"À chose faite, il faut bien qu'il y ait commencement."


CHAPITRE I
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2 jours, 3 semaines où même peut-être plus s'étaient déversés comme une traînée de poudre depuis mon accident. Des voix sourdes tintèrent autour de moi et fendilla l'air qui avait pris une tournure sinistre. J'étais là, tête en bas, perdant mon sang comme je perdais ma faculté à respirer, mes entrailles déchirées m'accordant une douleur insoutenable. Les rayons du soleil se réverbérèrent contre les bris de vitres, s'infiltrant dans mes pores déshydratés, et m'obligeant à fermer les paupières douloureusement. Perdu entre la confusion, et la réalité, je me concentrai, et essayai de me redresser pour atteindre le volant, mais une effroyable oppression froissa ma jambe aplatie et endormie, écartant mes lèvres sanglantes inconsciemment, et laissa échapper un cri étouffé de mon larynx attisé.

Un sifflement profond m'arracha les boyaux comme une centaine de dague acérée. Je voulais hurler, appeler au secours, mais l'hémorragie interne qui embrasa mon âme me fit perdre conscience encore quelques longues secondes. J'étais imprégnée d'une lourde fatigue, affectant mes réflexions, et mes esprits. Le mal était aiguë, acéré, pointu. Elle engourdissait mon être jusqu'à arrêter mon souffle d'être régulier. Mes membres n'étaient qu'un poids. Je sentais la mort me happer. Elle avait déjà scellé son attache autour de ma jambe, et allait finir par s'emparer de tout mon corps comme le sang allait s'infiltrer dans mes poumons.

Prise de convulsion, je toussotai, et mes traits se déchiraient en une grimace effrayante. Les mouvements extérieurs s'approchèrent, devenant de plus en plus forts, de plus en plus intenses.

... : J'ai entendu du bruit par ici.
... : Tout est source de bruit dans notre situation, Shane, regarde où nous sommes. Il y'a plus rien. Tout est mort.
Shane : Cette fois, c'était différent.

Je fis un énième effort sur moi-même, me munis du peu de force qu'il me restait, et de ma main libre, frappai sur le toit de la voiture qui éclata dans un écho comme des coups de fusil irréguliers. C'était mon dernier espoir.

Shane : Il y'a quelqu'un la dessous... Daryl, Rick, aidez-moi à soulever la voiture !

Les pas se rapprochèrent, et chassèrent en moi la peur incontrôlée dont j'étais sujette depuis mon réveil douloureux. Le Ciel m'avait entendu, Dieu m'avait aidé. À cet instant, j'étais reconnaissante. La voiture remua, et finit par retrouver son sens initial sur ses quatre roues. Un déchirement imprécis barrait mon front de part en part, me faisant déglutir. Il faisait tellement chaud sous cette plaque d'acier que ma salive était devenue chose rare, et unique.

Trois hommes me dévisagèrent, et je tendais ma main avec une force proche du désespoir vers eux, versant une alignée de larmes de détresse.

... : Mademoiselle, est-ce que vous nous entendez ?
... : Elle est sacrément amochée ! Lâcha une voix gutturale, le visage penché vers le mien.
... : Je crois qu'elle a perdu connaissance. Réponds la première voix, déstabilisée.
... : Combien j'ai de doigts ? Continua la deuxième, ses deux doigts devant mes yeux.
... : Elle est complètement dans les vapes. Faut faire quelque chose avant que ça ne dégénère...
... : Sa jambe est coincée, Rick. On n'aura jamais le temps. Faut se rendre à l'évidence.
Rick : Qui ne tente rien, n'a rien. Objecta-t-il, épongeant mon front de sa chemise.
... : Elle déverse beaucoup trop de sang, et les rôdeurs approchent. Il faut y allez ! S'écria-t-il, se mouvant derrière-lui.
Shane : Donne-moi ton couteau, je vais essayer d'écarter la taule.
... : Bordel, soyez sensés, elle ne s'en sortira jamais vivante.
Shane : On prend le risque, lâcha-t-il, s'activant rapidement face à mes yeux à demi-clos, surveillez mes arrières !

Se rendant compte du sang que je déversai, il considéra mon teint blafard, et détailla mes traits écorchés vifs. Je vis ses pupilles s'assombrir d'épouvante, comme une lame enflammée, et son souffle se hâta.

Il passa ses doigts sur ma jambe amochée, et une multitude de flots salés glissèrent avec affluence sur mes pommettes à cause de la souffrance. C'était atroce, inconcevable. Presque meurtrier.

Shane : Il faut qu'on la sorte de là.

Déterminé, il batailla avec l'étau de cuir qui retenait ma jambe sanguinolente prisonnière, et finit par déverser sa rage sur la ceinture de sécurité, essayant avec mal de m'extirper de ce calvaire. L'un de ses collègues lui vient en aide, appuie sur le levier du siège qui me fit reculer dans un profond fracas, ma tête claquetant avec violence sur le repose tête.

Shane : Rick, aide-moi à la tirer, je vais la porter.

Le nouvel espace entre mes jambes et le volant me plongea dans un apaisement anormal. Je soupirai d'aise en agrippant le cou aplani de mon sauveur qui venait de me serrer contre lui. J'étais tiré d'affaire. La commissure de mes lèvres s'ouvra pour parler mais plus aucun son ne put sortir. Je clignai des yeux, voyant mon bienfaisant courir sous des rafales de balles tirées à ses côtés résonnant à mes oreilles comme des bourdonnements atroces. Je n'entendais rien mais à l'expression de son visage, il me semblait s'époumoner par des cris. Je voyais les arbres défilés à vive allure au-dessus de ma tête, le soleil nous suivant à chaque pas, le ciel se dégageant nuage après nuage. Je gardais avec difficulté les yeux ouverts, mais peu à peu l'épuisement me gagnait à force de me débattre contre mes besoins vitaux. Mon corps n'était qu'un lambeau de fatigue.

Dans ma gorge asséchée, la soif avait attisé un incendie. J'avais la tête qui tourne, mes sens qui me chatouillaient. Plus j'essayais de reprendre mon souffle, plus ma jambe me brûlait. Je portais mon regard une dernière fois à ce semblant de vie pour m'imprégner de cette dernière image de nature, et mes paupières lourdes se fermèrent, mes bras suivant le rythme de mon relâchement soudain, retombant faiblement.

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Dans un sursaut, j'ouvris les yeux brusquement, paralysée par mes lésions et l'affolement, et m'imprégnai de la pièce où je me trouvais. Ou étais-je ? Comment suis-je parvenue à atteindre cet endroit ? Qu'étais-t-il arrivé ? Je me redressai, mais je retombai rapidement, ma jambe lourde de tourments me décrochant un gémissement tremblant, alarmant la personne dans la pièce d'à côté. C'était un homme blanc dans la soixantaine vêtue d'un pantalon bistré à bretelle, et d'une chemise crème maladroitement attachée. Il pose sa main à l'arrière de ma tête, et enfonça le goulot d'une bouteille d'eau dans ma trachée, forçant mon organisme à absorber une quantité essentielle de liquide pour m'aider à reprendre du poil de la bête. Ça faisait longtemps que je n'avais pas ressenti une sensation exquise comme ça.

Une fois terminée, il empoigna mon bras pour examiner la régularité de mon pouls, et scruta avec exactitude ma tension. Je me sentais faible. Essoufflée. Amoindrie. Il pose sa paume sur mon front fluctuant de sueur effervescente inhabituelle, et une légère grimace plein de sous-entendu déforma son visage pur.

... : La fièvre est remontée. Tu vas devoir rester allongée ici encore quelque temps.

Mes sourcils se froncèrent automatiquement sous l'incompréhension.

... : Une bonne nuit de sommeil est de rigueur... Je vais te chercher un linge humide, et des gélules de saule blanc. Ne tente aucun mouvement brusque... Ça risquerait d'entraîner des troubles visuels, ou une chute.

Un gémissement brûlant m'échappa en guise de réponse. Il quitta la pièce, désarmé devant mes incapacités à agir. Je sentais mon organe vital se ballonner, battre plus vite, d'une affliction insoutenable, et criai mon dépérissement. Une nausée agressive me saisit un court instant. Ce n'était rien à cotés de la douleur que je ressentais en bas de mon corps. J'étais fébrile. Presque inerte.

Et alors que j'essayais de me contenir, d'élaborer une stratégie pour éviter d'y penser, de me battre avec mes ressentis actuels, je dégurgite, m'étouffant à moitié. L'homme âgé accourra rapidement, et me redressa pour m'éviter l'asphyxie prématurée.

... : Maggie, viens-par ici, j'ai besoin de toi. Appela-t'il, tournant en rond, paniqué.

Une femme d'une vingtaine d'années, au teint terne et aux yeux purs, s'exécuta, et assista le vieux monsieur. Elle se débarrassa du couvre lit et épousseta le contour de mes babines barbouillées avec le reste de l'étoffe immaculée.

Alors que mes pensées commençaient à devenir plus claires, je fus prise de spasmes musculaires involontaires brutaux et inopinés dans l'ensemble du corps. Des convulsions qui éraflèrent mon cœur, et dévorèrent mon encéphale.

... : Elle nous fait une crise d'hypoglycémie sévère, aide-moi à la mettre en position latérale de sécurité, je vais lui administrer de l'Antipyrétique.

Les quatre pairs de mains se bataillèrent avec l'étendue de mon corps démuni de sens, et me tournent du côté gauche au même rythme de façon à assurer l'alignement de ma colonne vertébrale. La bouche tournée vers le bas, les bras et les jambes stabilisant ma position, on m'adapta un coussinet sous la pommette pour me maintenir convenablement. Je sentis une injection dans mes veines comme un poison paralysant, et une vague insoupçonnée de soulagement parcourut mon corps jusque dans les sinuosités les plus enfouis de mon âme.

Je laissai détaler un soupir râblé, et l'inquiétude qui avait endolori chacun de mes membres il y a seulement quelques minutes s'évanouit pour laisser place à une profonde satisfaction de bien-être. J'étais bien, j'étais mieux.

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Le crépuscule, profond, m'engloba entièrement, le chatoiement nacré de la Lune scintillante m'observant depuis sa couche astrale. Par le vasistas, les étoiles crayonnées, courtisane de la Reine du Ciel, tourbillonnaient sur la surface aqueuse et humide du firmament. Inconsciemment, je m'y noyai, absorbée par la somptuosité du spectacle. Je passai un revers de main sur mon visage dénoué d'expression, et me cambrai sur mes fesses. Je ne savais pas depuis combien de temps étais-je dans ce lit, mais je me sentais perdue. Je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. J'étais comme égarée, esseulée, déboussolée. Mes pupilles songeuses dévièrent sur les contours, même les plus imperceptibles, de cette petite chambre à l'allure atypique, le bois, couleur prédominante de cette pièce.

Je repousse l'abri de coton qui me confina dans ce lit, et examinai ma cuisse, enveloppée dans un bandage et protégeant mes plaies béantes, les rendant moins visibles. Alors que j'essayais de canaliser mes agitations, une odeur de volaille fraîche trémoussa mes narines, provoquant un grondement lacérant mon estomac. Depuis combien de temps n'avais-je rien mangé ? Ici, j'avais dissipé toute notion.

Je me lève, traînant du pied, et déambule progressivement jusqu'à la porte tel un pantin de bois ancien, barrière qui m'avait emmitouflé dans une solitude funeste depuis des jours. La main sur la poignée, j'entrebâillai la porte afin de me permettre le passage, et m'arrête sur le seuil, une dizaine de regards à mes pieds. Un silence clérical, et équivoque plongea la pièce dans un profond embarras. Tous se turent. Un voile opaque ombragea mes prunelles, et un goût ferreux de globules rouges envahit ma bouche pâteuse. J'étais égarée dans un combat intérieur qui m'opposait à mes démons, un affrontement acharné contre une affliction qui me brûlait. Tout ça me demanda des efforts inconsidérés impossibles à fournir.

Un aiguillon de douleur encorna mes artères, et fit glapir mes intestins d'une brûlure fulgurante. Je me sentais défaillir une nouvelle fois. Sans que je ne puisse rien maîtriser, l'une des personnes attablées arriva à mon secours, me rattrapant de justesse. Une deuxième se leva pour disposer une chaise autour de la table, pendant que l'autre m'épaula pour avancer. Une fois à leurs niveaux, je m'échouai, le dos heurtant faiblement l'arrière du siège.

... : Beth, prépare-lui une assiette.

La prénommée hocha la tête, et s'activa à faire les choses bien. Quelques minutes après, une écuelle truffée d'une cuisse de poulet, et d'une purée de courgette passèrent sous mon nez, suivis de près par une famille de couverts propres. Un mince sourire se dessina sur mon visage en guise de remerciement afin de témoigner ma reconnaissance. Fébrilement, je mangeai, engloutissant chaque bouchée avec appétence. J'avais la sensation de goûter un poulet pour la première fois de ma vie.

Les conversations creuses reprirent, et fusèrent de nouveau. Je ne me forçais pas à combler les trous, à m'immiscer, tout le monde avait son mot à dire, mais j'écoutais. Avidement. Voracement. Ça me suffisait.

... : Hey toi ! M'appela l'Asiatique placé à l'autre bout, sur la table de 4.

Ça aura été de courte durée. Aurais-je parlé trop vite ? Que me voulait-il ?

... : Oui, toi. Comment tu t'appelles ?

Tous les yeux se braquèrent sur ma personne, m'arrêtant dans ma mastication déjà bien entamée. À cet instant, j'avais la sensation d'être une bête de foire enfermée derrière une vitrine.

... : Quoi ? J'ai dis quelque chose de mal ? T'es muette, c'est ça ?
... : Glenn, laisse-la tranquille. Dis le maître de la maison, en bout de table.

Je baisse les yeux, mal a l'aise, et reprends suite à mon repas. Pourquoi n'arrivais-je pas à ouvrir la bouche ? À sortir un son ? À lâcher un mot ? Je me sentais ridicule. L'enfant, en face de moi, me considéra pendant une fraction de seconde. Il semblait perturbé, ébranlé, intrigué. Je sentis mes joues bêtement s'empourprer d'incompréhension, je me mords les lèvres et lui lâche un sourire dévoué. Un geste auquel il ne tarda pas à répondre. De la même manière. Simplement. Naturellement.

En tournant les yeux à 90 degrés, je tombai sur un homme trapu, son t-shirt serré gonflé par ses muscles saillants, lui donnant un air plus sérieux. Sa carrure imposante semblait comme portée jusqu'à incandescence dans cette atmosphère contrastée mi-obscure, mi-lumière, aussi mystérieuse que ses yeux. Ses yeux qui me reluquaient avec profondeur. En me centralisant un peu plus sur sa personne, je me rendis compte que c'était celui qui m'avait secouru lors de mon accident. Shane. Il ne me quitta pas des yeux, comme s'il essayait de lire en moi. De deviner à quoi je pensais. Troublée, je baisse les yeux.

À notre table, nous étions une dizaine. Posée à son côté, une autre table, avec 4 autres personnes. 2 filles, 2 garçons. Tous ces visages inconnus, tous ces traits étrangers. Je me sentais tout sauf à ma place. L'anxiété déferlait dans mes organes en éveil, et me cloîtra à des profonds pressentiments.

Glenn : Est-ce que quelqu'un sait jouer de la guitare acoustique ? Dale en a trouvé une dans un coffre de voiture, et elle a l'air neuve.
... : Malheureusement, les seuls qui le savaient ne sont plus ici.
... : Otis savait.
Beth : Et il était vraiment très doué.

Le regard de l'homme en face de moi s'assombrit, et un silence pesant s'installa. Serait-ce un sujet sensible ? À éviter ? Qui était cet Otis ? Pourquoi parlé-t-il de lui au passé ? Était-il mort ? À la fin du repas, tout le monde mettait la main à la patte. Alors que j'allais mettre mon assiette dans l'évier, Maggie, la jeune brune aux yeux clairs, me la pris des mains.

Maggie : Va donc t'allonger ! T'es encore toute pâle ! Tu dois te ménager !

Immobile, la jambe courbée, j'empoigne mon assiette en hochant la tête, et lui fait comprendre mes ressentis par la force de mes traits. Je ne voulais pas être là à me tourner les pouces, pendant que d'autre s'affairaient à mettre tout en ordre. Je ne connais aucun d'entre eux, mais ils m'avaient sauvée la vie, et offert un toit, j'étais redevable.

Une fois terminé, tous se dispersèrent, vacants à leurs occupations. Moi, j'étais là, devant cette fenêtre à toiser la lune rayonnante au-dessus de la forêt, illuminant de sa clarté céruléenne, les ténèbres de la nuit. Le vent tonitruant faisait arquer les branchages frêles des plus grands arbres. Tout était d'une lourdeur intimidatrice. Je pouvais sentir ma jambe inerte me brûler, mais je préférais regarder la vie battre derrière cette vitre sans broncher. J'étais en vie, et c'est tout ce qui comptait à l'heure d'aujourd'hui.


{Des réels répliques, épisodes, événements, faits et actions seront repris de la série elle-même
mais façonné, modifié, remanié, sans en altérer la nature, par mes propres soins, rêveries, idées, inspirations, et ma propre imagination.}