RENCONTRES
Les deux hommes faisaient face au tube vide. Mais tandis que Garland gardait une expression parfaitement neutre, Vergadane affichait une mine navrée.
- J'ai dû me rendre au site Alpha suite à une urgence, expliqua le savant en remontant ses lunettes sur son nez. Quand je suis revenu, la porte était ouverte et Djidane avait disparu. En consultant les enregistrements du système de vidéo surveillance, j'ai vu ceci.
Il s'était approché d'un écran et pianota sur les boutons du clavier situé dessous. Sur l'écran, Garland vit un jeune homme, aux cheveux blancs et vêtu d'une drôle de manière, entrer dans la pièce, ouvrir le tube et prendre l'enfant qui s'y trouvait dans ses bras, avant de sortir et de disparaitre. Le vieux gardien garda son calme, bien qu'intérieurement, il se sentait fortement contrarié.
- Vous croyez qu'il va le tuer ? Demanda Vergadane.
- Non, finit par répondre Garland, après quelques minutes de silence. Non, il ne le tuera pas. Pas s'il a d'autres possibilités. Il va certainement préférer le cacher dans un coin et l'abandonner.
- Ce que vous craigniez s'est avéré vrai. La jalousie et la peur ont finalement pris le dessus. Vous pensez vraiment qu'il ira jusqu'à vous renverser ?
- Il me hait, affirma Garland. Ca se voit au premier coup d'œil. Il me hait parce que j'ai prévu de le remplacer un jour. Il me hait parce que je lui ai donné la même apparence que ces « pantins sans âmes », comme il aime appeler les autres génomes. Il me hait parce qu'il a besoin de me haïr, sans pour autant qu'il sache pourquoi.
- S'il savait, ricana le savant en remontant ses lunettes.
- Je préfère qu'il continue de l'ignorer. S'il venait à l'apprendre, le peu de contrôle que nous avons sur lui volerait en éclats. Même chose pour Djidane. Si tous les deux connaissaient la vérité, alors nous aurions de sérieux problèmes. Et nous en avons suffisamment comme ça.
- Enfin, avec le « système de sécurité » que nous avons intégré à l'âme de Kuja, ça ne devrait pas poser problème. D'ici dix ans, il cessera de fonctionner.
- Si ça marche, précisa le gardien. Et je vous rappelle que ce n'est pas fiable à cent pour cent.
- Je sais, mais j'ai bien le droit d'être optimiste, répondit le savant en redressant ses lunettes, qui ne cessaient de tomber sur le bout de son nez. Et pour Djidane, voulez-vous que j'envois un G-1 le chercher ?
- Inutile de perdre notre temps. Il reviendra par lui-même lorsque le moment viendra. Sinon, vous parliez d'un problème au site Alpha. De quoi s'agit-il ?
Vergadane soupira. Il enleva ses lunettes, les essuya avec sa blouse, puis les remis en place avant de répondre.
- Satler et ses rebelles nous ont volé toute une série de G-2. Plus une douzaine d'appareils. Les gardes n'ont rien put faire, ils ont été débordés. Il semblerait que le secteur ne soit plus sûr.
- Déplacez-le. Et envoyez-y le nouveau prototype. Ca devrait les tenir à distance. Accélérez la production des G-2 et commencez celle des G-3. Et finissez-moi la mise au point des G-4.
- Entendu.
- Quant à moi, je vais m'occuper du remplaçant de Djidane. Juste au cas où.
- Un troisième Ange de la Mort ? S'étonna Vergadane. Ca ne va pas être facile d'égaler Djidane et Kuja. Après tout, ils sont uniques en leur genre.
- Je ne me servirais pas d'un génome de base, mais de ceci.
Garland sortit de sa combinaison une petite fiole qui contenait un long fil blond comme le blé. Vergadane sourit en redressant ses lunettes.
- Alors, ça y est, vous allez finalement l'utiliser ?
Le vieux gardien se dirigea vers la sortie, alors que le sourire du savant s'accentuait.
- Je me demande bien ce qu'elle en dirait, dit-il.
Garland s'arrêta et tourna légèrement la tête vers le scientifique.
- Vous n'êtes pas là pour vous demander ce genre de chose, répondit-il calmement, mais pour travailler à la renaissance de Terra. Vous avez vos ordres, alors au travail.
- Excusez-moi, répondit Vergadane. J'y vais de ce pas.
Les deux hommes sortirent de la salle et chacun partit dans une direction différente. Garland alla dans le Pandémonium, son palais, tandis que Vergadane monta à bord d'un petit aéronef qui décolla et s'envola vers le lointain.
Cela faisait trois jours qu'il marchait, toujours tout droit, vers… En fait, il ne savait même pas où il allait. Il ne savait même plus ce qu'il faisait là et d'où il venait. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il devait aller vers le sud. Mais il ne savait plus pour quelle raison. Trois jours qu'il pleurait, mais il en avait oublié la cause.
Son passé avait intégralement disparu de sa mémoire. La seule chose dont il se souvenait, c'était une étrange lumière bleue. Il se souvenait aussi vaguement d'une grande créature ailée blanche qui s'éloignait, chevauchée par un homme étrange. Mais ce souvenir s'estompait petit à petit.
Djidane s'arrêta au sommet d'une butte. Il arrivait non loin d'une petite forêt et la faible lumière du jour déclinait. Un coup d'œil derrière lui lui permit de voir que des créatures humanoïdes à la peau verte et aux pieds d'oiseaux le suivaient. Ils étaient armés de grandes lames courbes, et leurs petits yeux jaunes l'observaient comme s'il était un morceau de viande fraiche. Instinctivement, le petit garçon posa la main sur la poignée de la dague qu'il portait à la ceinture. Il n'aimait pas ces créatures, elle ne lui inspiraient rien de bon.
Les Jayrfos n'avaient pas apprécié de voir que quelqu'un s'était servi sur une de leurs proies. Aussi avaient-ils pisté le voleur avec la ferme intention de le punir. Et malheureusement, ils avaient fini par rattraper Djidane, et le considéraient comme étant le coupable. Voyant que leur cible n'était qu'un enfant, il se réjouirent d'une proie facile, et accélérèrent le pas. Sentant que la charge ennemie était imminente, Djidane dégaina son arme et la brandit devant lui.
Les Jayrfos couraient afin de combler la distance qui les séparait de leur proie. L'enfant serra les dents et se prépara au combat. L'un des monstre, qui courait devant, arriva finalement à trois mètres du garçonnet puis fit un bond afin de l'attaquer par en haut. Mais une lance venue du ciel le transperça et le plaqua brutalement au sol. Les autres Jayrfos stoppèrent net en voyant leur compagnon agoniser.
Djidane regardait en l'air, cherchant à savoir d'où venait cette arme. En réponse à sa question, une silhouette tomba du ciel à la suite de l'arme. Un bien étrange combattant venait de faire son apparition, s'interposant entre Djidane et les Jayrfos. Il était vêtu d'une armure de cuir légère, il portait un manteau marron par-dessus et son chapeau évoquait une tête de dragon. De sa main griffue, le mystérieux guerrier prit la lance plantée dans le cadavre et la fit tournoyer.
En y regardant de plus près, Djidane s'aperçut que son sauveur n'était pas humain. Outre ses mains, ses pieds étaient ceux d'un animal. Et lorsque il se retourna, le petit blond remarqua qu'il avait une tête… de rat. Avec des yeux verts et des cheveux blonds.
- Est-ce que ça va ? Demanda l'inconnu - qui était en fait une inconnue, vu sa voix de femme.
- … O… Oui, répondit péniblement le jeune garçon.
La guerrière à la lance devait avoir à peine onze ou douze ans, mais son air déterminé et détendu montrait qu'elle n'en était pas à son coup d'essai.
- Et maintenant, dit-elle en se tournant vers les voleurs, je vais vous montrer ce qu'il en coûte de vous en prendre à un enfant isolé.
Les Jayrfos regardaient cette nouvelle venue d'un air hésitant. Leur chef, reconnaissable au crane humain qu'il arborait en pendentif, grognait à son attention.
- Tu peux grogner tant que tu veux, stupide tête de piaf, répliqua la souris. Tu ne me fait pas peur. Viens te battre si t'es pas content.
Les Jayrfos foncèrent d'un bloc vers les deux voyageurs, bien décidés à les ajouter à leur tableau de chasse. Mais la guerrière maniait sa lance avec dextérité. Quant à Djidane, il tentait tant bien que mal d'esquiver les coups que lui portaient les assaillants. Pour ce qui était de se servir de sa dague, c'était une autre histoire.
Les monstres tombaient l'un après l'autre sous les attaques de la guerrière. Il n'en resta rapidement plus que deux : le chef et celui qui semblait être son second. Ce dernier s'écarta et fonça vers Djidane, laissant son leader s'occuper de cette jeune combattante qui savait très bien se battre. Il attaqua alors le jeune garçon, mais celui-ci se contenta d'éviter ses coups, sans même riposter. Comprenant que ce n'était pas un adversaire digne de ce nom, le Jayrfo abandonna le combat et se tourna pour assister à celui de son chef. Lequel s'avérait plus coriace que prévue pour la guerrière, qui devait mettre en œuvre toute son agilité et sa force pour vaincre son ennemi. Le chef des Jayrfos n'était pas en reste non plus, et il fallait avouer qu'il avait rarement l'occasion d'affronter un adversaire de ce niveau.
La guerrière porta un coup de lance, que le monstre évita avant de contre-attaquer avec son sabre, mais la souris bondit en arrière avant de sauter de nouveau en avant et d'atterrir, lame la première, là où le chef se trouvait quelques secondes plus tôt. Celui-ci profita de ce moment de vulnérabilité pour attaquer, mais la guerrière, très rapide, dégagea son arme du sol et sauta sur le côté, frappant dans la foulée le flanc du Jayrfo. Il para de justesse le coup et repoussa la lance, profitant de son élan pour viser la gorge de la souris. Elle sauta une nouvelle fois en arrière, mais ne revint pas à la charge de suite. Elle avait besoin de reprendre son souffle, et son ennemi aussi. Les deux combattants étaient haletants, et l'on voyait que ce combat commençait à leur paraitre long.
- Il est temps d'en finir, déclara la guerrière en déglutissant péniblement. Ce sera le dernier coup.
Elle se mit alors en garde. Son adversaire était visiblement d'accord puisqu'il se mit aussi en position. Puis le Jayrfo se mit à courir, tandis que la guerrière resta immobile, les yeux fermés, toujours en garde. Le chef arrivait pratiquement sur elle lorsqu'elle bougea enfin. Elle sauta à une hauteur incroyable, et si vite que son adversaire en fut surpris. Lorsqu'il comprit, il était déjà trop tard. La lance le transperça de part en part, et la violence du choc le plaqua au sol. Il poussa son dernier soupir alors que son ennemie atterrit à son tour. La guerrière récupéra aussitôt son arme et la dégagea du cadavre.
C'est alors qu'elle sentit un mouvement dans son dos. Elle sauta sur le côté, pour voir un cadavre s'effondrer à terre. Le second Jayrfo, qui avait tenté de l'attaquer par derrière à la mort de son chef, se retrouvait mort à son tour, une dague dans le dos. Et un gamin au cheveux blonds et doté d'une queue regardait alternativement sa main et la dague, comme s'il avait du mal à comprendre ce qu'il avait fait. Voyant le trouble qui habitait l'enfant, la guerrière lui sourit et s'approcha de lui.
- C'est la première fois, n'est-ce pas ?
L'enfant hocha la tête.
- Il semblerait en tout cas que tu m'aies sauvé la vie, lui dit-elle. Merci.
- De.. De rien, répondit l'enfant.
- Mais dis donc, t'es tout seul ? S'étonna la guerrière en regardant partout autour d'elle.
- Oui.
- D'où tu viens comme ça ?
- … Je… Je sais pas…
- Et où sont tes parents ?
- … Je… sais… pas…
La jeune guerrière était vraiment surprise de voir un enfant errer seul dans ces contrées hostiles.
- Mais t'es vraiment tout seul ? Tu sais au moins comment tu t'appelles ?
- … Djidane.
- Djidane ? Pas de nom de famille ?
- Je… Je me souviens… pas…
- C'est au moins un début, nota la souris, légèrement découragée. Et où tu vas comme ça ?
Pour toute réponse, Djidane indiqua le sud.
- Tu vas à Lindblum ? Supposa la guerrière.
L'enfant acquiesça. La guerrière soupira en jaugeant le petit garçon.
- Tu n'as pas l'air très fort. C'est un miracle que tu soit encore vivant. Si je te laisse continuer tout seul, c'est certain que les monstres vont finir par t'avoir. Allez. Je t'accompagnerai jusqu'à la porte du Dragon Terrestre. Mais avant…
Elle se pencha sur le corps du chef des Jayrfos et observa son pendentif. Elle remarqua la marque en forme de « T » qui était gravée dessus.
- C'était la bande des « Tribals ». Un des groupes les plus dangereux du secteur. Les Jayrfos ne sont pas des combattants très puissants, mais en groupe ils peuvent quand même poser problème. Et on a quand même réussi à les mettre au tapis.
Son regard alla de la marque au garçon. Une idée germa dans son esprit
- Je sais ! S'exclama-t-elle. Dorénavant, ton nom de famille sera Tribal. Djidane Tribal, ça sonne plutôt bien, tu trouve pas ?
- Si, répondit l'enfant en souriant.
- Au fait, je me suis pas présentée, remarqua la guerrière.
Elle ôta son chapeau, découvrant ses courts cheveux blonds et ses grandes oreilles de rat.
- Je m'appelle Freyja. Freyja Crescent, apprentie chevalier dragon au service de Bloumecia.
Ils avaient rejoint le bivouac de la bloumecienne, à l'abri au cœur de la petite forêt, juste à temps pour le souper. Freyja offrit à Djidane une cuisse de Maidor, cuite à la broche. Tout en mangeant, elle lui racontait sa vie. Djidane, rassuré par sa présence et avide de d'apprendre plein de nouvelles choses, l'écoutait attentivement.
- En fait, je suis en train de passer un examen très important. Nous sommes plusieurs à le passer. Le but est de voir si on est capable de survivre seul et par nos propres moyens. Car plus tard, nous serons sans doute amenés à voyager régulièrement. Et puis il faut aussi qu'on s'entraine dur afin de faire face aux ennemis les plus puissants. Car, vois-tu, les chevaliers dragons sont un corps d'élite, le dernier rempart qui protège le royaume et le peuple de Bloumecia contre ses ennemis. Bon, là c'est sûr qu'il n'y a guère d'ennemi, le monde étant en paix. Mais mieux vaut être paré à toute éventualité, non ?
Djidane avala une grosse bouchée de viande et hocha de la tête en signe d'approbation. Freyja continua son histoire.
- Comme les relations avec Lindblum sont fortement amicale, le roi Cid nous permet de venir librement sur ses terres, ce qui fait un bon terrain d'entrainement pour les apprentis. De plus, les monstres y sont différents de ceux de Bloumecia. Et il en existe une plus grande variété. Sans parler du fait qu'ils sont un peu plus faible ici que dans mon pays, l'idéal pour les débutants. D'ailleurs, l'examen que je suis en train de passer se divise en deux parties. La première se déroule ici, et la deuxième, qui doit normalement débuter le mois prochain, aura lieu à Bloumecia.
- Et si tu réussi ? Interrogea le petit garçon.
- Alors je pourrai prétendre au titre d'aspirant disciple. Mais ce n'est que lorsqu'un chevalier dragon vétéran me choisira pour suivre son enseignement que je deviendrai une vraie disciple.
Freyja prit son outre et avala une gorgée d'eau, puis posa la gourde à terre avant de reprendre.
- J'espère être choisie par Maître Fratley. C'est sans conteste le meilleur chevalier dragon. Sans oublier qu'il est aussi l'un des plus jeunes et…
Son esprit vagabonda un instant et Djidane la vit rougir un peu.
- Freyja, ça va ? T'es toute rouge. T'es malade ?
Surprise, Freyja rougit encore plus et tenta de se justifier.
- Ah ! Euh… Non, c'est rien, c'est juste que je pensais à un truc et… Enfin voilà…
L'enfant n'insista pas, et bailla à s'en décrocher la mâchoire.
- T'as une petite idée du temps que tu as passé dans cette plaine avant qu'on se rencontre ? Demanda la guerrière.
- Je sais pas. Je crois qu'il a dû faire nuit une fois. Ou peut être deux.
- C'est bizarre, il n'y a pourtant ni ville, ni village sous la brume. Ni dans les montagnes, d'ailleurs. Je ne pense pas que tu viennes d'Alexandrie, vu qu'il faut un laisser passer pour pouvoir emprunter la Porte Sud. A moins que tu l'es perdu…
- C'est quoi la Porte Sud ?
- Le point de passage entre Lindblum et Alexandrie. Une porte - presque une petite ville, en fait - qui se trouve en haut des montagnes qui font la frontière entre les deux royaumes. Elle se trouve au niveau de la brume, ce qui permet aux aéronefs de passer d'un côté à l'autre. Sans quoi il ne pourrait pas vu que les sommets sont trop hauts pour les laisser passer.
- C'est quoi un aréonef ?
- Non, on dit aéronef. A-é-r-o-n-e-f. C'est un navire volant. C'est le père du roi Cid qui a inventé ces machines. Elles utilisent la brume comme carburant. Les ingénieurs de Lindblum sont passés maîtres dans cet art, et le royaume dispose d'une flotte de guerre inégalable.
Djidane bailla de nouveau. Ces yeux se fermèrent tous seuls, malgré le fait qu'il luttait pour rester éveillé. Freyja, voyant ça, se leva et prit une couverture qu'elle étala au sol. Elle y mena le garçonnet et le fit s'allonger, avant de lui poser une autre couverture sur le dos.
- Il se fait tard. Tu ferais mieux de dormir. Ne t'inquiète pas pour les monstres, je m'en occupe.
C'est donc dans un climat de confiance absolu que Djidane s'endormit ce soir là.
Le jeune homme aux cheveux blancs passa les grilles qui marquaient l'entrée de Treno. Il avança jusqu'à la balustrade de la terrasse et admira la ville. Au centre se trouvaient les manoirs des nobles qui habitaient la ville. Ces habitations de luxe étaient construites au bord d'un petit lac, et certains édifices étaient même bâtis sur l'eau. A la périphérie s'étendaient les quartiers modeste, parfois des taudis, dans lesquels vivait la populace.
Kuja trouvait une certaine beauté à la ville, mais il n'éprouvait que mépris pour ses habitants, quelle que soit leur condition sociale.
- Tous de misérables rats qui ignorent ce qui va bientôt leur arriver. Ils rampent et s'agitent tous désespérément, cherchant à s'élever toujours plus haut qu'il ne leur est possible. Ils ne soupçonnent même pas que des puissances qui leur sont supérieures se prépare à frapper dans l'ombre. Une frappe dont-ils ne se relèveront pas.
Il soupira et secoua la tête.
- Ils me font presque pitié.
Il avisa un garde qui faisait le pied de grue à la sortie d'une allée, située à droite quand on entrait dans la ville, et s'en approcha.
- Excusez-moi, mon brave. La salle des ventes se trouve-t-elle bien dans cette direction ?
- Oui, messire. Mais je vous conseille de faire le tour par l'autre allée qui se trouve en face, car par ici se trouve un quartier populaire, et les manants qui y vivent pourraient s'en prendre à votre personne.
Kuja réprima un sourire moqueur. Il avait parfaitement les moyens de se défendre, et s'il le voulait, il pourrait raser la ville en quelques gestes. Néanmoins, il joua son rôle jusqu'au bout.
- Merci de votre sollicitude. Pourriez-vous par contre m'indiquer la route à suivre ?
- Vous prenez la première descente à droite, puis encore à droite. Vous passez devant la salle de jeu, puis vous allez toujours tout droit. Vous devriez normalement passer devant la maison du Cavalier et arriver finalement face à la salle des ventes.
- Je vous remercie, mon brave, dit Kuja en faisant volte-face.
- A votre service, messire, fit le garde en se mettant au garde-à-vous.
Kuja suivit la direction que lui avait indiqué le garde. Il passa ainsi devant les édifices dont il avait entendu parler. La salle de jeu, célèbre pour ses tournois de cartes. La maison du Cavalier, le seul magasin au monde où les clients avaient un monstre sous leurs pieds. Monstre qu'il était possible d'affronter, si on en avait le courage… et la force. Et enfin, la salle des ventes. Aussi appelé la maison du Roi. Car son propriétaire était l'homme le plus riche de la ville, peut être même le plus riche du pays, après la véritable famille royale. Une richesse dont il allait avoir besoin pour la suite de ses projets.
Il remarqua devant la salle des ventes la présence d'un petit homme entièrement couvert d'un long manteau noir dont la capuche était abaissée, et qui était accompagné de deux étranges personnages portant tous deux un chapeau pointu, un pantalon blanc et une veste mauve. Leur visage était noir, et leurs yeux jaunes brillaient comme des lampes. Kuja s'approcha de ce drôle de trio.
- Vous êtes en avance, dit-il à l'attention de l'homme au manteau.
Celui-ci répondit d'une voix étrange.
- Les tests se sont terminés plus tôt que prévu, maître.
Un mouvement se fit sous le manteau, comme si la tête prenait la place du torse et vice-versa.
- Qu'ont donnés les essais sur le terrain ?
- Les mages noirs sont opérationnels, répondit une voix différente de la première, plus aigue. Et leurs pouvoirs vont au-delà de nos espérances. La cible a entièrement été détruite.
Nouveau mouvement sous le manteau.
- Parfait. Il ne me reste plus qu'à trouver les fonds nécessaire pour la suite. Sans parler des contacts. Très important, les contacts.
- Avez-vous une idée de qui sera notre client ? Demanda une troisième voix, plus grave que les deux précédentes.
Le manteau bougea encore.
- Ne te préoccupe pas de ça, c'est mon affaire. Retourne au palais, range les prototypes et vas voir Soulcage à l'Ifa pour lui dire d'augmenter la concentration de brume sur le continent.
- A vos ordres, dit la première voix.
La silhouette se mit en marche, suivit par les deux mages noirs. Mais elle s'arrêta et se retourna. Ce fut la seconde voix qui parla.
- Au fait maître. Nous avons remarqué l'absence de plusieurs mages noirs à la suite de l'opération. Nous n'avons trouvé aucun corps sur le champs de bataille, nous pensons donc qu'ils sont partis de leur propre chef.
Kuja braqua son regard azuré sur le petit homme.
- J'espère que vous avez lancé les autres à leur recherche.
- Bien sûr, dit avec sa troisième voix l'homme, qui n'en menait toutefois pas large. Je pensais juste que vous deviez en être averti.
Le petit homme repartit, tandis que son maître entra dans la salle des ventes.
Les gardes à l'entrée s'écartèrent devant un jeune homme qui devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. C'était un véritable colosse. Il portait un petit sac sur son dos, avait l'air très grand, mais marchait légèrement vouté. Il était vêtu d'une tunique à manches courtes et d'un pantalon verts, de bottes marrons, une ceinture rouge autour de la taille, une bande de cuir rouge enserrait chacun de ses biceps et il avait des serres-poignets recouvert de tissus verts. Ses bras étaient très musclé, sa peau était bleutée, et ses longs cheveux rouges partaient en arrière. Son visage inexpressif, qui arborait un bouc et une fine moustache, et la griffe ensanglantée qu'il avait à la main droite achevait de le rendre plus qu'impressionnant.
L'homme emprunta l'allée de droite, celle qui menait aux bas-quartiers. Il marcha jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il cherchait : l'auberge. Il poussa la porte et se présenta devant le patron.
- Je veux une chambre, dit-il.
Le patron, bien qu'intimidé, prit son courage à deux mains et ouvrit son registre. Montant l'escalier qui reliait la réception au reste de l'établissement, situé en contrebas, une jeune femme à peine plus âgée que le colosse fit son apparition et le dévisagea ouvertement. Cette fille avait la peau basanée, et ses cheveux étaient légèrement roux. Elle avait une sorte de gros couperet dans le dos, avec un long manche, comme celui d'une lance ou d'une hallebarde.
Le patron se racla la gorge et tenta, en vain, de regarder son nouveau client dans les yeux.
- Il me reste une chambre pour une personne. C'est… C'est cent gils la nuit… Payable d'av… d'avance.
Le colosse porta sa main à une bourse accrochée à sa ceinture et la déposa sur le comptoir.
- Le compte y est, déclara-t-il en se tournant vers l'escalier.
Il se retrouva face à la femme, qui ne l'avait pas quitté du regard un seul instant. Leurs regards se croisèrent, chacun jaugeait l'autre, évaluait leurs forces respectives. Le silence était pesant, l'ambiance tendue. Les quelques personnes qui assistaient à la scène retenaient leur souffle, attendant de voir ce que ces deux combattants allaient faire.
Ce fut la femme qui rompit le silence.
- Tu dois être Tarask le Rouge ? En tout cas, tu ressemble trait pour trait à sa description.
- Et si c'est le cas ? Demanda l'autre.
- Rien. Sauf que ton arme dégoulinante de sang risque de pas faire du meilleur effet si tu l'exhibe partout comme ça.
Tarask enleva sa griffe mais la garda à la main. Face au regard interrogateur de la femme, il ne put s'empêcher de répondre.
- Des monstres.
Puis sans plus rien dire, il descendit l'escalier après que la femme se soit poussée. Un autre guerrier, témoin de l'échange, parla à la femme.
- Fais gaffe avec ce type, Lamie. C'est une vraie brute. Il pourrait te tuer rien qu'avec le petit doigt.
- T'inquiète, répondit la femme. Il m'effraie pas.
Chacun repartit alors à ses occupations.
