Les Ailes de Gaïa

Scribouilleuse : Shakes Kinder Pinguy
Genre : chronique historique, plus ou moins. Mythologie et prise de tête.
Rating : PG-13
Résumé : Des origines de Gaïa à Van et Hitomi, l'histoire de la planète créée par la volonté des hommes.
Disclaimer : Les personnages reconnaissables ne sont pas à moi, les autres oui.

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I. Ante Genesem : le Paradis Perdu

2. l'Enfant-Dragon

La Terre et la Lune brillaient depuis cinq années exactement dans le ciel de Gaïa. La nuit était belle, pleine d'étoiles malgré les deux planètes lumineuses. Un vent léger courait dans les arbres de la Terre des Dragons, les feuilles frissonnaient doucement. Au milieu de ce silence nocturne s'éleva un grondement sourd comme un roulement de tonnerre.

Un appel. Quelque part dans la forêt, un dragon appelait. Le ciel se couvrit bientôt du vol de dizaines de dragons célestes qui répondaient à cet ordre. Ils volèrent avant d'arriver au-dessus d'un lac au milieu de la forêt. L'eau brillait comme de l'argent sous la double lueur lunaire et terrestre. Autour du lac, des dragons de terre semblaient attendre quelque chose. Les dragons célestes se posèrent près d'eux. Dans le lac, des dragons aquatiques venus de l'océan nageaient dans un silence mystique jusqu'au bord.

Le grondement se tût.

Ils étaient tous là, célestes, terrestres, aquatiques, réunis pour la Naissance. Il n'y avait plus un seul bruit dans la forêt, plus un seul bruit sur la Terre des Dragons.

Soudain, le rang des Terrestres s'écarta en silence, laissant apparaître un dragon aux yeux d'or, plus grand, blanc comme la neige. Le Terrestre Blanc s'avança près de l'eau et s'arrêta.

A leur tour, les Célestes laissèrent s'approcher un grand dragon blanc, aux ailes immenses. Le Céleste d'ivoire rejoignit le Terrestre.

Une lueur rosée naquit de chacun de leur abdomen et se croisèrent sur le sol. Un éclair vert traversa le ciel de Gaïa, terrorisant les peuples de la jeune planète. Une puissance effrayante se dégageait des deux rayons d'énergist qui surgissaient de la poitrine des Dragons Blancs. Une fumée rosâtre s'éleva, brûlante et les deux rayons perdirent de leur intensité avant de disparaître lentement. La fumée se dissipa à son tour, laissant apparaître une étrange et grande énergist. Au même instant, un dragon aquatique blanc émergea de l'eau et s'approcha de la rive, penchant son énorme tête sur la pierre mystique.

Mais soudain, le Céleste d'ivoire se mit entre l'Aquatique et l'énergist, l'empêchant de s'approcher plus. Un grondement menaçant s'éleva de la gorge du Terrestre, mais le Céleste blanc n'y fit pas attention. D'un coup de griffe précis, il se blessa lui même à l'abdomen, laissant couler un sang verdâtre sur l'énergist. La pierre se mit à briller d'un éclat presque insoutenable avant de reprendre sa luminosité habituelle, le sang s'était complètement incrusté dedans. Le Céleste releva la tête et s'écarta de l'énergist, il regarda les deux autres Dragons blancs avec un air de défi.

Le Terrestre et l'Aquatique ne réagirent pas. Le Terrestre s'écarta à son tour de la pierre, laissant champ libre au dragon de l'eau. De l'abdomen du Dragon Aquatique jaillit un éclair bleu qui enveloppa la pierre énergist d'un éclat turquoise et pâle.

Le Dragon Céleste la prit alors délicatement dans sa gueule et la déposa dans un nid de feuilles humides. Il s'assit près d'elle sans la lâcher des yeux.

Le Dragon Terrestre et l'Aquatique restèrent à leur place et attendirent.

Les autres dragons s'installèrent autour des trois blancs en silence, et comme eux, ne bougèrent pas, les yeux fixés sur l'énergist au halo bleu.

Les jours passèrent, lents et identiques. Les dragons ne bougeaient toujours pas. Mais au fur et à mesure que les semaines s'écoulaient, l'énergist changeait lentement de forme. Elle s'allongea, s'arrondit, se creusa. Et au bout de quelques temps, elle prit l'aspect d'un bébé humain. La fin de la neuvième semaine vit la transformation finale. La pierre avait désormais tout à fait l'apparence d'un enfant de quelques mois à peine. Elle se mit soudain à luire plus violemment et les dragons se relevèrent, attendant la Naissance imminente. L'éclat de l'énergist disparut d'un coup, et apparut sur la tête du bébé un duvet de cheveux noirs comme le jais, ses paupières se précisèrent avec les détails de son visage, de ses mains et de ses pieds minuscules et ses jambes se scindèrent doucement, sa peau s'amollit, prit une couleur un peu mate. Et il y eut soudain l'apparition d'un bruit si léger que seul le Dragon Céleste penché sur le miracle l'entendit. Un cœur. Le battement d'un cœur dans la poitrine de l'enfant, et un souffle fragile de vie hors de ses lèvres fines.

Les paupières du bébé s'ouvrirent doucement sur le monde, dévoilant de grands iris brun chaud qui fixaient le Dragon Céleste blanc avec gravité.

L'Enfant était né. Autour de lui les dragons s'agitaient, se rapprochaient. L'Enfant tendit les bras vers le Dragon Céleste penché sur lui et toucha de ses doigts fragiles et tendres les écailles rugueuses de son museau, ses prunelles brunes se fondant avec les iris d'or du gigantesque animal d'ivoire.

Un grondement sourd s'éleva derrière lui, et le Dragon Céleste s'écarta à regret de l'Enfant qui ne le quittait pas des yeux, rejoignant les deux autres. Il n'y eut aucun échange entre les trois puissants reptiles. Le Dragon Aquatique inclina seulement sa lourde tête face à l'Enfant et disparut dans l'eau, suivi par tous les autres de sa race. Le Terrestre lança un grondement rauque à l'intention de son propre peuple et disparut dans les bois, sans qu'aucun des autres terrestres ne le suivent.

Le Dragon Céleste fixait toujours l'Enfant qui ne le lâchait pas du regard. Il gronda doucement et tous les ailés s'envolèrent. A son tour, il écarta ses ailes immenses et blanches sous les yeux inquiets de l'Enfant et s'éleva avec puissance dans les airs. Il lança un dernier regard au minuscule être dans le nid de feuilles et disparut à jamais dans le ciel, comme absorbé par le soleil.

Le visage tendre de l'Enfant se chiffonna dangereusement. Les dragons terrestres s'étaient rapprochés du nid, mais leur présence protectrice ne semblait pas le rassurer. Les premières larmes glissèrent sur son visage, et, les bras tendus vers le ciel, il hurla son chagrin à l'univers.

Et l'Enfant à peine né apprit ce qu'était l'abandon et la solitude.

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Aphaïa s'allongea dans le lit et posa la tête sur l'oreiller. Son visage exprimait une intense inquiétude. Elle regarda par la fenêtre briller Gaïa. Gaïa… Treize ans, déjà. Treize ans qu'elle prenait toute la place dans le ciel et dans les yeux de Sin. Mais depuis quelques temps, le regard de son mari ne portait plus la même flamme. Il se battait depuis trop longtemps pour préserver Gaïa. Il avait compris trop tard que la Sphère du Bonheur Absolu n'apporterait que plus d'ennuis, et qu'elle risquait de détruire Gaïa en même temps qu'Atlantis. Il s'était battu contre ça, contre Ryk, contre tout le Conseil. Mais seul il ne pouvait rien faire.

La porte de la chambre s'ouvrit et Sin entra, l'air épuisé et désabusé. Il se changea sans un mot et s'allongea près d'Aphaïa, la prit dans ses bras.

– Je pensais que tu rentrerais plus tard, dit-elle doucement.

– Non. Je suis passé embrasser Lynk avant de venir me coucher, mais je n'ai pas osé réveiller Tory. La journée s'est bien passée ?

– Oui. Il a été sage.

Il y eut un silence.

– Sin… Quelque chose ne va pas ?

– Je me disais… Peut-être qu'on a eu tord. Pour les enfants… Tory a seulement quatre ans et il a déjà conscience qu'il est différent. Qu'il n'a pas d'ailes. Aphaïa… Est-ce qu'on a eu tord ?

– Non. Je sais que ce n'est pas toujours facile mais ce n'est pas si terrible. Je t'ai dit que Lynk voulait voyager, comme toi, partir à la découverte de la Terre ? Ne t'en fais pas pour eux. Ils sont forts.

Sin ferma les yeux.

– Je suis fatigué, Aphaïa. Fatigué de me battre pour rien. Atlantis… J'ai l'impression que plus les jours passent, plus elle est menacée. Et pourtant rien n'arrive ! Et Gaïa… Je n'ai pas su la protéger, pas plus qu'Atlantis ! Tu verrais Fleid, Aphaïa… Ils vivent selon les désirs de Ryk et de sa Sphère ! Ils vouent un véritable culte aux Atlantes, comme si nous étions les Dieux Dragons ! Et si ça continue, les autres peuples vont faire pareil. On avance de plus en plus dans le sacrilège ! Et Ryk veut être sûr de tout contrôler. Je croyais… je croyais que Gaïa serait protégée, qu'elle survivrait mais maintenant je n'y crois plus. Ça fait trop longtemps que je me bats sans un signe des dieux. Je n'y crois plus, Aphaïa.

Le cœur serré, elle prit Sin dans ses bras et l'embrassa.

– Tu n'as pas le droit de dire ça, répliqua-t-elle avec douceur. C'est grâce à toi qu'elle existe. Il faut que tu continues à espérer et à y croire. Tu verras que tout s'arrangera.

Il ferma les yeux et la pressa un peu plus fort contre lui.

– Merci, dit-il.

Il y eut un autre silence, puis Sin reprit :

– Demain je dois aller en Fanélia.

– Sur la Terre des Dragons ? demanda Aphaïa, inquiète.

– Oui. C'est le seul endroit de Gaïa qui est incontrôlable par la Sphère. Ryk ne s'y intéresse pas car personne n'y vit pour l'instant, mais tôt ou tard ils finiront par vouloir la contrôler aussi. Je veux comprendre pourquoi Fanélia est protégée de la Sphère. Ça fait longtemps que j'y réfléchis, c'est peut-être à cause des dragons. Tu sais qu'ils portent une énergist en eux, à la place du cœur : si ça se trouve, les énergists font une contre-réaction à la Sphère.

– Tu seras prudent, n'est-ce pas ? Tu feras attention ?

– Ne t'en fais pas.

– Tu verras, dit-elle, peut-être que demain quelque chose changera. On ne sait jamais.

– On ne sait jamais…

Aphaïa ferma les yeux et s'endormit dans ses bras. Sin, un peu réconforté, se laissa emporter à son tour par le sommeil.

Le Morph le regarde avec ses grands yeux tristes. Il n'y a rien de menaçant dans son attitude mais Sin a peur, peur des Morphs, comme tous. Le Morph se détourne de lui et dit d'une voix pleine de désespoir : « Mon peuple est maudit et il n'y a pas d'espoir pour nous ! Comment pourrions nous être libre alors que notre propre créateur nous hait et nous craint ? Nous sommes condamnés à souffrir. Notre propre créateur nous a maudits ! »

Le Morph disparaît soudain, laissant Sin glacé.

Tu hais les Morphs.

Tu les as maudits.

Tu as peur d'eux.

Tes propres enfants. Tu n'aimes pas

Tes propres enfants tu n'aimes pas tes

Propres enfants toi le créateur

Tu as maudit ta création ils vont souffrir

Par ta faute toi le créateur destructeur de tes propres

Enfants maudits enfants maudits toi le père

Toi le père

Toi le père destructeur de tes enfants de tes propres

Angoisses enfants de tes angoisses d'enfant et tes

Créations enfants de tes angoisses nés de tes peurs peuple maudit

Né de la peur de leur père

Leur père

Toi le père.

Les Morphs sont apparus à cause de mes peurs ? Pardon je ne voulais pas.

L'espace s'éclaire soudain d'un immense éclair blanc, et quelque chose apparaît devant lui, une forme immense et aveuglante. Sin ferme les yeux, essayant d'échapper à la lueur.

« Ecoute, écoute Sin le Créateur, fait une voix dans sa tête. L'Enfant-Dragon viendra à toi. Sois son père. Sois son créateur. N'aie pas peur. Ton destin ne t'appartient pas. »

Sin se réveilla en sursaut, couvert de sueur, bousculant Aphaïa qui ouvrit les yeux à son tour avec surprise et inquiétude.

– Sin ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

– Rien… rien. Un cauchemar. Un stupide… cauchemar. Rendors-toi, tout va bien.

Aphaïa referma les yeux, mais Sin ne put se rendormir.

Quelque chose allait arriver. Oui, quelque chose d'important. L'Enfant-Dragon.

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Il émergea de la rivière lentement et se hissa sur la berge. Les autres autour de lui paressaient au soleil. Il s'approcha de Grande Sœur et se calla contre son énorme patte, lui minuscule à côté. Il fermait les yeux lorsque soudain Grand Frère se redressa en grondant et en regardant le ciel. Les autres autour s'agitaient aussi.

Une lumière descendait du ciel. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, il en avait vu souvent. Mais rarement d'aussi près. La Chose devait être tombée à côté du Grand Rocher. La famille commençait à bouger, mais pas vers la Chose. Il ne comprenait pas pourquoi. D'habitude, quand une Chose tombait si près, Grand Frère et les autres mâles allaient la chasser. Parfois, il y avait même des Frères du Ciel qui les accompagnaient.

Grande Sœur paraissait inquiète et le poussait au milieu des autres. Mais il regardait derrière, là où la Chose était tombée. Il aurait bien voulu voir.

La famille commença à partir dans la direction du lac. Il vit que personne ne faisait attention à lui, même Grande Sœur semblait l'ignorer. Il en profita, la curiosité était trop forte. Il se glissa entre les pattes des autres, sa petite taille était un avantage. Il se cacha derrière un arbre et attendit que la famille disparaisse.

Silencieusement, il se glissa dans la forêt et longea la rivière pendant une petite heure avant d'arriver près de la clairière où il pensait que la Chose avait atterri. Il entendait des bruits qui n'appartenaient pas à la forêt.

Il se glissa dans un des buissons, et regarda.

Il eut le plus grand choc de sa jeune vie. La Chose se tenait dressée sur deux fines pattes, la Chose avait des poils sur la tête. La Chose était plus grande que lui, mais pas comme la famille. La Chose était comme lui. Mais un lui grand, adulte, et qui portait une étrange carapace sur le corps.

Il ne s'était jamais vraiment demandé pourquoi il était différent de la famille. La famille s'occupait de lui comme s'il était pareil, et il ne s'était jamais inquiété.

Maintenant, il était troublé, et effrayé.

Sin leva la tête et regarda autour de lui. Il avait l'impression d'être observé. Le Pendentif autour de son cou s'était mis à briller violemment, comme s'il réagissait à quelque chose. Et puis une lumière jaillit de la pierre et alla frapper un buisson.

Il y eut un cri de surprise et de terreur et quelque chose en sauta. Sin brandit son épée, prêt à se battre en cas de danger, mais bientôt la surprise agrandit ses yeux. Il baissa l'arme.

En face de lui, à quelques mètres, nu et figé comme un animal terrorisé, un enfant. Il n'était pas vieux, peut-être sept ou huit ans, il avait de longs cheveux noir corbeau, sales et emmêlés, mais humides comme s'il sortait de l'eau, une peau assez mate. Sin croisa son regard brun et apeuré, curieux aussi. Le Pendentif brillait toujours. « Il réagit à sa présence » pensa l'Atlante avec stupéfaction.

– Bonjour, dit-il doucement sans lâcher l'enfant du regard.

Il sursauta et fit un pas en arrière.

– Qui es-tu ? demanda Sin encore.

L'enfant le regardait avec plus de curiosité que de peur, maintenant, et avec une étrange lueur dans les yeux. Sin retenait sa respiration, il ne voulait pas l'effrayer.

Mais un grondement s'éleva soudain, tout proche, et l'enfant regarda derrière lui. Sin brandit de nouveau son épée. Un énorme dragon avait surgi près du garçon. « Attention ! » hurla Sin. Mais l'enfant recula en baissant la tête d'un air coupable face au dragon et, à la stupéfaction de l'Atlante, sauta d'un bon sur le dos de l'énorme bête qui jeta un coup d'œil à Sin avant de disparaître dans les bois. L'Atlante aux yeux verts lâcha son épée, la gorge serrée par une émotion et une excitation fantastique. Il serra le Pendentif d'énergist dans sa main.

« L'Enfant-Dragon, pensa-t-il à la fois terrorisé et radieux. Par Escaflowne, c'était l'Enfant-Dragon ! »

Ce soir-là, lorsque Sin revint chez lui, Aphaïa remarqua dans ses yeux une nouvelle lueur. Elle sourit, un peu tristement, tandis que les enfants couraient embrasser leur père, Lynk la rêveuse aux yeux améthyste, Tory, le petit de quatre ans au regard aussi vert que celui de Sin.

Leurs enfants. Aphaïa détourna les yeux et regarda Gaïa. La planète lui avait encore volé Sin, mais elle savait que grâce à eux, il lui reviendrait toujours.

L'Enfant avait obéi et sauté sur le dos du Grand Frère, honteux soudain d'être parti sans prévenir. Il allait être puni.

Mais lorsqu'il descendit, au lac où ils avaient rejoint les autres, Grand Frère se contenta de le regarder et de vérifier qu'il n'avait rien. Grande Sœur fit la même chose, sans même le bousculer. Il ne comprenait pas. Il s'assit près de Grand Frère et attendit, mais rien ne se passa et il se sentait de plus en plus confus. La lumière brilla de nouveau dans le ciel, la Chose qui lui ressemblait était partie. La famille la regarda paisiblement disparaître.

Il se glissa sous les pattes de Grande Sœur avec un regard interrogateur, mais elle se contenta de lui lécher le dos, un peu inquiète, comme toujours.

Et alors il se passa quelque chose d'extraordinaire. Un Frère du Ciel se posa près d'eux ! Et la famille avait l'air de trouver ça normal ! D'habitude, les Frères du Ciel ne venaient jamais à terre. Aujourd'hui était un drôle de jour.

Grand Frère l'appela et Grande Sœur le poussa vers le Frère du Ciel. Il s'avança timidement, et s'assit devant lui. Le Frère du Ciel le regarda et lui fit signe de se lever. Il obéit maladroitement et rejoignit Grande Sœur presque en courant, se cachant derrière une de ses pattes. Le Frère du Ciel et Grand Frère communiquaient.

Il avait un peu peur, il ne savait pas ce qu'il se passait. Le Frère du Ciel s'envola soudain et disparut.

Il leva les yeux vers Grande Sœur, inquiet, se demandant ce qu'il se passait mais elle se contenta de lui lécher le dos encore pour le rassurer.

Il resta avec Grande Sœur jusqu'à ce que le soleil disparaisse, sans bouger. La nuit tomba mais il ne dormit pas tout de suite. Blotti contre l'abdomen de Grande Sœur, il pensa aux événements de la journée. Il se rappela la Chose qui lui ressemblait, avec la lumière d'énergist autour de son cou, et s'endormit avec dans la tête le souvenir d'un regard vert et doux.

Grande Sœur le réveilla le lendemain en se levant. Il protesta d'un grognement, le ciel était encore rouge, il était trop tôt. Mais elle l'attrapa et le jeta dans l'eau du lac sans ménagement. Il en ressortit, vexé. Il ne comprenait pas pourquoi il était obligé d'aller dans l'eau tous les matins. Les autres ne le faisaient pas.

Boudeur, il grimpa sur la berge opposée et tourna le dos à la famille, mais dès l'appel de Grand Frère pour le repas, il se jeta de nouveau dans l'eau et traversa le lac à toute vitesse. Grande Sœur lui avait gardé sa part.

Il mangea doucement et tout de suite après replongea dans l'eau. Les autres jeunes s'agitaient et s'approchaient du lac, le regardant. C'était sa seule supériorité, il pouvait traverser le grand lac, mais les autres n'allaient pas plus loin que la berge.

Il resta dans l'eau longtemps avant de rejoindre Grande Sœur.

La famille leva soudain la tête. La lumière était de retour. Il la suivit des yeux, elle arriva au même endroit que la veille.

Il regarda Grand Frère, et Grand Frère le regarda. Puis Grand Frère se détourna.

Il sortit timidement de sous Grande Sœur et s'éloigna un peu des autres, vers les arbres. Il se retourna, un peu inquiet, mais aucun d'eux ne fit un geste pour le retenir. Alors il partit en courant, effrayé à l'idée que Grand Frère change d'avis. Le cœur battant, il courut longtemps à travers les bois, longeant la rivière jusqu'à la clairière. Puis il sortit timidement de l'ombre des arbres. La Chose qui lui ressemblait était là. La Chose posa ses yeux verts sur lui et alors sa bouche s'ouvrit, et comme la veille, émit des sons : « Bonjour ».

Sin attendit la réaction de l'Enfant-Dragon, mais il ne bougea pas, le regardant seulement avec une intense surprise teintée de curiosité.

« Je suis heureux de te revoir, continua Sin. Je n'étais pas sûr que tu reviendrais, mais après tout, tu es l'Enfant-Dragon, n'est-ce pas ? Les dieux m'ont dit de m'occuper de toi. Mais c'est peut-être un peu rapide, comme ça. Alors si tu veux bien, on va d'abord s'habituer l'un à l'autre, d'accord ? Je vais rester ici pendant la journée pour étudier la région, puisque les dragons ne semblent pas rejeter ma présence. Si tu veux, tu peux me regarder. »

Le petit garçon le fixait d'un air grave mais ne s'approcha pas. Alors, sans plus s'occuper de lui, Sin prit son carnet, quelques instruments, et commença à travailler.

L'enfant le regarda pendant des heures sans bouger. Le Pendentif luisait toujours mais d'une lumière plus douce. Il continuait pourtant à réagir à sa présence.

A la fin de l'après-midi, l'énorme dragon de la veille apparut. L'enfant sauta sur son dos et tous deux disparurent de nouveau.

Sin rangea ses affaires et s'en alla à son tour.

Ce manège dura pendant un mois. L'Atlante aux yeux verts arrivait dans la clairière de la Forêt des Dragons de Fanélia, et deux heures après, l'Enfant apparaissait et le regardait jusqu'à ce que le dragon vienne le chercher.

Sin faisait comme si de rien n'était mais trouvait tout ça fascinant. Il aurait donné n'importe quoi pour savoir d'où venait l'enfant, et comprendre tous les mystères qui l'entouraient. Mais il devait être patient.

Et puis un jour, juste après le repas de Sin, l'Enfant-Dragon s'approcha timidement de lui et s'assit en le fixant. Pendant ces quatre semaines, Sin lui avait parlé sans discontinuer, même s'il savait qu'il ne le comprenait pas.

– Tu te décides, dit doucement Sin. Il serait temps qu'on se présente. Je m'appelle Sin.

L'enfant le regarda de son air toujours aussi grave, mais ne réagit pas. Sin posa une main sur sa poitrine et répéta son nom plusieurs fois en se désignant.

Soudain le regard du garçon s'éclaira. L'Atlante eut le choc de sa vie en entendant la voix de l'enfant s'élever :

– Sin, dit-il en le désignant.

Sa voix était fragile, un peu rauque. Sin hocha la tête en souriant et soudain l'enfant éclata de rire, second choc pour l'Atlante.

– Sin ! cria-t-il. Siiiiiiiiiin ! Sssssssssssssin ! Sinnnnnnnnnnn ! Sin !

– Et toi ? demanda l'Atlante.

L'enfant s'arrêta instantanément et s'assit en le regardant, sourcils froncés. Sin le désigna d'un air interrogateur, et il eut l'air de comprendre. Son regard se perdit dans les arbres et il semblait face à un problème insoluble.

Il émit soudain timidement un grondement de dragon. Sin éclata de rire.

– D'accord, dit-il. Alors je vais te donner un nom humain !

Il réfléchit quelques instants, concentré et regarda autour de lui.

– Kelyan, l'Enfant-Dragon, dit-il.

Il le désigna et répéta le nom plusieurs fois. Le visage du petit garçon s'éclaira et il sauta sur ses pieds en se désignant et criant :

– Kelyan ! Keeeeeeeeeeelyyyyyan ! Kely-aan ! Kelyan.

Sin sourit et au même instant, le dragon apparut. Kelyan courut vers lui et mit ses petits bras autour du cou rugueux de l'énorme bête. « Kelyan », chuchota-t-il d'un air fier.

Puis il montra l'Atlante. « Sin », dit-il d'une voix sérieuse.

Le dragon émit un grondement et Kelyan sauta sur son dos. La bête et l'enfant disparurent.

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Aphaïa était à la bibliothèque avec Tory lorsqu'un serviteur vint l'avertir de l'arrivée d'un visiteur. Elle se leva, et Ryk entra dans la pièce, l'air soucieux.
– Bonjour, Aphaïa, bonjour Tory. Aphaïa, est-ce que je peux te parler ?

– Va jouer dehors, Tory, s'il te plait.

L'enfant obéit sans protester et sortit de la bibliothèque. Ryk le suivit du regard.

– Il ressemble beaucoup à Sin.

– Oui. Comment vont Maya et Clad ?

– Bien. Où est Sin ?

– Où veux-tu qu'il soit ? Sur Gaïa.

Ryk s'approcha de la fenêtre.

– Qu'est-ce qu'il trafique encore ? demanda-t-il. Il passe ses journées sur Gaïa. Tu sais qu'il a utilisé son droit de souveraineté sur la région de Fanélia ? Puisqu'il était le créateur, on lui a donné la permission de posséder un lieu sur lequel il aurait tous les droits. Et il a choisi Fanélia, le seul endroit vide d'humains. Et le seul endroit incontrôlable…

Il se tourna vers Aphaïa.

– Qu'est-ce qu'il a encore en tête ? Dis-moi.

– Je ne sais pas, dit-elle simplement.

– Tu dois bien savoir quelque chose, non ?

– Alors je ne te le dirais pas.

Ryk soupira et la regarda avec lassitude et inquiétude.

– Aphaïa, tu connais Sin et ses convictions… j'ai peur qu'il fasse une bêtise. Je sens qu'il va se plonger dans les ennuis jusqu'au cou, et si c'est le cas, tu seras entraînée dans cette histoire.

– Ecoute, Ryk, fit Aphaïa d'un ton presque fâché, quand je l'ai épousé, je savais dans quoi je me mettais. Je savais ce que serait ma vie avec Sin, je l'ai accepté. Et ses convictions, je les partage. Je le suivrai jusqu'au bout.

– Pense à tes enfants !

– Je pense à eux, justement, dit-elle doucement. Tu aurais vu Lynk, hier. Elle est revenue couverte de bleus. Elle s'est battue contre d'autres enfants pour défendre son père. Je n'ai pas peur pour eux, Ryk. Tory et Lynk adorent Sin et en sont fiers. Ils sont forts.

– Aphaïa, tu n'es pas raisonnable…

La jeune femme émit un petit rire. « C'est toi qui me dit ça, Ryk ? Toi qui a créé une machine qui contrôle le Destin des gens ? Excuse-moi de ne pas te prendre au sérieux… »

Ryk ne trouva rien à dire. Que répondre à ça ? Il la salua d'un signe de tête et sortit. Sur les marches devant la porte il trouva Tory qui regardait Atlantis d'un air grave. L'enfant aux yeux d'émeraude leva son regard sérieux vers lui et dit :

– Tu vois ? Tout brûle. Y'a plus rien, la grosse boule rose est tombée.

Ryk releva les yeux sur la ville et un court instant la vit en flammes, secouée de tremblements, et la Sphère du Bonheur Absolu qui trônait au sommet de la Tour du Destin se fendit et s'écroula à terre.

L'Atlante secoua la tête, mal à l'aise, et s'en alla le plus vite possible, sans pour autant réussir à se débarrasser de l'impression de mort qui lui étreignait le cœur. Aphaïa sortit à son tour et Tory s'accrocha à sa mère, les yeux agrandis par une soudaine peur. « Maman… je veux pas rester ici. Je veux pas brûler. »

Aphaïa prit son fils dans ses bras et le serra très fort. « Ne t'en fais pas, dit-elle. Fais confiance à Papa. Tout ira bien. »

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Sin posa les quelques gouttes de sang sur une plaque de verre et défit le Pendentif autour de son cou. Avec prudence, il le fit osciller au dessus du liquide rouge et attendit, concentré. Au bout de quelques secondes à peine, le Pendentif se mit à briller violemment et des particules de sang vinrent s'y greffer.

Attiré par la lumière, Kelyan arrêta de jouer avec le petit dragon et s'approcha, curieux. Il regarda la réaction tandis que Sin, stupéfait et émerveillé, murmurait : « Incroyable… Comment est-ce que c'est possible ? Par Kepa, il doit y avoir une explication rationnelle… Quoique, rationnelle, si on peut contrôler le Destin, tout doit être faisable… mais alors cela signifierait… »

Kelyan leva des yeux inquiets vers l'Atlante.

– Qu'est-ce qu'il se passe, maître Sin ?

– Rien… rien, ne t'inquiète pas, Kelyan. Retourne jouer, je n'en ai plus pour longtemps.

Kelyan obéit et s'éloigna. Sin le suivit des yeux, perdu dans ses pensées.

Ça faisait un peu plus de deux ans maintenant que Sin avait découvert Kelyan. Il avait passé ces deux années à enseigner à l'Enfant-Dragon comment devenir un être humain : parler, agir. Kelyan était un enfant curieux et obéissant, et le plus dur avait été peut-être de l'obliger à s'habiller. Sin avait passé des jours à essayer de le convaincre de la nécessité de porter des vêtements, surtout avec l'hiver qui approchait. Les dragons hibernaient, et c'est ce qui avait convaincu Kelyan de l'utilité des vêtements : pouvoir sortir de la caverne durant l'hiver, continuer à voir Sin et ne pas être dépendant des dragons. Il avait fini par s'habituer et portait maintenant des vêtements tout le temps, mais rien au monde n'aurait pu l'obliger à mettre des chaussures en dehors de la période hivernale.

Sin lui avait également appris à maîtriser le feu, à cuire les aliments. Ç'avait été facile, Kelyan avait été ravi de montrer à sa famille dragon que lui aussi avait le pouvoir du feu.

Il avait appris à une vitesse affolante à parler, et comprenait en un quart de seconde ce qu'on attendait de lui.

Sin s'était toujours demandé comment Kelyan pouvait être aussi rapide. Maintenant il savait : avec la quantité d'énergist qu'il avait dans le sang, le jeune garçon ne pouvait être que surdoué.

Sin avait découvert il y avait longtemps que l'énergist avait la capacité de développer l'intellect, et c'était la raison pour laquelle les Atlantes étaient plus évolués que les autres peuples de la Terre, puisque a priori la pierre mystique n'existait que dans la Vallée des Illusions.

Et le sang de Kelyan était principalement fait d'énergist.

Mais d'où vient ce gosse, bon sang ?

La conversation qu'il avait quelques temps plus tôt avec Kelyan n'avait pas été d'une grande aide :

– Dis-moi Kelyan, tu sais où sont tes parents ? lui avait demandé Sin.

– Ma famille est ici, avait répondu l'enfant en désignant les dragons près du lac.

– Non, je veux dire, tes parents humains. Tu ne te souviens pas ?

Les yeux du garçon s'étaient un peu assombri, il avait cherché dans ses souvenirs et répondu :

– Mon Papa est grand et blanc. Il est parti.

Et c'est tout ce que Sin avait pu tirer de Kelyan. « Mon Papa est grand et blanc. Il est parti. »

Probablement un fantasme de gosse abandonné. Mais sa puissance… Sin sentit l'excitation monter en lui. Kelyan était une Pythie humaine. Il pouvait rivaliser avec la Sphère du Bonheur Absolu et le Pendentif réunis.

Cet enfant était un cadeau des dieux, ce n'était pas possible autrement !

Le regard émeraude de Sin se posa sur Kelyan et les dragons. Depuis quelques temps, Sin avait pu s'approcher de la famille de Kelyan. L'énorme dragon que l'enfant appelait « Grand Frère » ne l'avait pas rejeté.

Les dragons… Un vrai mystère, tout comme leur protégé. Une énergist à la place du cœur. Une énergist. Sin regarda de nouveau Kelyan, puis les dragons.

Une énergist à la place du cœur… est-ce que… si l'énergist fait évoluer… les dragons auraient une conscience ? Impossible… et pourtant… Ryk a utilisé l'énergist pour déterminer les futurs avec la Pythie puis contrôler le Destin avec la Sphère… est-ce que… les dragons auraient la capacité de deviner les futurs probables ? Leur énergist aurait pu leur faire prendre conscience de la fragilité de Gaïa ? Et de là… créer une force qui pourrait protéger Gaïa… l'Equilibre… l'Enfant-Dragon… Kelyan. Créé par les Dragons ? Comment ? Par Escaflowne, comment ?

Sin était pris de fièvre. Surexcité à cette idée, il bondit sur place et se mit à marcher de long en large, couvé par le regard inquiet et surpris de Kelyan.

Calme-toi… ne t'emballe pas… après tout sa naissance n'a pas d'importance. Tout ce qui compte, c'est ce qu'il peut faire. Sa présence et sa force suppriment celle de la Sphère, et protègent Gaïa. Il faut absolument que je m'assure que ce soit ainsi jusqu'à la fin des temps… Il faut que je trouve un moyen de le protéger et de faire de lui un être invincible ; être sûr qu'il survivra quoiqu'il arrive et protègera Gaïa à jamais…

Un grondement violent le fit sursauter et il émergea de ses pensées, tournant les yeux vers l'origine du bruit. Deux dragons se faisaient face, les autres autour s'étaient éloignés. Certains regardaient avec intérêt, d'autres les ignoraient.

Kelyan s'était assis sur une roche et observaient les deux énormes bêtes. Sin s'approcha prudemment de lui.

– Que se passe-t-il ? demanda l'Atlante.

– C'est la Cérémonie de Passage, expliqua Kelyan d'une voix excitée.

Au même instant, les deux dragons se jetèrent l'un contre l'autre et commencèrent à se battre avec une force et une puissance destructrices.

– Je ne comprends pas, fit Sin, mal à l'aise devant la bataille qui ne semblait gêner aucun autre.

Kelyan désigna l'un des dragons, le plus petit des deux.

– Il va passer à l'âge adulte, dit-il sans lâcher le combat du regard. Alors il a besoin d'une énergist.

– Comment ça ?

L'enfant regarda l'Atlante avec une sorte de fierté. Pour une fois, c'était lui qui savait.

– Les bébés naissent sans cœur, dit-il. Au moment de passer à l'âge adulte, il faut qu'ils trouvent un cœur ou alors ils disparaissent. Alors ils se battent avec un ancien pour lui prendre son cœur.

–C'est toujours comme ça que les dragons meurent ? Ils sont éternels ? demanda Sin.

– Non. Souvent les vieux fatiguent avant l'arrivée à l'âge adulte des bébés. Ils peuvent choisir de mourir.

« Choisir de mourir… pensa Sin. Quel pouvoir… ! »

Le combat était fantastique. Les deux titans étaient tous deux épuisés, couvert d'un sang verdâtre, et continuaient à se fixer de leurs yeux d'or. Pourtant, il n'y avait aucune haine ni agressivité dans leur bataille, comme si, quoiqu'il arrivait, ils acceptaient l'issue du combat.

Il y eut soudain un hurlement de souffrance, et le plus vieux des deux dragons s'écroula. L'autre se précipita, et d'un seul coup de griffe, fendit le ventre de son adversaire en deux, projetant du sang et des entrailles un peu partout. Malgré le spectacle répugnant et le haut le cœur, Sin ne pouvait détacher ses yeux de l'action.

Le jeune continuait à déchirer l'abdomen du dragon mort, jusqu'à ce qu'une pierre rosâtre et luisante en tombe, couverte de sang verdâtre. Le dragon poussa alors un grondement de victoire. Une petite poche sembla s'ouvrir dans son abdomen, et, avec une délicatesse incroyable, la bête d'écailles et de feu se baissa pour y introduire l'énergist encore brûlante. Il y eut comme un éclair, et la poche disparut.

Au même instant, le corps du vieux dragon commença à se désagréger, et quelques secondes plus tard, il n'en restait rien. Il n'y avait plus une trace de la bataille, le sang et les entrailles du perdant s'étaient volatilisés en même temps que le corps.

« Bien sûr, pensa Sin, fasciné. L'énergist… c'est ce qui leur permet d'exister, puisqu'ils n'étaient pas prévus dans mon esprit… »

Dès l'instant où le corps du dragon avait disparu, Kelyan s'était détourné. Sin eut soudain une crainte.

– Dis-moi, Kelyan… tu auras aussi à combattre ?
– Oui, bien sûr, répondit le jeune garçon, étonné.

– D'ici combien de temps ?

Les sourcils de Kelyan se froncèrent et il commença à réfléchir sur ses doigts. « C'est Grand Frère qui décidera, dit-il finalement, mais pas avant que j'ai encore cinq hivers. »

Sin s'assombrit, il ne pouvait s'empêcher de comparer la fragilité de l'enfant à la force des reptiles.

« Très bien, dit-il en se tournant vers Kelyan. Il serait temps que je t'apprenne le maniement des armes. »

Ce soir-là, en rentrant chez lui, Sin était de très bonne humeur. Il passa la soirée à jouer avec les enfants, et Aphaïa était heureuse de le voir aussi détendu.

Sin ne parlait jamais de ce qu'il faisait à Fanélia. Pourtant, ce soir-là, lorsqu'il se coucha, Sin lui raconta sans omettre un détail tout ce qu'il avait découvert.

Aphaïa resta silencieuse quelques instants après le récit, et Sin reprit :

– Tu sais… ce que je fais et ce que je vais faire m'apportera certainement des ennuis. Si tu ne veux pas y être confrontée, je comprendrai.

La jeune femme se tourna vers son mari et l'embrassa doucement.

– Je ne te laisserai pas, Sin. Je te suivrai jusqu'au bout.

Sin la serra contre lui. « Aphaïa… je sais que c'est difficile… je sais que ce n'est peut-être pas le vie idéale mais… bientôt, je te le promets, bientôt tout ça sera derrière nous. Même si pour ça nous devons partir… je te le promets… »

Aphaïa hocha la tête. Peut-être que ce n'était pas vrai, mais elle le croyait. De tout son cœur, elle le croyait.

Le lendemain, Sin assista à un Conseil depuis longtemps. Les autres le virent entrer avec surprise mais ne posèrent pas de question. Ryk par contre ne le quittait pas des yeux. Mais ce fut Sin le plus surpris en constatant que Lantheus était toujours là.

– Cette séance concernera Ispano, commença Lantheus. Pour information, les Ispaniens viennent de nous rendre la moitié de l'argent utilisé pour la construction du guymelef divin Escaflowne et nous préviennent qu'ils ne nous le donneront pas.

– Quoi !

Ce fut un cri unanime. C'était absurde, complètement absurde.

– Calmez-vous, dit Lantheus. Ispano a refusé de s'expliquer et de négocier.

– C'est inadmissible ! s'écria l'un des Conseillers, hors de lui.

Sin se perdit dans ses pensées, ne faisant plus attention au brouhaha des Conseillers indignés. Le guymelef divin Escaflowne… la machine de guerre la plus puissante jamais créée… Si Kelyan pouvait…

Il haussa les épaules. C'était absurde. Il sortit du Conseil, laissant les autres débattre de la question, essayant de chasser cette idée de son esprit. Mais il n'y arrivait pas. Avec une machine aussi puissante qu'Escaflowne, Kelyan n'aurait rien à redouter de personne. Malgré lui, la pensée avait fait son chemin et il se rappela, plusieurs années auparavant, lors de sa rencontre avec les trois Ispaniens dans le temple du Dieu Dragon de l'Air.

« Si tu as besoin de nous, utilise-le et il te mènera à Ispano. »

Qu'est-ce que ça voulait dire ? Peut-être… Non, décidément non. C'était complètement absurde. Sin secoua la tête et se transporta sur Gaïa.

Dans la clairière, adossé à un arbre, recroquevillé, Kelyan pleurait. Pas les simples larmes que provoquent une blessure, non, le vrai chagrin, la vague de désespoir enfantine que personne ne sait calmer. Sin, inquiet, s'approcha du jeune garçon.

– Kelyan… que se passe-t-il ?

L'enfant se jeta dans ses bras, prit d'une crise de larmes incontrôlable, et Sin le serra contre lui comme il le faisait pour ses propres enfants, le laissant pleurer tout son saoul en attendant qu'il se calme.

– Grande Sœur… elle est tombée dans le lac… hoqueta le garçon. Elle est tombée dans le lac et elle est pas revenue… elle est partie… et je pouvais pas aller l'aider… et tu venais pas et j'étais tout seul… et je pouvais pas aller chercher Grande Sœur…

L'Atlante sentit son cœur se serrer, désolé pour l'enfant. Au même instant, il sut qu'il avait pris sa décision. Quelles qu'en seraient les conséquences. « Chut… fit-il en caressant les cheveux noirs de Kelyan. Ne t'en fais pas. Bientôt je te donnerai tellement de puissance que ce genre de chose n'arrivera plus jamais et tu pourras protéger ceux que tu aimes. »

¤¤¤

Sin prit une grande inspiration et empoigna l'objet. Il ne savait absolument pas comment ça marchait, mais tant pis. Cet objet que les Ispaniens lui avaient donné quelques années plus tôt, sachant qu'il aurait besoin d'eux à un moment ou à un autre.

Sin n'aimait pas le peuple d'Ispano. Il les trouvait faux, sournois. Mais il n'avait pas d'autre choix. Alors il était allé chercher l'objet chez lui et était revenu sur Gaïa.

A Fanélia, il serait tranquille.

Un rai de lumière doré entoura brusquement Sin, et sans qu'il comprenne, quelques secondes plus tard, il se retrouva à l'intérieur de ce qui semblait être un immense vaisseau.

Il regardait autour de lui, perdu, lorsqu'un Ispanien s'avança vers lui.

– Bonjour, fit Sin, je suis…

– Nous savons qui tu es et ce que tu cherches. Nous t'attentions, Sin le Créateur. Suis-moi.

Sans protester, avec une vague sensation de peur, l'Atlante marcha à la suite de l'étrange petit être gris. Ils traversèrent des immenses couloirs vides, et arrivèrent enfin dans une salle encore plus grande dans laquelle s'agitaient des dizaines d'Ispaniens.

Au fond de la salle, fixé sur une sorte de siège, une énorme machine blanche faite de métal, à silhouette vaguement humaine, semblait dormir.

– Le guymelef divin Escaflowne, annonça l'Ispanien sans un soupçon d'émotion.

– Quelle… quelle fantastique machine… murmura Sin, impressionné.

Il pouvait sentir la puissance du guymelef. Il s'approcha, pas de trop près.

– Est-ce bien lui que tu es venu chercher ? fit l'Ispanien.

– Je n'ai pas de quoi l'acheter, répondit Sin.

Il se rendait compte maintenant de l'inutilité de sa démarche. Il n'aurait jamais les moyens de se procurer une somme assez importante pour obtenir le guymelef. L'Ispanien émit un drôle de son que Sin identifia comme un rire.

– Ne t'en fais pas pour le paiement, répondit l'être. Nous serons largement remboursés lors de la destruction d'Atlantis avec toute l'énergist que nous pourrons y prendre.

Sin le regarda avec dégoût, choqué. « Bande de charognards », pensa-t-il, écœuré.

Mais il lui fallait cette arme.

– Combien de temps vous faut-il pour le terminer ? demanda-t-il.

– Moins de cinq ans. Mais je dois te prévenir, ce guymelef possède une puissance destructrice et il a besoin d'être scellé. C'est à dire qu'il sera aux ordres d'une seule catégorie de personnes possédant les mêmes caractéristiques.

– Kelyan et ses descendants, dit Sin, persuadé que le peuple d'Ispano était au courant de l'existence de l'Enfant-Dragon.

– Nous le scellerons alors du sang de l'Enfant-Dragon, acquiesça l'Ispanien. Mais ce n'est pas tout. Le guymelef Escaflowne a la capacité de se métamorphoser en dragon, et comme tout dragon, a besoin d'une énergist pour vivre.

Tout en parlant, l'être lui désigna une poche rosâtre à l'endroit où aurait dû se trouver un cœur.

– Pour qu'il marche, il faudra y placer une énergist encore vivante.

– Donc la Cérémonie de Passage à l'âge adulte des dragons est obligatoire pour utiliser Escaflowne, fit Sin. C'est ça ?

– Oui. Et il faudra que le futur pilote y fasse tomber des gouttes de son sang avant d'introduire l'énergist. C'est la seule façon dont Escaflowne reconnaîtra la race de l'Enfant-Dragon et acceptera d'obéir. A partir de cet instant, seul le pilote pourra utiliser le guymelef. Mais il y a un prix à ce Pacte du Sang.
L'Ispanien se tût, et Sin ne put s'empêcher de laisser transparaître un sourire ironique. Avec le peuple d'Ispano, il y avait toujours un prix à tout.

– Une fois le Pacte passé, continua l'être, le guymelef et son pilote ne feront plus qu'un. Le pilote aura la possibilité de diriger Escaflowne à distance, mais si le guymelef est abîmé, le pilote portera les mêmes blessures que sa machine. S'il est détruit, le pilote mourra aussi.

Sin se tût. Le « prix »du pacte était lourd à payer, mais nécessaire.

– J'accepte toutes les conditions, dit-il.

– Il nous faudra un échantillon du sang de l'Enfant-Dragon pour sceller le guymelef divin.

– Je vous l'apporterai.

– Que la volonté des Dieux Dragons soit faite, fit l'Ispanien en s'inclinant.

Il reconduisit l'Atlante à la première salle, loin du guymelef. Juste avant de le renvoyer sur Gaïa, l'Ispanien éleva la voix.

« N'oubliez pas qu'Escaflowne est une machine de guerre. Il est par définition fait pour détruire. »

L'instant d'après, Sin se retrouvait à Fanélia.

Kelyan ne bougeait pas, prostré contre un arbre. Il ne réagit même pas lorsque la colonne de lumière bleue annonça l'arrivée de Sin.

– Arrête de te lamenter, lança soudain l'Atlante d'une voix dure.

Kelyan releva la tête. Sin le regardait sans émotion. D'un geste brusque, il jeta une épée aux pieds de l'enfant.

« Ramasse-la, dit-il. Il est temps que tu deviennes un guerrier. »

Kelyan se mit lentement debout. De la paume de sa main, il essuya ses larmes, les effaçant de son visage comme si elles n'avaient jamais été là.

Son regard brun se posa sur l'arme à ses pieds, la lame effilée brillant au soleil. D'un geste lent, il la ramassa, lourde, et l'éleva devant ses yeux. Derrière l'épée, son regard croisa celui de Sin. « Allons-y », ordonna l'Atlante.

Kelyan serra l'arme.

(A suivre)