Bonjour ! Alors... Voici la suite, un peu sentimentale. Pas trop j'espère. Je voulais remercier Fanta pour sa review ! Moi aussi j'aime bien quand notre détective préféré est vulnérable et a besoin de l'aide de John. En espérant que cela ne vous semblera pas trop mièvre... Ce chapitre a été assez difficile à écrire. Ah, et aussi : il y a une petite référence au Détective agonisant, ce n'est pas du tout pour faire de la pub pour mes autres fics, mais parce que la comparaison me semblait logique, dans la mesure où Sherlock est, cette fois, vraiment malade (et ce n'est pas fini).

Chapitre 2 – Où John entre en scène

18h32. Arrête de me harceler. Je ne suis pas mourant. Et je pars demain. Satisfait ? SH

En recevant ce texto, John s'arrêta net dans le rayonnage du supermarché où il était en train (sans trop d'enthousiasme) de faire les courses. Cela faisait trois semaines qu'il n'avait reçu aucune nouvelle du 221b – et trois semaines qu'il n'avait lui-même pas donné signe de vie à son ancien ami. Il ne savait pas très bien ce qu'il devait en penser, ni ressentir à ce sujet. La blessure était encore fraîche et il avait peur de ne pas parvenir à réagir normalement en face du détective miraculeusement ressuscité, après ces deux années de deuil et de chagrin.

Alors, il faisait le mort.

Chacun son tour, après tout.

Et maintenant, arrivait ce texto – qui, clairement, ne lui était pas adressé, parce qu'un silence de trois semaines pouvait difficilement passer pour du harcèlement.

Sherlock ne se trompait jamais de numéro de téléphone. Jamais.

Pourtant, ce texto s'était retrouvé sur le portable de John Watson, Dieu seul savait pourquoi (et encore, Dieu lui-même devait avoir arrêté d'essayer de comprendre ce qui se passait dans le cerveau tordu de Sherlock Holmes depuis bien longtemps). Figé devant les bouteilles de lait, son téléphone à la main, le médecin vit clairement les deux options qui s'offraient à lui : continuer ses courses, faire comme si de rien n'était, ne rien répondre, laisser Sherlock prendre l'initiative d'un véritable contact – ou bien sortir du magasin et le rappeler immédiatement, juste pour vérifier que tout allait bien.

John abandonna son chariot et prit la direction de la sortie, en maugréant contre lui-même. Un texto incompréhensible de Sherlock et il laissait tomber tout ce qu'il était en train de faire. Il était stupide, stupide, vraiment.

Mais n'était-ce pas ainsi qu'ils avaient toujours fonctionné, tous les deux ?

John soupira et composa le numéro de son ami. Cette simple action avait quelque chose d'étrange. Comment téléphoner à un mort ?

A peine une sonnerie plus tard, Sherlock décrochait.

- John ?

- Tu viens de m'envoyer un message bizarre. Tout va bien ?

- Quoi ? Quel message ? Oh, je l'ai envoyé trop vite. Mon doigt a dû glisser. J'étais énervé.

- Enervé par quoi ou par qui ? demanda John, même s'il connaissait déjà la probable réponse. A qui tu voulais envoyer ce texto ?

- Mycroft-le-fouineur.

Le médecin sourit. Certaines choses ne changeraient jamais.

Il y eut un silence, suivi de deux éternuements à peine audibles. Sherlock avait dû mettre la main sur l'émetteur du téléphone.

- Excuse-moi. Tu disais ?

- Je disais à tes souhaits. Je crois bien, aussi bizarre que ça puisse paraître, que c'est la première fois que je t'entends éternuer.

- Je suis plein de surprises, ironisa Sherlock en reniflant.

- Tu es malade ? C'est pour ça que tu écris à Mycroft que tu n'es « pas mourant » ?

Grommellement indistinct, qui devait vouloir dire oui. John se jeta à l'eau.

- Je peux passer te voir ?

- Depuis quand demandes-tu l'autorisation de venir à Baker Street ?

- Depuis que je n'y habite plus.

Un nouveau silence. Embarrassé, cette fois. Comment renouer avec cette vie qui avait été la leur ? se demanda le médecin, le cœur serré malgré lui. Comment tisser de nouveau les liens que la « mort » du détective avait rompus ? John n'était pas certain de parvenir à résoudre ce problème – ni même de le vouloir. Trop de temps s'était écoulé, peut-être. Ou bien il avait changé, Sherlock avait changé, tout avait changé, et tout était à recommencer. Et il n'était pas certain d'en avoir la force. Ces deux années l'avaient usé plus qu'il ne voulait se l'avouer. Sans Mary…

- Dans une heure, ça te va ?

La voix de l'ancien soldat était inhabituellement tendue.

- Je prépare le thé, répondit Sherlock.

Et il raccrocha.

Une demi-heure plus tard, John poussait la porte du 221b tout doucement, comme un voleur, et la refermait sans bruit. Il monta les escaliers sur la pointe des pieds, évitant presque machinalement la quatrième marche, celle qui grinçait. Il passa la tête par la porte ouverte du salon, hésitant à parler, comme s'il pénétrait dans l'appartement d'un mort.

Dans le salon, Sherlock s'était endormi sur le canapé. Il ronflait légèrement, bouche ouverte, et offrait un spectacle assez ridicule. D'un autre côté, John le savait bien, le détective semblait toujours extrêmement vulnérable dans cette position. Le sommeil le renvoyait invariablement à l'enfance. Les yeux fermés, les traits détendus, il paraissait avoir quinze ans de moins.

Sherlock fit un brusque mouvement et gémit dans son sommeil, mais il ne se réveilla pas. John s'approcha silencieusement. Le front de son ancien colocataire était recouvert d'une pellicule de sueur. Cauchemar ? Le médecin se pencha vers lui et lui secoua doucement l'épaule.

- Sherlock ?

En une seconde, le détective fut debout, les yeux grands ouverts il avait saisi le poignet de son ami de la main droite alors qu'il contractait la gauche pour frapper. John, tout en notant la chaleur peu naturelle de sa peau, leva instinctivement le bras pour parer un coup qui n'arriva jamais. Sherlock resta un instant immobile, poing levé, clignant des yeux comme un hibou surpris par la lumière du jour. Puis, desserrant sa prise, il se laissa retomber en arrière en marmonnant un « Désolé ».

John haussa les sourcils dans un questionnement muet, ne sachant pas très bien comment se comporter face à un Sherlock fiévreux.

- Quels réflexes ! ironisa-t-il. Où as-tu appris à réagir aussi vite ?

C'était une chose qu'il avait apprise avec son colocataire : le sarcasme est toujours plus facile à gérer que l'émotion.

Sherlock détourna le regard, visiblement mal à l'aise.

- J'ai dû… disons… faire face, à certains moments.

La réponse n'en était pas une, mais John s'en contenta. C'était à lui de se sentir gêné, à présent. Il n'était pas encore prêt à entendre son ancien colocataire lui parler des deux années qu'il avait passées loin de Londres, surtout si ces deux années impliquaient l'acquisition de réflexes plutôt troublants.

- Thé ? proposa Sherlock.

- Avec plaisir, répondit John avec trop d'empressement pour pouvoir espérer paraître naturel.

Le détective se leva, chancela un peu, resserra autour de lui les pans de sa robe de chambre, et traîna les pieds jusqu'à la cuisine. Le médecin l'entendit s'affairer maladroitement.

- John, où sont les tasses ?

L'interpellé ne put s'empêcher de rire. Pour la première fois depuis deux ans, le 221b lui sembla familier. Il respira un peu mieux.

- La dernière fois que je les ai vues, elles étaient rangées dans le placard du haut, au-dessus de l'évier, à gauche. Mais ça fait un certain bout de temps.

- C'est bon, je les ai. Et en plus, elles sont propres.

La minute de silence qui suivit fut presque confortable.

- Tu sais quoi ? lança John sur le ton de la plaisanterie. Je crois que tu ne m'avais jamais fait de thé auparavant.

- Je te l'ai dit tout à l'heure, je suis plein de surprises.

Sherlock fut interrompu par une quinte de toux que le médecin ne put ignorer.

- Tu es malade ?

- Comme tu peux l'entendre, répondit le détective non sans agacement. Tu as développé tes dons de déduction pendant mon absence.

Le détective revint dans le salon, portant un plateau avec une théière, deux tasses, du lait et un sucrier, qu'il déposa sur la table basse.

- Qu'est-il arrivé au « pouvoir de l'esprit sur le corps » ? railla John.

Sherlock haussa les épaules et recommença à tousser.

- Je vois.

La sensation familière de frustration mêlée de colère que le médecin avait toujours éprouvée lorsque son crétin de colocataire faisait quelque chose de particulièrement stupide, qui risquait généralement de le mettre en danger, revint s'insinuer en lui. Et ce n'était pas quelque chose qui lui avait spécialement manqué durant ces deux dernières années. Il inspira profondément en essayant de ne paraître ni peiné ni blessé.

- Tu ne crois pas que tu aurais pu m'appeler ?

- Pourquoi faire ?

Le détective avait l'air sincèrement surpris.

- Parce que je suis médecin, Sherlock ! Ne me dis pas que ça fait partie des informations que tu as « supprimées » pendant les deux années de vacances que tu t'es octroyées ?

C'était un coup bas, John le savait, mais il était vraiment en colère. Sans trop savoir pourquoi, en fait. Pourquoi Sherlock l'aurait-il appelé ? Ils s'ignoraient depuis trois semaines. Ils étaient devenus presque étrangers l'un à l'autre – ce que son ancien ami ne manqua pas de lui faire remarquer.

- Je ne vais pas t'appeler parce que je suis enrhumé, si ? Ce genre d'informations palpitantes t'intéresse ? J'en ai pas mal d'autres en réserve, si tu veux.

- C'est vrai que j'ai beaucoup à rattraper, rétorqua John sans réfléchir. Les raisons pour lesquelles tu m'as caché que tu étais en vie, par exemple.

- Je me suis excusé ! s'écria Sherlock. Je t'ai demandé pardon. Que veux-tu que je fasse de plus ? Que je…

Un nouvel accès de toux empêcha le détective de poursuivre.

- Je voudrais que tu sois sincère avec moi ! s'emporta John. Que tu me considères comme un ami et pas comme un pion que l'on manipule à loisir !

Sherlock, plié en deux, ne répondit pas. Il peinait à reprendre son souffle. L'inquiétude chassa momentanément la colère.

- Ça va ?

Le détective fit un petit signe de tête.

- Je ne suis pas certain que ça soit un simple rhume, Sherlock. Tu ne veux pas que je…

- Que tu quoi ? l'interrompit le détective. Tu as été très clair sur ce point la dernière fois, je ne vais pas essayer de te faire changer d'avis, mais ne me reproche pas de ne pas t'appeler alors qu'il est très clair que tu ne viendras pas m'aider !

- Que je ne viendrai pas t'aider ? hurla John, fou de rage face à une telle accusation. Tu crois que mes sentiments entrent en ligne de compte lorsqu'il s'agit de mon travail ? Tu crois que je choisis mes patients ? Que je ne respecte pas le serment d'Hippocrate ? C'est ça l'image que tu as de moi ?

Le médecin se leva, envoyant promener tasses et sucrier.

- Je crois qu'il vaut mieux que je m'en aille, si tu me crois capable de ce genre de choses.

- Je ne fais que répéter ce que tu as dit, répondit Sherlock, avec juste ce qu'il fallait dans la voix d'incertitude pour que John se retourne.

- J'ai dit quoi ? « Surtout, ne m'appelle pas si ça ne va pas, je ne serai pas disponible pour toi » ?

- Tu as dit que le jour où je serais malade, je n'aurais qu'à me débrouiller seul.

Ce fut au tour de l'ancien soldat d'être abasourdi. Sherlock paraissait sincère. Etait-ce une hallucination due à la fièvre ? Ou bien faisait-il semblant de délirer pour atténuer la colère de son ami ? Ce ne serait pas la première fois qu'il…

Oh.

L'expression « faire semblant » lui rappela un épisode de sa collaboration avec Sherlock, qu'il aurait bien aimé effacer de sa mémoire. Quoique non. Enfin si. Il ne savait pas très bien. Mais il se souvenait lui avoir dit, lorsqu'il s'était rendu compte que Sherlock lui jouait une comédie macabre, quelque chose de ce genre.

Presque trois ans auparavant, dans un moment d'exaspération. Et Sherlock s'en souvenait. Sherlock se souvenait de tout.

John soupira, toute colère retombée. Il n'avait pas un adulte en face de lui, mais un enfant. Un enfant capricieux, égoïste, buté (et génial) – qui, comme tout enfant, avait peur d'être abandonné. Tout ce qu'avait retenu Sherlock de cet épisode mémorable de leur collaboration, c'était le moment où celui qu'il estimait être son seul et unique ami l'avait repoussé. Comment pouvait-il se montrer à la fois si assuré, si certain de ses capacités intellectuelles, et tellement maladroit dans les relations humaines ?

- Sherlock, j'étais en colère lorsque j'ai dit cela ! J'étais blessé, humilié, fou de rage. Comment as-tu pu croire une seule seconde que je pensais ce que je disais ? Tu as entendu parler du serment d'Hippocrate, non ?

- Je croyais qu'il ne concernait pas les sociopathes, murmura le détective – mais la plaisanterie tomba à plat.

- « Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions »...

- D'accord, d'accord. C'est bon. Excuse-moi.

- Tu veux de mon aide, ou tu n'en veux pas ? Excuse-moi de te le dire, mais tu n'as vraiment pas l'air en forme. A moins que ce ne soit une autre de tes ruses ?

- Non, cette fois, pas de glycérine sur le front, pas de belladone dans les yeux. Et j'ai même vu un médecin hier.

John fut à la fois soulagé et surpris.

- Les premiers mots sensés que tu prononces depuis le début de cette conversation. Ce m'étonne, d'ailleurs. Toi, Sherlock Holmes, tu as consulté un médecin ?

- Tu te doutes bien que je ne l'ai pas fait venir de mon plein gré, bougonna le détective.

- Oh. Mycroft ?

- Qui d'autre ? soupira Sherlock sur un ton désespéré.

- Heureusement que ton frère est plus intelligent que toi et prend ta santé au sérieux ! Qu'a dit le médecin ?

- Bronchite. Rien de grave. Juste... horriblement ennuyeux.

- Tu es sous antibiotiques ?

- Oui.

- Et tu les prends ?

- John, tu me prends vraiment pour un gamin de dix ans ?

- Oui, bien sûr, répliqua l'ancien soldat sur le ton de l'évidence. Je parie aussi que le médecin t'a interdit de sortir, mais que tu n'en as pas tenu compte ?

Le silence qui s'ensuivit était assez éloquent. John se retint de ne pas hurler sur son ami comme sur un gamin de dix ans. Quand Sherlock comprendrait-il le concept de l'auto préservation ?

- Bien sûr, c'est complètement irresponsable, fit remarquer John d'une voix acerbe, mais, d'une certaine façon, c'est plutôt rassurant de voir qu'au moins quelque chose n'a pas changé.

La tension dans l'air était de nouveau palpable. John se sentait totalement démuni. Il ne savait pas quoi dire. Ce qu'il voulait exprimer était trop fort, il ne trouvait pas ses mots. Il se demanda brièvement si sa relation avec Sherlock Holmes allait maintenant ressembler à ça, des moments d'un naturel effarant suivis de brusques explosions de rage. Mais il était trop tard pour faire demi-tour, à présent.

- Pourquoi tu ne m'as pas appelé ? Tu ne veux pas qu'on recommence à enquêter ensemble, c'est ça ? Pendant ces deux années, tu t'es habitué à travailler seul et tu ne veux plus de moi ? Tu peux me le dire franchement, je comprendrai.

Sherlock le regardait avec des yeux brillants, légèrement agrandis par la fièvre, comme s'il ne croyait pas un mot de ce que John lui disait.

- Je ne t'ai pas appelé, répondit-il lentement, en choisissant ses mots, parce que je n'ai pas résolu une seule enquête depuis que je suis rentré – à part celle de la bombe sous le Parlement, bien sûr, et l'histoire de Jack l'Eventreur inventée par Anderson. Lestrade ne m'a pas rappelé non plus.

Le détective s'interrompit pour tousser dans sa manche avant de reprendre :

- Je crois que tu n'es pas le seul à être en colère contre moi.

- Je ne suis pas... commença John, mais il s'arrêta.

Bien sûr, qu'il était en colère. Il avait rarement été autant en colère de toute sa vie, et ce n'était pas peu dire, compte tenu du fait qu'il avait vécu avec Sherlock pendant un an et demie…

- Oui, c'est ce qu'a dit Lestrade aussi, murmura le détective. Puis vous êtes tous venus à Baker Street, Mrs. Hudson était ravie, Mycroft n'était pas là pour tout gâcher, c'était vraiment… bien.

Bien était le mot le plus fort que Sherlock pouvait employer pour parler d'une émotion positive, John le savait pertinemment.

- Alors je me suis dit que tout allait redevenir comme avant, poursuivit le détective d'une voix qui tremblait légèrement. Mais tu ne m'as pas rappelé. Lestrade non plus. Même Mrs. Hudson m'évite. Molly passe tout son temps avec son… fiancé. Je n'ai même pas reçu un texto. Il n'y a que mon frère. Je me rends bien compte que je vous ai tous déçus, je me suis excusé et je ne vois vraiment pas ce que je peux faire de plus.

Nouvelle quinte de toux, un peu plus forte que la précédente. Sherlock s'essuya le front avec le dos de la main en réprimant un frisson. John se demanda si, dans son état normal, le détective en aurait dit autant, avant de conclure que non – il se serait retranché dans son habituel silence hautain et aurait laissé glisser sur lui tous les reproches, toutes les interrogations. Ses émotions étaient devenues presque visibles, comme si le masque habituel de froideur et d'impassibilité avait légèrement glissé, laissant apercevoir toute l'incertitude et la peine qu'il ressentait réellement. Le médecin le laissa continuer.

- Tu crois que ça m'a amusé, de feindre ma mort ? reprit Sherlock un peu plus haut, avec une certaine amertume. Tu crois que ça m'a amusé, de courir après les petits copains de Moriarty ? Tu ne crois pas que j'aurais préféré être ici, à Londres, avec toi ? Mais je ne pouvais pas revenir, je ne pouvais pas, parce que…

Il s'arrêta brusquement. John le fixait, partagé entre la colère et l'empathie. Ces deux années n'avaient pas été difficile que pour lui, il ne l'ignorait pas. Sherlock avait été seul, absolument seul, sans personne pour l'aider, mis à part son frère – ce qui n'avait pas dû arranger les choses.

Le détective ferma les yeux. Il tremblait légèrement et semblait épuisé.

- Tu ne crois pas que tu serais mieux dans ton lit ? suggéra John.

Sherlock haussa les épaules.

- Est-ce que tu as fait en sorte qu'on ait cette conversation maintenant, pendant que tu es malade et vulnérable et que je ne peux décemment pas te crier dessus ? demanda John, sur une subite intuition. Ou bien parce que c'était le seul moment où tu pouvais t'ouvrir un peu sans avoir à trop te forcer ?

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Tu ne te trompes jamais de numéro de téléphone. Est-ce que tu m'as envoyé ce texto pour m'intriguer, et peut-être m'inquiéter, pour que je vienne maintenant te voir, sans que ce soit toi qui fasse le premier pas ?

Un léger sourire apparut sur les lèvres de Sherlock.

- Tu t'es considérablement amélioré, murmura-t-il, pendant mon absence. Est-ce que ça marche ?

- Il semblerait.

Sherlock ouvrit les yeux. John souriait également, toute colère envolée. Il y aurait de nouvelles questions, de nouvelles disputes, mais pour l'instant… Il trouvait le tout plutôt... touchant. Son ancien colocataire ne pouvait pas faire les choses simplement, prendre son portable, appeler son ami et lui dire « tu me manques » ou « j'aimerais bien te voir » ou « viens quand tu veux ». Non. Pas Sherlock Holmes.

Le médecin était un peu effaré de constater à quel point, après deux années à essayer de s'accoutumer à la disparition de son meilleur ami, les anciens réflexes de décodage revenaient au grand galop. Il aurait encore pu passer son diplôme « traduction Holmes-anglais » avec mention…

- Et la seconde partie de ton message ? demanda-t-il. « Je pars demain », c'est ça ? Qu'est-ce que tu essayais de me dire ?

Le visage de Sherlock se décomposa.

- Figure-toi que Mycroft a osé me faire du chantage !

- Oh. Quel genre ?

- « Si tu ne pars pas te reposer quelques jours à la campagne, je t'envoie nos parents à Baker Street »…

- Et c'est si terrible que ça ?

- On voit bien que tu ne connais pas ma mère.

- Elle m'a eu l'air charmante.

- Charmante, oui, ironisa le détective. Elle parle tout le temps. Tout le temps. C'est insupportable.

Sherlock frémit d'horreur à cette seule pensée et John ne put retenir un léger rire.

- J'ai donc promis, soupira le malade. Une semaine à la campagne, près de Reading. Pour « me reposer », comme il le dit. Tu imagines l'horreur ?

- Pas vraiment, non. J'aimerais bien aller « me reposer » quelques jours à la campagne.

- Mais, ajouta Sherlock avec un petit sourire, j'ai trouvé une petite enquête à mener là-bas.

- Tu n'es pas censé « te reposer » ?

- C'est quand je me repose que tout va mal.

John leva les yeux au ciel.

- Et tu me dis tout ça pour quoi, au juste ?

- Pour rien. Tu me poses des questions, je te réponds.

John avait presque oublié que le nombre de soupirs à la minute, lorsqu'il partageait les habitudes quotidiennes du cadet Holmes, avoisinait la dizaine.

- Je voudrais juste un peu de sincérité, Sherlock. Essaye de te mettre à ma place deux secondes. Depuis notre rencontre, tu m'as manipulé jour après jour. Réponds-moi juste. Pourquoi m'as-tu envoyé ce texto ?

Il y eut un léger silence, que John ne parvint pas à déterminer comme étant tendu ou complice. Sherlock finit par prendre la parole avec effort :

- Je t'assure que je voulais te demander de venir avec moi. Je le voulais, vraiment. Mais je n'arrivais pas à t'appeler. Je me disais que tu préférerais rester avec Mary, que tu n'avais peut-être plus très envie de cette vie. Bref, je comprendrais très bien que tu dises non.

Et voici le retour du palais mental, songea John avec un léger pincement au cœur. Sherlock s'y était réfugié, probablement en prévision d'un éventuel rejet. John le voyait, comme avant, presque physiquement.

Ici et ailleurs.

- Tu ne m'as pas appelé parce que tu avais peur que je t'envoie sur les roses, c'est ça ?

Sherlock acquiesça.

- Et donc, on est resté chacun de son côté, persuadé que l'autre s'en fichait et se débrouillait très bien tout seul, conclut John avec un soupir (encore un !). Je crois qu'on n'est décidément pas très doués pour tout ça.

- Tout ça quoi ? demanda prudemment le détective.

- Les sentiments, la communication en général. Mary m'a tanné toute la semaine pour que je t'appelle ou que je passe te voir. Ça ne lui posera aucun problème que j'aille passer un week-end avec toi à la campagne. Histoire de m'assurer que tu ne feras pas n'importe quoi là-bas.

- Je pensais que… peut-être… tout ça ne t'intéressait plus, indépendamment de Mary.

John éclata de rire.

- Tu plaisantes ?

Et, brusquement, tout fut comme avant.