Chapitre 2


Hey! Bon, ce chapitre va être un peu plus détaillé et précis sur l'histoire, pour vous donner un aperçu plus concret de l'intrigue!

Bonne lecture!


Just give me a reason

To keep my heart beating.

Le jet brûlant jaillissant du pommeau de douche éclate sur le visage d'Ame en une myriade de gouttes. L'eau ruisselle abondamment sur son corps, dévalant des courbes saillantes, sur sa peau.

Elle reste immobile, bras ballants, paupières fermées, tête rejetée en arrière, sentant sa longue masse de cheveux noirs s'alourdir à la manière d'une éponge. Passive face au contact du liquide sur ses plaies pas encore cicatrisées, elle tente de faire le vide dans sa tête, de songer à cette nouvelle journée toute aussi harassante que les précédentes. Elle essaye même d'enfouir dans les méandres de son esprit son objectif, tout ce qui a attrait à ses tourments, c'est-à-dire son quotidien.

Ses sourcils se froncent sous cet effort de repousser cette marée de ténèbres qui occupe ses pensées depuis presque dix ans. Cet océan de noirceur qui lui a enlevé tout espoir à la vie, hormis celui de pouvoir donner la mort, pour une dernière fois.

Non, impossible d'ignorer les martèlements violents de son coeur dans sa cage thoracique, rythmant ses pulsions de meurtre, les murmures douceâtres de sa haine lancinante. Cette dernière restera toujours sauvage, peu enclin à lui laisser le moindre répit. Après tout, ce n'est pas si mal. Elle a besoin de la nourrir, de ne pas l'abandonner, pour expier le crime de Zabuto, et se sentir vivante. Cette haine, aussi amère soit-elle, est le seul sentiment qui lui prouve qu'elle est toujours en vie, qu'elle n'a pas pourri avec les autres il y a neuf ans. Et pourtant...cela aurait facilité tant de choses, si elle y avait laissé sa carcasse, et pas seulement ses rêves, ses espoirs, ses instants de bonheur.

Une fois de plus, elle se débat silencieusement dans une lutte vaine contre elle-même. Elle laisse finalement toutes ses émotions endiguées maladroitement la submerger totalement, la noyer sous un déluge de détresse et de désespoir.

Elle plisse douloureusement les yeux pour empêcher ses larmes de se mélanger aux gouttes d'eau qui inondent son visage. On pourrait croire qu'après tant d'années à souffrir jour et nuit, elle se serait endurcie, parviendrait à contrôler ses émotions. Pas du tout. Pour Ame, rien ne s'est atténué, les souvenirs conservent le même goût obsédant, poignant, la morsure du passé est toujours à vif sur sa conscience. Les plaies qu'elle inflige à son corps, en se mélangeant aux coups de Zabuto, reflètent la mutilation de son âme. Toutes les horreurs physiques ne pourront être pires que ce qu'elle subit intérieurement.

Son oreille perçoit des coups sourds provenant de l'extérieur à travers le concert des gouttes d'eau. Elle ferme le robinet et s'enroule dans une vieille serviette avant d'aller ouvrir, laissant une traînée humide sur son sillage.

Un Amanto qu'elle voit souvent en compagnie de Zabuto se tient sur le pas de la porte. Ses traits lui rappellent curieusement ceux qu'elle voyait dans son cauchemar.

-Zabuto demande à te voir.

-Et pourquoi si tôt ?

-Contente toi de me suivre, c'est tout.

-Laisse-moi le temps de m'habiller.

Elle refrène son envie de lui cracher à la figure. La position de Zabuto dans la gestion des affaires majeures n'empêche pas les autres de traiter sa nièce comme un simple sous-fifre humain. Par ailleurs, lui non plus ne bénéficie pas d'une réelle autorité. Elle s'est rendue compte assez vite qu'il n'était qu'une marionnette entre les mains des Amantos, les vrais dirigeants du Tendoshû. Aveuglé par sa cupidité et son sentiment de supériorité, il ne remarque pas qu'il est un simple pion. Si Ame le lui disait, il se contenterait de lui rire au nez avant de sortir son fouet.

Elle marche à la suite de l'Amanto, dans un simple kimono sombre, tout en relevant ses cheveux en un habituel chignon. Le pas lourd de l'alien martèle le sol en résine et domine le son à peine audible de ses pieds nus. Ils longent le couloir éclairé par des lueurs vacillantes qui projettent et déforment leurs ombres sur les murs nus, de couleur pâle.

Ame n'a rien sous son kimono. Si Zabuto l'appelle aussi tôt, il y a de grandes chances que ce soit pour une unique raison. Autant en finir au plus vite. Elle bloque les frissons qui commencent à lui remonter l'échine.

Arrivée devant l'entrée du bureau, une porte massive, comme si elle se tenait devant l'antre d'un centre pénitencier, elle a une fois de plus l'impression que l'odeur fétide de son oncle lui chatouille déjà les narines. Les épaules contractées, elle tente de prendre une profonde inspiration pour calmer sa répulsion et se laisser entièrement envahir par sa rage, la seule chose qui lui apporte un semblant de réconfort, bien qu'âcre.

Son corps se relâche d'un coup, sous la surprise, lorsqu'elle découvre que Zabuto, affalé dans son fauteuil, son ventre menaçant de faire éclater sa ceinture, n'est pas le seul dans la pièce où grimpent des dizaines d'étagères chargées de dossiers sur les affaires traitées.

Trois autres silhouettes se tiennent debout face au bureau, toutes affublées d'un chapeau si large qu'il leur couvre la partie supérieure du visage, mais on peut deviner qu'il s'agit de trois hommes. Ils tiennent chacun un shakujô, un long bâton dont le sommet porte un cercle orné de six anneaux qui cliquettent à leurs mouvements. Deux d'entre eux, légèrement en retrait, portent un uniforme composé d'une tunique noire et d'un pantalon clair tandis que leur compagnon est vêtu d'une longue robe de moine blanche, le symbole du Yatagarasu représenté sur une couche sombre qui lui couvre le torse. Des mèches grises claires s'échappent de l'ombre de son chapeau. Pas besoin de réfléchir pour savoir qu'il s'agit du commandant.

Ame reconnaît bien les uniformes du Tenshouin Naraku. Même si elle ne s'est jamais intéressée à eux, elle a déjà vu des hommes avec cette curieuse apparence dans les couloirs du bâtiment du Tendoshû où elle réside. A vrai dire, elle ne prête pas attention aux rumeurs qui peuvent filtrer jusqu'à elle. Elle ne voit aucun intérêt à découvrir ce qui se passe dans cette organisation qu'elle haït.

Elle constate que Zabuto ne semble pas vraiment se réjouir de cette visite. Son visage grimaçant suggère que leur conversation avait déjà commencé en son absence.

-Vous vous trompez si vous pensez venir ici et prendre ce qui ne vous appartient pas ! Je ne la laisserai jamais partir, elle reste avec moi !

La respiration d'Ame se bloque dans sa poitrine à ces mots. Elle les a déjà entendu une fois, d'une toute autre personne, et entendre Zabuto les prononcer la remplit d'effroi. Ce sont les mêmes paroles mais avec une connotation bien différente.

L'homme aux cheveux gris, le dos tourné à Ame, face à son oncle, réplique d'une voix caverneuse, profondément grave, comme une prélude avant l'orage.

-Pensez-vous être en position de pouvoir vous opposer aux décisions du ciel ? Sachez que si vous choisissez de vous révolter contre nous, l'issue est déjà déterminée.

Un silence pesant s'abat sur eux, lourd de menaces sourdes et d'exécutions promises. Zabuto a du le sentir car il se contente de se renfrogner dans son siège et pester avant de reprendre la parole d'un ton dédaigneux :

-Et à quoi va-t-elle vous servir ? Vous avez besoin de main d' oeuvre pour cirer le sol ?

L'homme ne se donne pas la peine de lui répondre directement. Il se tourne vers Ame et s'approche d'elle, restée vers l'entrée. Elle note inconsciemment que, grande comme elle est, il la dépasse moins que ce qu'elle croyait.

Désormais proche de lui, Ame n'a aucun mal à croiser son regard.

Elle retient sa respiration durant un court instant.

La première chose qui la frappe est la longue cicatrice qui lui balafre le visage. D'affreux cernes autour de ses yeux assombrissent encore plus son regard- est-ce dû à un manque de sommeil ?- et ses sourcils bas accentuent sa dureté. Ses prunelles grises, beaucoup plus grises que ses cheveux, rappellent le ciel ombrageux, englouti par les nuages, pour laisser place à un orage grondant. Un regard sec, implacable, noir, comme…

Sans réfléchir, elle détourne la tête prestement, comprenant pourquoi Zabuto avait préféré cesser de riposter, avant de se gifler mentalement pour cet acte de faiblesse. L'homme-à qui elle n'arrive pas à lui fixer un âge- lui expose les faits de sa voix immuable, comme insensible à tout :

-Une membre de notre faction a choisi de rompre avec nous. Pour maintenir l'ordre et remplir convenablement les missions qui nous sont assignées, nous avons besoin d'une nouvelle recrue. Au lieu de chercher un nouvel orphelin, nous avons vu que tu faisais déjà partie du Tendoshû depuis longtemps, et qu'il te suffisait simplement de quitter ta branche pour celle des Naraku. Tu es douée en médecine, et tu es humaine. Il te suffira juste d'acquérir des compétences de combat, tu auras donc droit à un entraînement intensif. Tu pourras nous assister sur le terrain et soigner nos blessés. Prépare tes bagages, nous ne t'attendrons pas longtemps.

-A...Attendez !

-Un problème ?

Son ton froid l'exaspère plus qu'il ne l'intimide. La panique lui brouille l'esprit. Elle ne doit surtout pas s'éloigner de Zabuto ! Le quitter reviendrait à tenir sa vengeance hors de portée ! Elle n'a pas le choix, elle doit le tuer… sinon, à quoi se résumeraient toutes ces années de survie, à échafauder le meilleur plan pour l'assassiner, masquer cet acte de trahison et partir ? C'est le seul but qui la maintient en vie, qui lui permet de se battre en dépit des atrocités quotidiennes, et elle ne laissera pas un inconnu la dévier de sa route. Car c'est le seul chemin qu'elle puisse emprunter. Une ficelle tendue au milieu du vide.

Tant pour donner plus d'impact à ses paroles que de reprendre sa revanche personnelle sur la lâcheté auquel cet homme l'avait contraint, Ame plante ses yeux dans les siens, tentant de leur donner une lueur farouche.

-Ça me concerne directement, alors je pense que j'ai quand même mon mot à dire dans cette histoire, je me trompe ?

-Non.

-Je ne veux p… Pardon ?

-Dès lors où tu es entrée ici, ce n'est plus toi qui décides de ta liberté et où tu dois voler. Tu es sous les ordres du ciel, et tu n'as aucun droit de battre des ailes là où ils ne t'ont pas choisie.

Ame est sur le point de suffoquer d'indignation mais son regard glacial comprime sa voix dans sa gorge. Elle sait qu'il a raison. Elle n'est rien d'autre qu'un pantin entre des mains étrangères, au même titre que Zabuto. Tout ce qu'elle peut désormais faire, c'est d'éviter de se faire expulser du Tendoshû, auquel cas son but deviendra encore plus inaccessible.

Tandis que l'homme la congédie d'aller prendre ses affaires, la jeune femme réfléchit à la façon d'agir, à présent. Trouver un moyen de tuer Zabuto lui paraît encore plus difficile, maintenant qu'elle ne le verra plus.

Elle sera loin de lui…Elle n'endurera plus la violence de ses coups, ses caprices, son humeur imprévisible, son souffle acide…

La vague d'appréhension qui l'avait saisie se teinte d'un sentiment moins pénible, presque doux, comme si le monde perdait de sa froideur, semblait moins cruelle…

Et pour la première fois, depuis neuf ans, en dépit de toutes les inquiétudes qui peuvent l'accabler à cet instant, elle pleure de soulagement.