est-ce qu'une plante ? Qu'est-elle par rapport à lui ?
Et puis le ciel. Là aussi, il a su le nom sans savoir ce que c'est. Comme un plafond au dessus du paysage. Les nuages sont-ils peints dessus ? Qu'est-ce qu'un nuage ? De quoi est-il fait ?
Toutes ces questions restent sans réponse. La seule chose qu'il tire de cette vision, c'est qu'il y a un extérieur. Un lieu qui n'est pas la cellule et le couloir et les salles de torture. Un lieu où vont les gardes, et probablement les scientifiques, quand ils ne sont pas là.
Ce n'est qu'au bout de quelques heures qu'il se pose une autre question :
« Comment ai-je pu entrer dans la tête de cet homme ? Est-ce normal ou bien suis-je le seul à pouvoir le faire ? »
C'était arrivé involontairement. Maintenant qu'il sait en être capable, il le tente à dessein. Mais la plupart restent impénétrables. Les esprits perméables sont rares. Ceux des scientifiques restent totalement fermés. Il n'y a que ceux des gardes qui le sont un peu moins. Finalement, c'est une bonne chose qu'ils changent si souvent. Cela lui fait plus d'âmes à explorer.
Peu à peu, en volant des images, des impressions et parfois des sons par-ci par-là, il arrive à se faire une idée du monde en dehors de ces murs.
La plupart de ce qu'il perçoit n'a pas de signification pour lui. Quelquefois, il n'a même pas de mots pour qualifier ce qu'il voit. Ou si le mot apparaît dans sa tête, il ne se raccroche à rien de significatif. Comme les plantes, par exemple. Quand il en voit une, il sait que c'est une plante, mais il ne sait pas exactement ce que c'est.
Bientôt, il arrive à distinguer plusieurs sortes d'environnements. Dans certains, il y a beaucoup de ces choses qu'il nomme plantes. Dans d'autres presque pas, mais il y a des machines qui avancent entre de gros blocs carrés qui entourent des passages étroits. Comme le couloir ici. Mais bien plus grands.
Dans les souvenirs des gardes, il voit d'autres gens, différents d'eux et des scientifiques. Différents de lui aussi. Des gens plus petits avec des visages aux formes arrondies. Ce sont des enfants. Mais qu'est-ce qu'un enfant ? D'autres encore qui portent parfois des cheveux plus longs, attachés en un montage compliqué. Leur torse s'orne de deux protubérances qu'il n'a pas. Ce sont des femmes. Mais qu'est-ce qu'une femme ? Les gardes semblent porter une certaine affection à ces femmes et à ces enfants.
Parce qu'il perçoit leurs émotions aussi. Moins bien que les images, ou les sons. C'est beaucoup plus fugitif, et ça change tout le temps.
En tout cas, depuis qu'il peut ainsi glaner quelques bribes de leur vie, son esprit a de quoi s'occuper. C'est un soulagement, après un si long vide.
ooo
Un des scientifiques est parti, et a été remplacé par une femme. Malgré leur efforts pour rendre anonymes les personnes qui ont affaire à lui, la forme générale d'un corps reste visible sous l'ample blouse blanche. Et celui-ci présente de ces protubérances spécifiques aux femmes. Sa voix le surprend, car elle est plus haute que celle des autres, plus aiguë.
Et surtout, il accède à son esprit avec une étonnante facilité. Il n'est jamais entré dans un esprit comme celui-là. Ceux des gardes sont toujours un peu les mêmes, et il y trouve des impressions assez semblables. Par exemple, beaucoup se passionnent pour ce qu'ils appellent du « sport ». D'autres hommes qui courent dans tous les sens, sans signification particulière. Il s'interroge sur l'intérêt de cette activité.
Mais elle… elle a la tête pleine d'images, d'histoires, de souvenirs… de musiques. Certes, il a déjà entendu ça dans les autres esprits. Mais cette musique-là est infiniment mieux. Déjà, il n'y a pas de mots qui l'accompagnent, et qui gâchent souvent les sons. Ensuite, elle est beaucoup plus belle.
« C'est étrange de trouver du plaisir à une combinaison de sons. Pas plus qu'à regarder des gens courir sans propos, j'imagine, mais étrange quand même. »
Les examens ne sont pas plus plaisants qu'avant, mais au moins, il peut remplir son cerveau de tout ce qu'il découvre dans celui de cette femme. Une source d'une richesse étonnante.
Les informations qu'il a trouvées le concernant dans la tête des gardes sont inutilisables. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'il est un homme dangereux, et qu'ils doivent être attentifs.
Mais la femme scientifique en sait un peu plus. Pas beaucoup, mais suffisamment pour alimenter les pensées du prisonnier.
« Je ne suis pas de leur espèce. Ils disent « extra-terrestre » quand ils parlent de moi. Une autre planète ? Un autre monde ? Je ne sais même pas ce qu'est ce monde-là. Mais en tout cas, il y en a d'autres. Dont un d'où je viens.
Et j'étais une mauvaise personne, avant. J'ai été enfermé pour ça, semble-t-il. Des centaines de morts, la destruction, le chaos, et une absence totale de scrupules. C'est ce que je lis dans son esprit. Je lui fais peur d'ailleurs. Elle ne m'aime pas. Et elle trouve que la torture qu'on m'inflige est un bien pâle châtiment pour le mal que j'ai fait. Même si elle n'en connaît pas tous les détails. »
Est-ce qu'on est responsable de quelque chose dont on ne se souvient pas ?
« C'est ma physiologie extra-terrestre qui les intéresse. Ils espèrent y trouver des solutions pour eux, les Humains. C'est le nom qu'ils se donnent : les Humains. Et moi, qu'est-ce que je suis ? Personne ne sait, apparemment. Un être étranger, venu sur leur planète et qui a fait du mal, jusqu'à ce qu'on l'arrête. C'est tout ce qu'elle connaît. C'est tout ce qu'ils connaissent, tous ceux qui sont là et qui me torturent tous les jours. »
ooo
Recroquevillé sur son lit, le prisonnier récupère après un examen particulièrement pénible. C'est son système sanguin qu'ils ont étudié ce jour-là. Leur sonde est passée partout, y compris dans le réseau délicat qui approvisionne sa tête. C'est à cet endroit que ça lui a fait le plus mal. Ils n'étaient jamais allés jusque là, encore. Il a toujours dans l'oreille, les cris qu'il n'a pu s'empêcher de pousser. Habituellement, il ne leur donne pas ce plaisir. Mais c'était trop intense pour être supportable.
« Système sanguin. Les mots commencent à prendre une signification, depuis que je peux lire son esprit. »
Le sien semble les intriguer particulièrement. Il est très différent du leur.
« J'ai deux cœurs, chacun alimentant un système vasculaire autonome. Ce n'est pas leur cas. Eux n'en ont qu'un. Un des miens sert plus particulièrement à alimenter mon cerveau. Et celui-ci est d'une bien plus grande complexité que le leur. »
Ils disent qu'il est intelligent. Très intelligent. Bien plus qu'eux tous. C'est aussi pour ça qu'ils se méfient de lui. Intelligent et retors. Manipulateur. Sournois. Ce sont les mots qu'il trouve dans la tête de la femme à son propos.
« Est-ce vrai ? Suis-je réellement ainsi ? Ou plutôt, est-ce que je l'étais ? »
Il a essayé de trouver pourquoi il n'a plus de mémoire. Malheureusement, elle ne le sait pas. Ce doit être un secret qui n'est pas divulgué au personnel de base comme elle.
Il s'est passé quelque chose de particulier aujourd'hui dans l'esprit de cette femme. Il s'y était réfugié pour mieux endurer le supplice. Explorer son savoir, se promener dans ses connaissances est un moyen d'évasion quand la douleur devient insoutenable. Et il avait ressenti… quel est ce sentiment ? Quelque chose de nouveau, d'inconnu. Un mot avait brillé un instant comme un phare dans une nuit de tempête : compassion.
Elle avait eu pitié de lui, de sa souffrance, de sa détresse. Elle avait même dit à un moment :
« Est-ce qu'on ne peut pas arrêter là, pour aujourd'hui ? »
Mais l'autre lui avait répondu :
« Je n'ai pas fini. »
Elle n'avait pas insisté. C'est le chef de projet. Elle n'est qu'une assistante.
Le prisonnier pense à tout ça, roulé en boule sur son bat-flanc.
« La compassion. C'est lorsqu'on est capable de comprendre la douleur de l'autre et qu'on ressent l'envie de la faire cesser. Ou de l'atténuer par des mots, des paroles, des gestes. C'est ce qu'elle a voulu faire en demandant qu'on stoppe la séance. »
Il se retourne avec précaution. Bouger est encore douloureux. Peut-être que demain, ils vont le laisser tranquille. Peut-être qu'ils vont le laisser récupérer. Ils font ça de temps en temps, après une journée particulièrement dure. De leur part, ce n'est pas de la compassion. C'est juste pour ne pas l'abîmer, et qu'il puisse servir plus longtemps. Sinon, il n'aurait pas tenu quatre cents vingt-un jours.
« Si je sors, je me vengerais. Je leur ferais autant de mal qu'ils m'en font. Pas seulement eux, mais tous les Humains. Même les innocents. Parce qu'aucun Humain n'est innocent, à partir du moment où il fait partie de l'espèce de ceux qui me torturent. »
