LE CRÉPUSCULE DES IDOLES

- I -

Les dieux qui s'étaient trop éloignés des mortels avaient mérité leur châtiment. Tant pis si la longue ascension de l'Olympe n'avait été que carnage du début à la fin. La Terre était sauve, ses habitants en paix et réconciliés avec les esprits divins encore actifs, Odin, Poséidon. Partout la justice triomphait. L'influence bienveillante d'Athéna avait enfin pu se répandre dans le monde, apaisant les tensions, abaissant les barrières dressées entre les hommes.

Mais le prix duquel la victoire avait été acquittée dépassait tout ce à quoi Saori s'était attendue, quand elle avait refusé le châtiment d'Artémis et résolument épousé le parti de Seiya qu'Apollon menaçait du haut de son omnipotence. Partis à dix-huit renverser l'Olympe, deux seulement étaient revenus. Il n'était au pouvoir de personne de ramener les défunts ; le Foudre brandi de la main de Zeus, en libérant son tonnerre, n'avait pas laissé un atome des trois autres Saints de Bronze et des treize chevaliers d'or à partir duquel ressusciter ces braves.

Athéna se devait de paraître forte ; elle n'avait donc laissé voir à personne le désarroi qui la prenait aux tripes chaque fois qu'elle repensait au Sanctuaire déserté. Si elle l'avait pu, c'est sa vie qu'elle aurait immolée pour clore le conflit, quand même cela voulait dire ne plus jamais se réincarner. Elle y avait été prête ; débarrassés des influences corruptrices des Dieux, les hommes méritaient qu'on les laisse creuser eux-mêmes leur propre sillon. Cela avait été sans compter avec le dévouement de ses protecteurs, ni leur obstination à embrasser leur destin au delà de la volonté de leur déesse. Elle n'avait pu que s'incliner, et les avait regardé combattre le Père Suprême au prix de leur honneur de chevaliers, avec les armes de la Balance d'abord, puis, une fois qu'elles eussent eu démontré leur inutilité, avec la dégradante Athena Exclamation. Il ne lui avait même pas été loisible d'adoucir les ultimes instants en envoyant son Cosmo adoucir leur transition vers le néant.

— « Je n'en peux plus ! »

Elle s'était levée avec force, son fauteuil projeté vers l'arrière. Une secrétaire chargée de parapheurs qui s'était approchée dans son dos afin de lui donner à signer les bordereaux des affaires courantes, ne put éviter le meuble ; la jeune femme blonde chancela, surprise, les tomes de cuir pesant lui échappèrent et s'éventrèrent sur la moquette, sous le regard mi figue mi raisin des membres du conseil d'administration. Saori avait perdu la notion du moment et de l'espace ; il lui fallut un effort pour se souvenir qu'elle avait quitté la Grèce. Elle se trouvait sur l'heure à Tokyo, au dernier étage du building de la Fondation Kido, en compagnie des vautours juchés sur leur attaché-case auxquels son grand-père avait confié la gestion de leur gigantesque entreprise caritative. Et tous avaient reporté leurs yeux secs et blasés sur sa personne.

La déesse incarnée s'exhorta au calme. Son poing était entré en contact avec le sous-main sur lequel étaient rangés le rapport d'activité de l'entreprise, son maroquin directorial, un organisateur Palm Pilot et une bouteille d'eau. Celle-ci avait roulé au milieu de la table ovale. Le risible de la scène réveilla son sentiment de désarroi.

Comme elle pouvait haïr ces financiers... L'argent était odieux à Athéna, même en tant qu'outil de bienfaisance. Trop impur, trop corrupteur. Sur le visage chafouin de la douzaine d'hommes qui l'entouraient jouaient les reflets de la convoitise, aux couleurs grises du dollar. Leurs costumes trop coûteux puaient la réussite ; leurs façons cauteleuses masquaient mal l'œil retords dont ils la surveillaient, inquiets qu'elle mobilise dans une quelconque cause humanitaire des capitaux qu'ils étaient jaloux de ne pouvoir investir à leur compte ; et le même encaustique qui faisait reluire leurs mocassins de grands faiseurs avait l'air de se retrouver à la truelle dans leurs chevelures d'où rien ne dépassait. De son point de vue de gaïjin, la déesse les trouvait sans exception imbuvables. Elle en oublia donc la politesse de façade dont elle ne se départait jamais dans ses rapports avec eux, et promena son regard de visage en visage sans dire mot.

Les expressions figées qui croisaient ses yeux mettaient sa patience à rude épreuve. Dire que ses chevaliers avaient donné leur vie pour ces gens moralement abjects... Elle prit la parole sur un ton sans réplique ; son discours s'animait à mesure qu'elle mettait en mots ce qui lui était resté sur le cœur depuis la mort de son grand-père, devint cassant et métallique, pour se terminer sur une note dictatoriale.

La Saori bêcheuse insupportable de son enfance n'était pas morte avec son éveil à la conscience d'Athéna. Si elle en avait douté, la preuve vibrait à ses oreilles, via sa propre voix.

— « Vous m'avez entendue, je n'en peux plus de ces réunions où je dois subir vos réticences et négocier pied à pied les lignes budgétaires dont j'ai besoin. La Fondation dispose du P.I.B. d'un Etat développé ; j'en contrôle le capital à cent pour cent. Par conséquent j'entends disposer de toutes sommes demandées par mon cabinet sans rencontrer de réticence. »

Le doyen du conseil, un petit homme sec et mince qui n'avait cessé de mâchonner son cigare, s'éclaircit la voix. Il fut coupé par un geste impérieux d'Athéna.

— « Je n'ai pas fini. Vous n'avez rien d'un directoire. Il serait temps que vous vous souveniez que vous ne possédez ni titres ni stock-options ni pouvoir de blocage. Je vous demanderai donc d'exercer votre activité de supervision comptable, en me laissant décider du positionnement. Cela vous déplaît ? Rendez vos jetons de présence, et préparez-vous à plaider ! Sur ce, bonne fin de journée ; on m'attend ailleurs... »

Elle se détourna et marcha vivement hors de la salle. Grande était sa hâte de quitter ce lieu étouffant. Ce d'autant plus qu'une idée s'était fait jour en elle. Elle avait pensé presque tout la matinée au rapport de l'observatoire d'Hokkaido intercepté par son centre d'écoutes secret du grand Colliseum. Les subtilités propres au jargon de la science humaine ne faisaient pas toutes sens dans son intellect de déesse ; point n'était pourtant besoin d'être une lumière pour trouver inexplicable, sauf par une intervention surnaturelle, la subite modification quantique aux termes de laquelle, en pas quinze minutes, la quantité de lumière dans l'Univers avait chuté bien en deçà de ses minima — avant de se stabiliser à son exact niveau normal. Si Shion, ou Dokho, avaient été en vie, ils n'eussent pas manqué de monter sur le Mont Etoilé afin d'interroger les astres. Le savoir qu'ils détenaient, Athéna n'en avait que des bribes. Elle en était à l'origine, bien sûr, mais comme tant d'autres connaissances elle ne l'avait jamais assimilé. Il lui faudrait compter sur son instinct. Peut-être des souvenirs de ses vies passées contenaient-ils des indications. A défaut de quoi, dans l'avion qui la ramenait en Grèce avec les Chevaliers d'Acier, elle dévorait les pages web compilées par leurs soins. Ce n'était pas un art simple que l'astrologie.

Elle fut donc reconnaissante à la sonnerie du téléphone de la tirer de son pensum. Du moins elle le crut au moment de décrocher. Le haut-parleur déversa un brouhaha épouvantable. Dix personnes au bas mot avaient l'air de se disputer le combiné. Dans ce medley de cris, de jurons et bruits de lutte rendus indistincts par la friture — la faute aux treize années de brouillage mental de Saga, trop efficaces d'effets latents même pour le numérique — surnageait une voix aiguë que Saori n'avait aucune chance d'oublier un jour. Jabu. Le Chevalier de la Licorne. Passé à la postérité comme cheval de la demoiselle dans son enfance pourrie gâtée. Ce qui à soi seul était étonnant, sachant le caractère de cochon du personnage. Comme de juste, le susdit était au beau milieu d'une algarade. Le baryton de son opposant évoquait lui aussi des souvenirs anciens. Tatsumi. Le butler qu'une moitié des chevaliers, si ce n'est plus, détestait cordialement pour la brutalité avec laquelle il les avait traités étant enfants, que tous méprisaient pour son absence de force et qu'il ne serait venu à l'esprit d'aucun de laisser à la tête du Sanctuaire s'il n'avait été le plus contrôlable des postulants. Marine eut été un bien meilleur recours, si elle n'avait pas couru le monde sur les traces de Seika. Kiki disqualifié par son âge, et les autres Saints de Bronze ne disposant pas, à eux tous, d'une moitié de cervelle, Athéna s'était retrouvée contrainte de choisir entre Tatsumi et Shina. Le Chevalier du Cobra ne trouvait pas grâce à ses yeux : trop insensible, trop violente, imprévisible aussi. Elle avait encore préféré son vieux tuteur.

Force lui était de constater que la décision avait été inconséquente. Si elle en jugeait par le vacarme, la semaine où elle l'avait laissé seul s'était avérée suffisante pour la pagaïe de s'installer. Décidément, le Japon n'était pas l'unique endroit où les fâcheux la cernaient...

La migraine était une sensation que la déesse n'aimait guère éprouver ; se sentir hors de contrôle, et devoir patienter que le stimulus qui avait induit la poussée de tension à l'intérieur de ses artères intracrâniennes cesse d'agir, très peu pour elle. A fortiori quand la cause tenait en des chamailleries imbéciles. Là où une autre déité aurait fait taire la querelle d'une décharge de Cosmo, elle se tint pour quitte d'une action humaine et mesurée.

Elle fit crisser ses ongles sur le microphone du haut-parleur.

Sourde aux protestations muettes des Saints à ses côtés, elle ne cessa que lorsqu'un semblant de calme se fût rétabli à l'autre bout du fil. L'appareil serait à remplacer ; au comble de l'exaspération, ses doigts y avaient laissé plusieurs rangées de zébrures.

— « Maintenant que l'on s'entend penser, voulez-vous bien, Jabu et Tatsumi, me dire le pourquoi de ce charivari ? Je le précise : sans vous interrompre l'un l'autre. »

Aucun des deux benêts, heureusement pour eux, ne fût dupe de son calme.

Quelques explications embarrassées plus tard, Athéna reprit la parole. Son visage exprimait sa douceur, coutumière mais, aux veines qui saillaient sur ses tempes, et, plus encore, à son regard assombri, les Saints d'Acier devinèrent que la foudre allait s'abattre. Au silence qui régnait dans la carlingue du jet, on aurait pu croire une nouvelle Guerre Sainte sur le point de se déclarer. Les changements d'humeur de leur déesse commençaient à inquiéter les trois jeunes gens. Elle n'était plus depuis son retour de l'Olympe la même patiente, bonne et douce jeune femme qu'ils connaissaient, ils en avaient confirmation sous les yeux. Tandis qu'Andromède et Pégase demeuraient fidèle à leur caractère de toujours, exubérant et passionné pour l'un, tendre avec une pente à la mélancolie et l'auto flagellation pour l'autre, la jeune beauté frêle alternait le chaud et le froid, les moments de gentillesse à la limite de la naïveté et les instants de brutalité franche. Les adolescents à l'armure mécanique étaient de vieux instruments qu'elle n'apercevait plus ; elle recourait à leurs services sans autre arrière-pensée, comme à des meubles ou des commodités. Voilà tout. Et se contenait-on devant des meubles ?

— « Pour nous résumer : toi, Tatsumi, tu voudrais faire rebâtir les temples du Zodiaque dans un style plus gai, ce qui t'a valu des horions ; toi Jabu, tu laisses Shina n'en faire qu'à sa tête, sous peine — si je t'ai compris — de n'avoir que ta corne pour t'assurer une descendance, et bien sûr cela a mis le feu aux poudres ; les femmes chevaliers, se trouvant majoritaires, ont déposé une liste de revendications que je dois examiner ; et vous tous en avez marre de devoir traverser les temples à la file pour aller d'un point à l'autre du Sanctuaire parce que j'ai omis de dissiper la barrière qui empêche la téléportation de Kiki de fonctionner. Je n'ai rien omis ? »

Trois chevaliers se renfoncèrent dans leur siège, anxieux de la suite des événements. La question, purement rhétorique, qui avait conclu le résumé d'Athéna leur paraissait lourde de sens, ponctuée ainsi qu'elle l'avait été d'un froncement de sourcils exaspéré.

— « Pensez-vous que j'aie planté là mes administrateurs — avec lesquels je n'ai pas fini d'avoir des mots sitôt que je leur demanderai de l'argent — et sois revenu séance tenante au Sanctuaire histoire de tirer au clair vos problèmes ? Donnez-moi plutôt des nouvelles de Seiya et de Shun. Oh, et prévoyez de la place pour une vingtaine de personnes au palais du Pope ; nous allons être rejoints par une équipe de la division astrophysique... C'est tout pour le moment. »

Elle coupa la communication. Son regard tomba sur ses vis-à-vis. Un sourire finit par éclore sur ses lèvres. Il restait environ deux heures avant l'atterrissage. Son cerveau en ébullition ne lui permettrait pas de se détendre assez afin d'apprécier un film, et elle n'avait plus vraiment envie de se replonger dans les ennuyeuses prescriptions de l'astrologie. En regardant l'écran à cristaux liquides enchâssé dans le bras de Shu, une idée lui traversa l'esprit.

Elle vivait au début du vingt et unième siècle, à elle de penser en conformité avec cet âge. La dernière fois qu'elle avait affronté ses rivaux Hadès et Poséidon, son intuition lui était venue en aide — avec ce résultat que tous ses chevaliers sauf Dokho et Shion avaient trouvé la mort. Ce qu'elle n'avait jamais anticipé. Hadès l'avait trouvée prête à en découdre, mais hélas, trois fois hélas, le sacrifice offert spontanément par Shion, Saga et les autres pour lui permettre de revêtir son armure sacrée lui était apparu beaucoup trop tard ; les faux traîtres avaient enduré maintes épreuves pour son manque de prescience. Dernièrement enfin, quand Artémis avait fait sa réapparition, inaugurant la bataille des Cieux, elle s'était encore fiée à sa bonne étoile. Sans calculer combien de Saints finiraient au tapis. Il n'en irait pas ainsi dans le prochain conflit. Si affrontement il y avait, elle se devait d'être prête. Cela passait par tout vérifier des menaces potentielles. Les recouper avec le savoir de ses guerres passées.

Et menace il y avait, tapie au delà de ses perceptions. Athéna ne voulait à aucun prix faire le pari que la Terre demeurerait en paix, tous ses ennemis ayant été neutralisés. Surtout pas quand elle sentait qu'il s'était produit, durant la guerre d'Hadès ou celle de Zeus, elle ne savait pas au juste, quelque chose d'important à quoi ni elle ni ses Saints n'avaient prêté attention.

Saori se redressa dans son siège, cherchant des yeux les Saints d'Acier.

— « Puisque nous n'avons rien à faire, vous allez vous connecter au Colliséum et leur demander de sortir tout ce que leurs bases de données contiennent sur les bouleversements soudains du ciel visible. Mythologie, archéologie, astronomie, physique quantique... Qu'ils fractionnent les fichiers en trois, puis les transfèrent sur les terminaux de vos armures. Je devrais être capable d'accéder aux informations en vous touchant. Je suis certaine que la réponse se trouve dans cette masse de connaissances... Exécution ! »

oooOOOooo

— « Que comptes-tu faire, Rekka ? », demanda une voix douce. « La limite d'âge s'approche, ce n'est pas cette génération encore qui verra l'un des siens appelés. Ils ne vont plus pouvoir nous garder longtemps, et franchement, je ne sais si je dois le regretter... »

L'autre demeura plongé dans la contemplation de la cataracte dont les embruns portés par le vent auréolaient leurs formes d'une brume argentée. Ce n'était pas l'envie de répondre qui lui manquait ; simplement, s'il l'avait fait, son camarade aurait perçu son trouble et il ne voulait à aucun prix gâcher en interrogations embarrassantes l'un des derniers moments passés avec Linos. Le jeune Grec avait raison, bien sûr ; d'ici à leur vingt et unième anniversaire, la Porte Sainte ne s'ouvrirait point, et il leur faudrait devenir prêtres et renoncer à une vie normale afin d'apprendre à former les novices à venir, ou quitter le monastère. Trois jours. Le délai longtemps considéré comme lointain avait fini par rattraper les deux inséparables. Ils ne se verraient plus, après cette date ; le Japonais n'avait guère fait mystère de son désir d'enseigner, quant à Linos, l'Hellade et sa lumière lui manquaient.

— « Tu es triste à l'idée qu'on se quitte », reprit ce dernier, du ton de la constatation. Un sourire gagna la moitié inférieure de son visage. « Pareil pour moi. Mais je suppose qu'on peut trouver un arrangement. Tu ne seras pas prêtre avant dix ans ; d'ici là, tu resteras novice. C'est un statut qui me convient très bien. Comparé à l'apprentissage pour devenir chevalier, le noviciat n'est pas la mer à boire. Méditation, défense contre le mal, à raison de combien ? Six, sept heures par jour, grand maximum. Et puis, la Grèce ne va pas s'envoler... »

— « Tu... tu prononcerais tes voeux ? »

Rekka, d'ordinaire peu loquace, sentit ses mots l'abandonner. Le sourire qui animait la bouche sensuelle de Linos gagna ses yeux, avivant son teint de blond et ses taches de rousseur. Grand, svelte et faussement fragile, la faute à une allure dégingandée qui s'harmonisait avec la forme de son visage et une implantation capillaire digne d'un farfadet, le Grec respirait la joie de vivre. D'une complexion au dessous de la moyenne des autres apprentis chevaliers, il compensait son déficit musculaire par sa vivacité et une rare intelligence du combat. La grâce naturelle de ses mouvements, au naturel aussi bien qu'à l'exercice, déplaisait presque autant à ses camarades moins doués qu'elle n'attirait les oeillades concupiscentes. Les prêtres eux-mêmes avaient des yeux, et, si Linos n'avait pas montré autant de promesses, il n'aurait pas manqué d'être renvoyé pour avoir par trop fouetté les hormones de beaucoup d'hommes du monastère.

— « Gros bêta, tu ne te figurais pas te débarrasser aussi facilement de moi... », l'intéressé avait réparti gaiement, en passant un bras aux muscles discrets quoique durs et tendus comme pierre, autour des épaules de son condisciple.

L'autre garçon avait fermé les yeux une seconde, tout à la chaleur de ce contact et à sa proximité. Il se reprit aussitôt ; il avait manqué s'abandonner contre le torse qui s'était plaqué amicalement dans son dos. Il s'écarta dans un toussotement gêné, remerciant sa bonne étoile de parvenir à donner si bien le change quand intérieurement il bouillait de frustration.

— « Toujours aussi peu tactile, on dirait », rétorqua Linos, son éternel éclat doucement moqueur au fond de ses yeux verts. « Rien d'étonnant à ce que tu sois toujours puceau... »

Rekka se mordit l'intérieur de la joue. Ce brusque détour de la conversation était pire que leur complicité physique. S'il y avait un sujet qu'il ne désirait pas entendre de la bouche de son ami, c'était celui-là. Linos était tellement gentil et franc, tout glissait sur lui comme sur une plume sauf précisément l'affection, qu'il considérait avec des rêves d'absolu d'un autre âge. Bien sûr que s'il faisait l'amour, il y mettrait son cœur, brisant par la même occasion les espoirs de Rekka. Passait encore que le blond ait eu des aventures, pourvu qu'elles fussent sans lendemain — encore qu'il n'en avait jamais dit mot ; cependant Rekka s'attendait chaque jour à ce que son compagnon de chambre vienne le prendre à part, son visage sérieux, et lui confie ses sentiments envers tel camarade bien fait de sa personne ou telle accorte servante.

— « Cent yen pour tes pensées... ». La voix de Linos lui parvenait de très loin. Il écarquilla les yeux, étonné de se voir l'objet de toutes les attentions de l'autre.

Linos intrigué scrutait ses traits dans l'espoir d'y lire le pourquoi de cette froideur. Le bloc de glace qu'était Rekka regimbait à chacune de ses approches pour se glisser sous la peau de son camarade. Au bout de huit ans de vie sous le même toit, à partager deux lits jumeaux, à s'entraîner ensemble, à se battre de concert dans les épreuves de sélection et à passer les tests mentaux concoctés par les moines, le Japonais restait peu ou prou une énigme. Il ne faisait guère de doute qu'il appréciait Linos. Enormément, même. Mais ses manières de l'exprimer étaient la plupart du temps subtiles, voire cryptiques, communication non verbale et attitudes davantage que grandes déclarations. Rekka s'exprimait peu et par phrases courtes, tranchantes, en harmonie avec son apparence. Très grand pour quelqu'un de type japonais, et puissamment découplé, à la limite de la lourdeur, à laquelle il n'aurait guère échappé s'il avait suivi une autre formation que celle, supposant davantage encore d'endurance que de force brute, de chevalier de la Lumière, il respirait l'énergie maîtrisée. Son visage est régulier, fier, avec un nez aquilin et un menton un rien fuyant ; les cheveux, noirs, épais et désordonnés, sont un amas de mèches qui lui retombent sur le front. Des yeux bleu ardoise à l'expression perçante rehaussent sa peau étonnamment pâle et le dessin de sa bouche à jamais pincée en une expression lointaine.

Quelque chose que Rekka ne put identifier passa dans les yeux du blond ; de la colère, peut-être. Il se souffleta mentalement pour s'être, une nouvelle fois, réfugié derrière sa réserve naturelle. A paraître insensible, il avait blessé les sentiments de son ami.

Mes pensées ne tournent qu'autour de toi, fit-il intérieurement. Il n'avait pas plus tôt achevé sa phrase qu'il s'arrêta, la bouche ouverte, estomaqué et en proie à une rougeur terrible. A ses oreilles résonnaient encore les mots qu'il venait de prononcer tout haut.

Il n'eut pas le loisir de rattraper sa gaffe. Linos s'était presque collé à lui, l'émeraude de ses iris insondable et pétrifiante. Sa main droite s'était contractée. Rekka choisit de ne pas regarder. De cette manière, le coup de poing qu'il se prendrait en plein visage, et qu'il acceptait de tout son être — n'avait-il pas joué avec les sentiments de son ami en feignant l'indifférence ? — viendrait avec humilité, mieux : reconnaissance, et Linos se sentirait vengé de l'affront.

Rien ne venait. Le jeune Grec le contemplait avec un mélange d'étonnement et de... était-ce de la compréhension que le brun pouvait voir briller au fond de ses prunelles ? Non, il devait faire erreur ! A la place du blond, il eût, lui, été furieux...

La voix haute et un peu nasillarde balaya toute son appréhension. Mais c'est la main qui jouait tendrement sur son menton, l'extrémité des doigts cajolant sa lèvre inférieure sans la toucher franchement, qui fit s'accélérer la respiration de Rekka.

— « Dois-je le prendre pour une déclaration ? Tu sais, tu n'as pas besoin de te montrer toujours aussi circonspect. Pas avec moi... »

Linos interposa son index sur la bouche entrouverte de l'autre garçon, comme pour lui défendre de parler. Son visage s'approcha, tellement près que la senteur de la transpiration sur sa peau piquait les fosses nasales de Rekka. L'un et l'autre n'avaient pu se baigner dans la rivière à l'issue de leur dernier entraînement ; ils avaient filé directement à la cascade, et c'était fort bien ainsi. L'odeur corporelle du blond était âcre et capiteuse ; à défaut de pouvoir respirer à même la peau celui qu'il aimait, le Japonais se contentait, le plus souvent qu'il était possible sans sembler se compromettre avec un intérêt déplacé, de se remplir les yeux du spectacle offert par le visage, les épaules, la naissance de la poitrine, les bras et les cuisses dégoulinants de Linos. En de rares occasions, toujours trop brèves, il lui avait été donné de frictionner son ami. Autrement, celui-ci était d'une pudeur compréhensible dans ce milieu monastique où l'obligation de chasteté n'avait rien d'une vue de l'esprit et où toute exhibition, fût-ce d'un torse nu, faisait l'objet de réprimandes. Mais là... voilà ce que Rekka n'aurait jamais osé rêver.

Son ami venait de déposer un baiser sur chacun de ses sourcils.

Il s'était reculé de quelques centimètres, ses yeux toujours rivés à ceux de Rekka. Sa respiration était chaude et moite. Aphrodisiaque. Puis il eut un autre de ses sourires dévastateurs. Sa tête se renversa vers l'arrière, dans une franche hilarité.

— « Tu devrais voir ta tête », réussit-il à articuler entre deux éclats de rire. « On dirait que tu as été frappé par la foudre... Et dire que c'est moi qui n'étais pas sûr du tout que tu accepterais mes sentiments. On a été deux beaux imbéciles, à se tourner autour sans oser se révéler. »

— « Quoi, tu veux dire que — »

— « J'en pince pour toi et que j'ai tout fait pour attirer ton attention ? Eh pardi ! Je n'allais pas quand même me glisser dans ton lit, un soir, sans rien sur le dos... »

— « Tu aurais dû... Je me serais moins morfondu, à croire que j'étais anormal de boire chacun de tes gestes et de voir une invitation chaque fois que tu me souriais. »

Ils demeurèrent plusieurs secondes à se dévisager, ravis de découvrir sur les traits de l'autre le même air enchanté, à la limite de la niaiserie. Puis leurs doigts s'entrelacèrent. Ils se repoussèrent avec douceur mais fermeté ; l'endroit ne se prêtait pas aux effusions, et ils s'étaient à l'évidence assez compromis là où n'importe qui pouvait passer et les voir. Leur premier baiser attendrait. Ils se contentèrent de se sourire tendrement. Une fossette creusait le menton de Rekka. Ses joues rosies, sans plus trace de réserve, étaient absolument adorables.

Bien leur en avait pris d'en rester là. Ils étaient retournés à leur rêverie, allongés à la limite de l'à-pic sous lequel grondait la cataracte, et présentaient le spectacle habituel de leur camaraderie, lorsque les bruits d'une course aussi effrénée que pesante déchirèrent le silence. Les buissons qui bornaient la clairière à l'orée de la forêt furent écartés par un grand et gros garçon. Tetusya était hors d'haleine d'avoir mené si grand train depuis le monastère ; il ne put tout d'abord pas parler, et ensuite, quand la chose lui fut possible, son élocution était si rapide et embrouillée qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour être entendu.

Maître Kesada, le supérieur de la congrégation, faisait battre le rappel. Un événement extraordinaire venait de se produire. Tandis que le haut moine terminait ses oraisons, des cris lui étaient parvenus. Des dizaines de paons faisant la roue et gloussant à qui mieux mieux, avaient envahi le parvis du temple. Lorsqu'il s'était précipité à l'intérieur, le sceau de plomb barrant la Porte Sainte s'était effrité devant lui et les battants entrebâillés vers l'intérieur. Chacun savait d'expérience qu'elle donnait sur un mur plein ; il n'avait jamais manqué d'impudents pour tenter de discréditer le caractère sacré de la relique — comme si leur Dieu allait déboucher d'un mètre de briques et confier aux apprentis chevaliers la mission pour laquelle, depuis trente générations, les bonzes de la Lumière avaient fait bonne garde. Un moine connu pour son scepticisme avait tenté de regarder dans la porte ; il avait reculé violemment, en proie à une crise de démence, et ne faisait que répéter, depuis le lit où il avait été sanglé, « Il arrive ! Il arrive ! ».

C'était il y avait une heure. Depuis lors, l'ouverture s'accroissait régulièrement ; elle se trouvait à présent assez large pour livrer le passage à un homme. Vérification prise, des paons avaient été aperçus dans tous les villages alentour, et des champs de soleils à peine ensemencés fleurissaient en quelques secondes.

Rekka et Linos se consultèrent des yeux. Le moment qu'ils avaient désespéré de vivre était finalement arrivé. Les joutes en l'honneur du Dieu dispensateur de la clarté allaient avoir lieu, pour la première fois depuis sept cent cinquante ans.

Le visage soufflé de mauvaise graisse de Tetsuya exprimait la même impatience, si possible avec une résolution encore plus brutale que la leur. L'enthousiasme des deux garçons retomba un instant. Ils ne seraient pas les seuls à espérer attirer le regard des puissances de la Lumière. Les moines se montreraient intransigeants sur la qualité des combats, il y aurait peut-être même des morts, si, comme il était vraisemblable, les participants seraient encouragés à se servir des techniques offensives basées sur le contrôle de la force vitale, et la récompense avait de quoi glacer le sang, quelque désirable qu'elle pût paraître après tant d'années de souffrances. Un combat avec rien de moins que la divinité.

Mais les autres n'étaient pas aussi motivés. Si le prix se jouait entre eux deux, le vainqueur ne s'assurerait pas seulement, avec l'armure et une gloire impérissable, le pouvoir de Chevalier Sacré ; il déciderait probablement aussi le finaliste malheureux à lui céder, la nuit venue. Question d'amour-propre. Et tant Linos que Rekka étaient des compétiteurs nés.

oooOOOooo

Saori tenait son estomac à pleines mains. Quelle idée elle avait eu, pour grimper le Mont Etoilé, de prendre place dans une de ces chaises de rotin mues par un système de câbles et de poulies, telles que les utilisaient les reclus des monastères suspendus des Météores ? Elle aurait dû se douter qu'avec Jabu, Hydra et Jekki à la manoeuvre, et Tatsumi en garde-chiourme occupé à beugler des ordres, elle se verrait horriblement ballottée. Mais de là à tanguer contre la paroi, entre ciel et terre, avec son déjeuner qui menaçait à chaque torsion des cordes et chaque cahot de se répandre en jets hors de son gosier, déesse ou pas... Son Cosmo n'avait toujours pas recouvré sa pleine puissance ; elle se devait de le ménager, mais un haut-le-cœur plus violent que les autres, provoqué par une énième collision de la chaise contre la face rocheuse, emporta sa décision. Elle brûla un peu d'énergie cosmique, calcula la distance la séparant du sommet de l'aiguille et s'y projeta dans un froufrou de sa robe.

La dernière bataille l'avait davantage éprouvée qu'elle ne le croyait. Il s'en fallut de peu qu'elle ne se matérialise dans le vide ; les talons de ses escarpins reposaient sur l'extrême bord du dallage. L'effort, quoique minime, l'avait à peu près drainée. L'essentiel était cependant que la chapelle en miniature se dressait devant elle. Son cœur se serra ; après Hadès, le premier geste de Shion en tant que Pope avait été de faire enterrer dignement sa dépouille, jadis déposée ici par Saga. Son Cosmo continuait d'imprégner la moindre pierre de l'autel des prédictions, et du bâtiment lui-même, mais il n'était plus mortifère. Athéna adressa une prière pour le repos des âmes de tous ceux sans lesquels sa croisade eût été perdue depuis le début. Ceci fait, elle entra dans la chapelle. La nuit ne viendrait pas avant des heures. Ce laps de temps ne serait pas trop long au vu des préalables nécessaires à la consultation des astres. La déesse aurait à accomplir une toilette rituelle, à consommer un ragoût de fèves et de simples destiné à la plonger dans une transe où elle renouerait avec son moi le plus profond, et à patienter, en respirant le fumet des plantes aromatiques consumées sur le feu, que les étoiles gravissent la voûte du ciel.

Elle laissa tomber le havresac qui renfermait son matériel. Autant commencer tout de suite. La salle voûtée et minuscule était remarquablement sèche. Un foyer délimité d'un cercle de pierres rondes, un autel courant sur la totalité de sa largeur, un fauteuil taillé à même la paroi et un large espace vide là où la toiture s'interrompait, à la diagonale exacte du dossier du trône, suffisaient à l'occuper. Elle se reprit, goguenarde : un pot à commodités, à ce point oxydé que le dernier des brocanteurs n'en aurait guère donné un sou, assumait dans un coin la fonction de toilettes. Rien d'étonnant, puisque Saga n'était pas venu une fois en treize ans et que Shion avait dû se tenir loin du Mont Etoilé pendant la dernière partie de sa vie, autrement il aurait su quel sort devait lui échoir... Tant pis, elle se soulagerait par terre. Et bren pour sa dignité !

Un éclat de voix étouffé monta des profondeurs du sac. Le talkie-walkie qu'elle avait dû concéder à Tatsumi de prendre avec elle. Elle croyait déjà entendre les remontrances de son valet. La barbe ! Mais à laisser l'irritant personnage s'égosiller dans le récepteur elle n'en aurait pas fini, une fois redescendue de l'aiguille. Pire, avec son degré de paranoïa, il risquait fort de trouver moyen de la rejoindre. La perspective communiquait des plaques de chair de poule à la base de son dos. Dans son état actuel, la déesse n'était pas convaincue qu'elle saurait se retenir de balancer Tatsumi par dessus bord. Ses nerfs étaient trop à vif pour tolérer une invasion de son espace vital... De guerre lasse, elle ouvrit le havresac et s'empara de l'émetteur récepteur. Gagné. Le cri de soulagement qui accueillit son glacial « Saori, parlez ! » appartenait au butler.

Peu après, effondrée dans le fauteuil de pierre, elle passait en revue les étapes de la cérémonie. Rien de très complexe, quoique avec ses talents limités, la préparation du repas avait chance de lui causer des sueurs froides. La solitude lui pesait, aussi. Perchée à ces hauteurs, la chapelle se ressentait d'une impression d'isolement total. Comme elle aurait souhaité la présence d'au moins un de ses Saints, Pégase de préférence. Son verbiage incessant avait toujours diverti Saori. Il y avait plus en lui que ce qui frappait le regard ; mais des cinq Bronzes il était celui dont la personnalité s'était la moins stabilisée. La larme facile, prompt à s'enthousiasmer comme à vouer aux gémonies quiconque lui faisait obstacle, suragité et incapable de rancune, Seiya avait développé son Cosmo sans se construire lui-même. L'amour dont il avait investi sa relation avec la déesse, loin de hâter son mûrissement, était un faux-semblant de plus, une apparence visant à camoufler la vacuité de son existence. Marine en mère sublimée, Saori en amant idéale, ses frères en substitut de progéniture et Seika en grande sœur fantasmée, manquant précisément parce qu'inconnaissable, le pauvre garçon était à plaindre. Et le rapport au père... Shiryu, Hyoga, Shun et même Ikki, quelque douloureux que fût son passé, avaient eu un mentor ; à présent décédé pour chacun d'eux, ce personnage clé dans la vie psychique de tout enfant avait cédé la main à un amoureux ou une amoureuse, Shunrei, Issak, June et feu Esmeralda. Cela, Pégase ne l'avait point connu ; d'où son admiration pour un certain guerrier que ses erreurs ne rendaient que plus humains, Saga. Mais le Saint des Gémeaux, aux prises avec un passé trop lourd, et n'ayant pas véritablement renoué avec son frère Kanon, était demeuré aveugle à l'effet qu'il produisait sur le jeune chevalier, pendant les quelques mois où les Chevaliers d'Or ressuscités étaient revenus veiller sur le Sanctaire, antérieurement à l'ouverture des hostilités par Zeus...

N'importe comment, Saori se sentait une responsabilité envers Pégase. C'était pour cela, davantage que par frivolité, qu'elle aurait aimé l'avoir avec elle. Toutes ces heures à passer en sa compagnie, cela ne leur serait pas arrivé depuis le moment où, dans le Grand Colliséum ruiné après l'attaque du chevalier Babel, la jeune beauté richissime et gâtée qu'elle était avait disparue dans la personnalité d'Athéna. Soit pratiquement depuis qu'ils se connaissaient, Seiya et elle. Leurs relations durant l'enfance avaient été si épouvantables, de par son fait à elle, qu'il valait mieux les oublier. Ainsi avait fait le jeune homme. C'était loin d'être le cas pour Saori ; l'esprit de la déesse ne la laissait pas si facilement ensevelir dans l'ombre les souvenirs de la pimbêche sotte et cruelle qu'elle n'avait pas eu conscience d'être en ce temps-là.

Mais Seiya se remettait à peine de son combat contre Zeus. Sachant que le mot de sa princesse était un ordre, il n'aurait pas hésité avant de grimper le rejoindre, quitte à hypothéquer sa guérison, voire se rompre le cou. De cela il ne serait jamais question.

En attendait, elle était seule, vêtue de sa robe blanche peu couvrante, les bras nus et grelottante au milieu des courants d'air qui pénétraient par l'entrée sans porte, l'ouverture dans le plafond, la meurtrière prévue pour aspirer la fumée et les étroites encoches ménagées çà et là par l'érosion. Le dur métier d'être déesse...