Bonjour à tous !

Merci, sympathiques lecteurs ! Et puis un merci spécial à Leze, Vargynja Ailinn Aude, Midnight Fantasy Abby, Ewylyn, The Lily and the Hawk, Rukie-Chan et Roselia001 pour leurs reviews. C'est un vrai plaisir de retrouver des revieweuses présentes sur mon autre fic, des auteurs que je lis moi-même, ou carrément de nouvelles « têtes »...

Un chapitre plus long, avec des dialogues et un peu plus de détails sur ma mystérieuse Isaura. J'espère que vous aimerez !

Pour information, l'histoire débute environ six ans avant le film et Isaura a toujours dix-sept ans pour l'instant. L'utilisation du présent peut peut-être surprendre, mais elle a ses raisons (mais ça, vous le comprendrez bien plus tard... Mouhahaha.)

Chapitre 2

Romaine

Isaura est coquette, c'est un fait. Elle aime les belles choses, et elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle. De toute manière, on lui a toujours dit qu'une jeune fille respectable se doit d'être belle et élégante. Alors, tous les jours, elle se prépare, elle prend garde à toujours avoir l'air distingué, comme on le lui a appris.

— Relève mes cheveux, Brangien.

— C'est très joli aussi comme cela...

— Peut-être, mais j'ai l'air d'une Bretonne. Père n'aime pas cela, et moi non plus.

Brangien soupire, faisant grimacer Isaura. C'est désagréable, de l'entendre désapprouver si clairement ce qu'elle dit. Mais elle ne dit rien, parce qu'elle aime trop Brangien... N'est-elle pas sa sœur de lait, la personne en qui elle a le plus confiance au monde ?

— Votre père oublie trop souvent qu'il a épousé une Bretonne. Et blonde, en plus. Il ne pouvait pas s'attendre à avoir une fille aux cheveux noirs et à la peau dorée...

— Relève mes cheveux et c'est tout. Tu te poses trop de questions. Je compte aller marcher un peu, après, tu m'accompagneras ?

— Bien sûr. Vous savez bien que je vous suis comme votre ombre.

— Oui... J'espère que Marcus acceptera que je t'emmène avec moi...

— Il n'y a pas de raisons qu'il refuse... Votre père dit que c'est un homme bon. C'est tout de même dommage de ne pas laisser de si beaux cheveux lâchés... Regardez, c'est comme une cascade d'or !, s'enthousiasme Brangien.

Mais avant qu'Isaura puisse répondre quoique ce soit, elles se figent toutes les deux en entendant les cris du maître de la maison. Il est rare que son père crie, et la chose inquiète la jeune fille. Elle abandonne donc Brangien et sort dans le couloir, où elle assiste à un bien curieux spectacle. Pourquoi son père, cette homme toujours si posé et si digne, tambourine-t-il ainsi à la porte de la chambre de sa mère ?

— Ouvre-moi cette porte ! Réponds au moins, que je sache si tu es vivante !

Il est furieux, et inquiet aussi. Le couple ne se dispute jamais, puisqu'ils ne discutent plus. Sa mère ne prend plus la peine de se joindre aux conversations : d'ailleurs, lorsqu'il lui prend la folie de dire quelque chose, sa voix est rauque d'être restée trop longtemps oubliée. L'angoisse étreint le cœur d'Isaura. Sa mère est triste, c'est un fait. Aurait-elle pu commettre l'irréparable ?

— Je te préviens, je vais faire défoncer cette porte si tu n'ouvres pas !

Lentement, après un long silence, la porte s'ouvre. Isaura voit sa mère apparaître devant, plus droite et rigide encore que d'habitude. La tête plus haute qu'à l'ordinaire, plus fière, elle se plante devant son mari comme pour le défier. Quelque chose de grave est arrivé, elle le sent : il y a des années que sa mère ne s'est pas montrée aussi... Vivante. Doucement, elle s'approche, oubliant les règles de la discrétion.

— Que veux-tu Angus ? Me retireras-tu le droit de pleurer les miens ?

C'est vrai, Isaura voit des larmes sur le visage de sa mère. Elle est déjà jalouse de ceux pour qui sa mère prend la peine de verser de si tristes larmes.

— Tu as le droit d'être triste pour ceux qui furent ton peuple. Mais tu ne peux prendre le deuil comme si tu étais encore Bretonne. C'est un affront au peuple romain.

— Alors je vais t'apprendre que mon frère a trouvé la mort dans cette bataille. Me laisseras-tu pleurer, maintenant ?

Angus soupire et secoue la tête, découragé. Il s'apprête à partir lorsqu'il aperçoit Isaura, qui sait qu'elle ne devrait pas être là. Mais avant qu'il puisse dire quoique ce soit, sa mère la surprend à nouveau.

— Viens.

Elle s'approche, troublée. Il et si rare que sa mère se montre si directe... Cela n'annonce rien de bon. Elle est encore plus saisie quand elle invite à entrer dans sa chambre.

— Angus, tu permettras bien que je lui explique moi-même ?

— Que lui diras-tu ? Que les tyrans de romains ont lâchement assassiné un pauvre Breton qui n'avait rien demandé à personne ?

La discussion est trop tendue pour Isaura. Depuis tellement longtemps, son père a parlé pour deux, sa mère ne le défiant jamais, ne haussant jamais la voix... Les voir ainsi a quelque chose de terriblement angoissant, de déstabilisant. Jamais elle ne s'était rendue compte de cette animosité entre eux : depuis combien de temps existe-t-elle ?

— Bien sûr que non, ce serait un affront au peuple romain, comme tu le dis si bien.

D'un geste, elle demande à sa fille de la suivre. Mais Isaura a perdu l'habitude d'obéir à sa mère et cherche d'abord l'accord paternel, arrachant par là un rire moqueur à celle que ne rit pourtant plus depuis des années.

— Une parfaite petite romaine. Marcus sera content.

Son père est las, Isaura le voit bien, et il s'en va sans même un regard pour sa femme, les épaules voûtées. Peut-être ne comprend-elle pas toutes les nuances de la situation, mais une tristesse sournoise s'empare d'elle. Elle a toujours su que quelque chose n'allait pas, dans cette maison, mais jamais on ne lui a laissé si clairement entrevoir le problème. Elle a longtemps espéré revoir sa mère moins triste, mais à cet instant elle le regrette : elle voulait voir de la joie dans ses yeux, et non de la colère et de la hargne.

— Entre, je te dis. J'ai des choses à te dire.

Soudain, elle sent la main de sa mère sur sa joue. Quelque chose ne va pas. Elle en a tant rêvé depuis ses treize ans, pourtant... Le geste lui paraît si désespéré qu'il en est presque malsain. Une sorte de folie douce se dégage du regard de sa mère, quelque chose de bien vivant, oui, mais d'effrayant. Mais la main si froide de sa mère s'empare de la sienne, et l'entraîne à l'intérieur de la chambre. Elle la fait s'installer sur le lit, et prend place tout à côté d'elle. Bien trop près.

— Que tu es belle...

Et comment doit-elle réagir de son côté ? Comment répondre à cette tendresse soudaine qui l'effraie plus qu'autre chose ?

— En vérité, tu es trop belle pour ton propre bien.

Sa mère rit, de ce rire sans joie qui glace Isaura à chaque fois qu'elle l'entend. Et toutes ces larmes sur son visage, ce regard perdu...

— C'est drôle, on dirait que je te fais peur. Je te fais peur, Yseult ?

Yseult. C'est comme recevoir un coup de poignard en plein coeur. Ce surnom réveille en elle des souvenirs qu'elle avait enfouis pour ne pas trop les regretter. Mais elle revoit sa mère la berçant près du feu, les jeux près de la fontaine... Yseult. Ce nom a quelque chose de précieux, un secret qu'elle n'a jamais su.

— Toi aussi, tu es devenue muette ? Soumise, belle et muette... Tu rendras heureux ton mari.

Pourquoi tant de moquerie dans sa voix ? Ne lui a-t-on pas appris à agir ainsi ? Elle fait ce qu'elle doit faire, non ? Sa mère le sait, pourquoi s'en moque-t-elle ?

— Serait-ce un peu de colère dans ces beaux yeux ? Oh, mais il y a donc encore un peu d'Yseult en toi, Isaura...

Et à nouveau sa mère rit, esquissant une drôle de grimace, une sorte de sourire entre la moquerie et la tendresse qui achève de glacer Isaura.

— Tu as peur, et tu as raison... Tu dois avoir peur de la vie. Elle est absurde et injuste.

Injuste. Le mot capte l'attention d'Isaura. Elle croit savoir, croit l'avoir ressenti, cette injustice qui vous donne envie de frapper, de mordre, de hurler, de pleurer.

— La vie est injuste avec les femmes, alors que c'est elle qui la donnent. C'est absurde, n'est-ce pas ?

— Peut-être, oui...

Isaura a peur de répondre, et elle a envie de pleurer. Il n'y a rien de normal à avoir l'impression d'avoir une étrangère en face de soi, à ne pas savoir qui est réellement sa mère. Pour elle, c'est là la véritable injustice.

— Tu es comme toutes les romaines... Elles ne savent pas. Leurs hommes savent pour elles, à les écouter. Leurs pères, leurs frères, leur maris... Et je suis devenue comme cela, moi aussi. C'est triste n'est-ce pas ?

— Je...

— Tu ne sais pas, bien sûr. Mais je n'ai pas toujours été ainsi. Je crois que jusqu'à mes quinze ans, j'étais heureuse. Mon père préférait ses fils, mais il nous aimait, ma sœur et moi.

Isaura retient son souffle. Jamais elle n'a entendu parler de sa famille maternelle, de ce sang breton qui coule dans ses veines.

— Et comme j'aimais ma soeur... Gwenola était si gentille. Elle l'est encore, sans doute. Tu lui ressembles un peu, tu sais. J'avais trois frères, dont Morholt, qui était plus jeune que moi de deux ans. Il a été le compagnon de beaucoup de mes jeux d'enfants...

Isaura envie les souvenirs d'enfance de sa mère. Bien sûr, elle avait déjà Brangien étant enfant... Mais la petite Bretonne est toujours restée une domestique au sein de la maison, et n'a jamais pu réellement remplacer une sœur.

— Morholt est mort hier, tué de la main d'un romain, sans doute. Et je ne peux porter son deuil, parce que je suis romaine depuis que j'ai épousé ton père. Comme s'il n'avait jamais été mon frère, comme si je n'avais jamais été Bretonne.

— Je suis désolée.

— Si j'ai épousé ton père, c'était pour que ce genre de choses n'arrivent pas.

— Comment cela ?

— J'avais quinze ans que je l'ai rencontré. A cette époque, les relations entre Bretons et Romains étaient bien plus tendues dans cette région... Mais ton père n'avait rien contre mon peuple. Il faut bien lui reconnaître cette qualité... Je lui ai plue, et il m'a courtisée pendant des semaines. Il était séduisant, mais je me suis toujours refusée à lui, parce qu'il était romain.

Le ton de sa mère est grave, c'est celui des confidences. Elle semble un peu ailleurs, perdue dans une sorte de rêverie.

— Ton père est un homme tenace et très intelligent. J'aimais qu'un homme me dise que j'étais belle... Alors j'ai cédé. J'avais l'air importante à ses yeux... Lorsque mon père l'a appris, il est rentré dans une rage folle, me criant que je déshonorais tout le peuple breton. Je m'en voulais moi aussi, de m'être laissée séduire comme une fille de mauvaise vie... Et c'est là que ton père s'est montré être le plus surprenant des hommes.

— Il t'a demandé de l'épouser.

— Tu es naïve. Il l'a demandé à mon père, je n'ai pas eu mon mot à dire.

— Mais pourquoi ton père n'a-t-il pas refusé, s'il haïssait tant les Romains ?

Toute à sa curiosité, elle préfère mettre de côté sa gêne face à la situation et au comportement étrange de sa mère : après tout, qui sait si celle-ci ne reprendra pas son attitude froide et silencieuse dès cette conversation terminée ?

— Parce que ton père lui a proposé bien des choses en échange de ma main. De l'argent, dont il ne manquait déjà pas à l'époque, mais surtout, la promesse de travailler à l'amélioration des relations entre leurs deux peuples.

— Je ne comprends pas.

— Ton père vient d'une famille romaine respectée, et il en était le seul héritier. A la mort de ses parents, il a eu le champ libre pour faire ce qu'il désirait, et il l'a fait. Pour une raison qui m'échappe encore aujourd'hui, il me voulait absolument comme épouse. Après notre mariage, il a tenu sa promesse... Ses amis étaient puissants dans la région, et suite à notre union, les romains se sont montrés moins tyranniques : le commerce s'est un peu développé entre les deux peuples, on a cessé de se battre à tout va. Une sorte de contrat qui stipulerait de se supporter, vois-tu ? Mais aujourd'hui, tout cela est fini... L'accord sombre dans l'oubli, les Bretons sont en colère, et ils se radicalisent.

— Mais alors... Finalement, tu as épousé celui que tu avais choisi...

— J'avais quinze ans, je n'ai rien choisi du tout. J'ai aimé les flatteries et les présents qu'il m'offrait, pas ton père lui-même. Jamais je n'aurais choisi de quitter les miens...

— Mais... Père t'aimait !

Sûrement bien plus que Marcus ne l'aime elle...

— Il m'a choisie parce qu'il me trouvait belle, et qu'il voulait une belle épouse. Je suis un trophée, comme tu le seras à ton tour... Je te l'ai dit, tu es trop belle pour ton propre bien. Marcus lui aussi te couvrira de bijoux, de belles robes, de fourrures... Il se promènera avec toi à son bras, pour t'exhiber à ceux qui pourraient l'envier. L'amour n'existe pas, les hommes n'aiment qu'eux-même.

Les mots de sa mère sont durs, bruts. Il n'y a aucune douceur dans sa voix, et Isaura se demande pourquoi elle lui dit tout ça, alors qu'elle va se marier dans quelques semaines. Les mères n'effraient pas ainsi leurs filles normalement, elle en est sûre.

— Pourquoi...

— Pourquoi te dis-je tout cela ? Je ne sais pas... Mon frère est mort, et toi, bientôt tu partiras pour devenir l'épouse de Marcus... Et je suis fatiguée... Oui, très fatiguée. Laisse-moi, maintenant.

Isaura n'insiste pas, habituée et déjà impressionnée par les confidences de sa mère. Cependant, c'est sans doute la dernière fois qu'elle lui parle ainsi : dans quelques semaines, elle partira pour le Mur d'Hadrien, épouser Marcus. Et elle quittera sa famille, pour ne la revoir que deux ou trois fois, sans doute. Puisque sa mère est exceptionnellement bavarde, autant chercher à la comprendre un peu mieux.

— Mère... Puis-je te poser une question ?

— C'est bien la première fois que tu oses. Je t'en prie.

Elle n'apprécie pas la remarque, mais tant pis. Sa mère est sans doute trop endeuillée pour être aussi délicate que d'habitude.

— Pourquoi m'appelais-tu Yseult ? Et pourquoi ne m'appelles-tu plus ainsi ?

Elle sourit, et encore une fois, une douce folie s'échappe d'elle. Isaura recule, non par peur de sa mère, mais l'espace d'une seconde, elle a imaginé que cela pourrait être elle, assise sur ce lit, à presque délirer. Elle ne veut pas avoir l'air d'une morte !

— C'est ton prénom, tu sais.

— Mais...

— Isaura n'est que celui que ton père a préféré te donner. Ce n'est pas ce que j'avais choisi pour toi... Mais cela faisait trop breton, évidemment.

— Et pourquoi as-tu cessé de m'appeler ainsi lorsque nous n'étions que toutes les deux, comme avant ?

— Je te l'ai dit, Yseult est un prénom breton. Tu n'as rien d'une Bretonne. Non, tu es... La parfaite fille que ton père veut que tu sois, romaine. Tu n'as plus rien d'une Yseult.

Isaura sort de la chambre le coeur lourd : les derniers mots de sa mère lui laissent peu d'espoir quant à sa santé. Elle devient folle, c'est certain. Comme s'il y avait une quelconque honte à être romaine... Est-ce la faute des Romains, si les Bretons n'ont pas su défendre leur terre ? L'Empire est vainqueur, c'est tout. Les Romains apportent un peu de civilisation à ce pays si sauvage, alors pourquoi se rebeller contre leur aide ? Son père a raison, le peuple breton manque d'éducation.

Pourtant semble dire qu'elle était plus heureuse en étant bretonne. Et Isaura ne voit absolument pas à quoi cela pourrait tenir. Elle ne connaît pas assez ce peuple pour imaginer ce qu'a pu être la vie de sa mère. Une vie d'inconfort, c'est certain, du peu que son père a daigné lui dire. Mais comment sa mère pouvait-elle être heureuse en se contentant de vivre de la sorte ?

— Isaura, viens me voir s'il te plaît.

Son père est là, au bout du couloir, le visage tendu. Elle se dirige vers lui tout en réfléchissant à cette curieuse histoire de prénom. Elle est bien contente de s'appeler Isaura plutôt qu'Yseult, c'est plus joli, plus noble. Un prénom de bretonne, alors qu'elle est romaine... Elle ne comprend pas les paroles de sa mère : "Tu n'as plus rien d'une Yseult"... En quoi s'appeler Yseult l'aurait-il changée ? C'est stupide.

— Que t'as dit ta mère ?

— Que son frère avait été tué, hier.

— Rien de plus ?

Sa mère lui a dit bien plus, c'est vrai. Bien plus qu'en de nombreuses années... Mais que peut-elle dire à son père ? Que sans le haïr, sa femme semble le mépriser, pour une raison qui lui échappe ? Qu'elle lui a dit que Marcus ne l'aimerait jamais ? Non, elle ne peut pas dire de telles choses à son père. D'abord parce qu'il n'aimerait sans doute pas les entendre.

— Des choses que je n'ai pas bien comprises... Je crois qu'elle divague un peu.

— Ta mère est fatiguée, il ne faut pas faire attention à ce qu'elle dit. Laisse-la accepter la mort de son frère, et tout ira comme avant.

Mais comme avant, ce n'était pas beaucoup mieux selon Isaura. Et elle a du mal à croire que son père ne s'en soit jamais rendu compte... Avec effroi, elle réalise que malgré les apparences, elle ne connaît pas mieux son père que celle qui lui a donnée la vie. Elle ne connaît aucun des deux. Il ne lui a jamais rien fait pour qu'elle le déteste, mais pas plus pour qu'elle l'aime. Il n'a fait attention qu'à son respect.

— Isaura, tu es toute pâle. Tu ne devrais pas t'inquiéter ainsi pour ta mère, tu la connais, elle a tendance à se morfondre. Allez, repose-toi donc un peu toi aussi, tu en as besoin. Je ne voudrais pas que tu sois malade pour ton mariage... Que dirait Marcus !

— Oui Père.

Le chagrin l'envahit, mais elle ne sait pas pourquoi. Elle a l' impression d'être l'un de ses biens que son père fait fructifier dans ses affaires, avant de le vendre. Pourtant, le mariage est la clé du bonheur d'une femme, on lui a toujours dit. Son père la marie pour qu'elle soit heureuse, c'est certain.

Tout ira bien quand elle épousera Marcus, elle ne doit pas écouter les délires de sa mère. Il l'aimera, prendra soin d'elle et des enfants qu'elle lui donnera. Tout ira comme les choses doivent aller.

XXXX

Un jour a passé, et Isaura se sent mieux. Brangien fait tout pour la distraire, et son père fait plus attention à elle que jamais. Il cherche à organiser son départ pour le Mur d'Hadrien, et il lui a offert une toute nouvelle robe, pour sa première rencontre avec Marcus. Combien lui a-t-il dit qu'elle était belle avec ! Rien ne fait plus plaisir à Isaura que d'entendre son père lui faire des compliments. Sa mère ne dit rien, elle, mais Isaura n'y fait plus attention : sa mère veut peut-être qu'elle soit aussi malheureuse qu'elle, mais il n'en sera rien. Si elle a été si malheureuse, c'est sans doute qu'elle ne s'y est pas bien pris avec son mari, qu'elle s'est montrée trop bretonne. Isaura sera une épouse parfaite, et on aura jamais rien à lui reprocher. Elle sera la fierté de son père, de son mari, et tout le monde enviera son bonheur.

— Peut-être devrons retarder ton départ, ainsi que le mariage... soupire son père.

— Pourquoi cela ?

— Les affrontements d'hier ne me disent rien qu'y vaillent... J'ai peur que l'on s'attaque au convoi d'une riche fiancée romaine.

— C'est bien dommage...

Pourtant, elle n'est pas tellement déçue. Elle a encie de se marier parce que cette union est dans l'ordre des choses, mais la vie avec un autre homme que son père lui fait peur. La vie n'a jamais été particulièrement heureuse ici, depuis ses treize ans, mais c'est sa vie, c'est ce qu'elle connaît, et elle a peur de tout quitter. C'est un peu injuste, quand on y pense : son père a toujours voulu la garder à la maison, sous sa surveillance... Et maintenant, elle doit partir loin, pour ne jamais revenir.

— Il faudrait une véritable escorte pout t'accompagner jusqu'au Mur... Je pourrais facilement payer des hommes dignes de confiance pour le faire, mais personne ne voudra s'y risquer. Du moins, pas assez pour que j'ose prendre un tel risque.

Isaura sourit de voir son père s'inquiéter pour sa vie. Elle est bien plus qu'une marchandise pour lui, et elle a eu bien tort d'écouter sa mère. Son père a toujours tant fait pour elle, elle ne devrait pas douter de lui aussi facilement.

— J'enverrais une lettre à Marcus prochainement... Peut-être que lui trouvera des hommes assez courageux et assez loyaux pour le faire. De toute manière, il ne manque pas d'esclaves. Je te le dis, Isaura, tu vivras dans une belle maison. Tu seras bien, avec lui.

— J'en suis heureuse, Père.

— Je suis désolé de devoir repousser ton mariage.

Soudain, de grands bruits se font entendre à l'extérieur de la demeure. Des gens crient, on entend des chevaux. Son père se crispe, la prend par le bras et l'emmène dans le couloir, en la serrant tellement fort qu'il lui fait mal.

— Ce sont peut-être des Bretons. Tu sais ce que tu dois faire si l'on nous attaque ?

Elle hoche la tête, sachant parfaitement la marche à suivre. S'habiller comme une servante, se cacher avec Brangien. Et même laisser sa soeur de lait être prise pour la fille des lieux à sa place si la situation l'exige. Mais cette dernière chose, elle n'est pas sûre d'en être capable.

— Maître !

Mettius, l'homme de confiance de son père accourt, essouflé. Le pauvre homme est de bien trop forte corpulence pour se permettre de courir de la sorte.

— Mettius, que se passe-t-il ? Des Bretons ?

— Non, Maître... C'est... C'est compliqué. Mais il y a un Romain, qui demande à vous parler.

— Qui est-il ?

— Je ne sais pas, mais c'est un officier, Maître. Il a des hommes avec lui...

— Je viens. Isaura, tu restes là.

Son père parti, elle se précipite à l'une des fenêtres de la pièce, mais elle ne peut pas voir grand-chose. Juste beaucoup de cavaliers, qui ne lui paraissent pas vraiment romains. Pas romains du tout, même. Et si c'était un piège ? Si ces hommes étaient des Bretons, prêts à s'attaquer à lui ? Il faut qu'elle le prévienne. Mais alors qu'elle se retourne pour courir jusqu'à son père, elle se retrouve nez à nez face à sa mère.

— Où vas-tu ainsi ?

— Prévenir Père, je crois que ces Bretons veulent attaquer la maison. Il va tomber dans un piège !

— Ce ne sont pas des Bretons, répond sa mère en regardant par la fenêtre. Tous les hommes aux cheveux longs ne sont pas des Bretons, Isaura. En revanche, ce ne sont pas des Romains... Certains ont l'air de Gaulois, tu ne trouves pas ?

— Je n'ai jamais vu de Gaulois, Mère.

— Bien sûr, tu n'as jamais rien vu du monde.

Cette nouvelle remarque acerbe vient encore blesser Isaura, qui baisse les yeux. Mais alors qu'elle regarde à nouveau à l'extérieur, elle voit son père s'avancer sans crainte vers les cavaliers, accompagné de l'officier romain en question. Quelques minutes s'écoulent et, à sa plus grande surprise, tous semblent entrer dans la demeure. Elle se tourne avec un air interrogateur vers sa mère, qui semble ne pas plus comprendre qu'elle la situation.

— Ton père me surprendra toujours... Viens, les femmes de la maison se doivent d'accueillir les visiteurs.

Elle suit sa mère sans rien dire, intriguée. Des visiteurs ? Voilà qui semblait plaire à sa mère. Et à elle aussi, finalement. Elle ne voyait jamais personne, après tout. Elle espérait d'ailleurs que sa vie au mur d'Hadrien serait moins recluse, et qu'une fois mariée, Marcus lui laisserait un peu plus de liberté.

— Tu tombes bien ! s'écrie son père en voyant arriver sa femme. Il faut faire préparer d'urgence un lit, et nous avons besoin de tes talents en guérison. Artorius, voici ma femme et ma fille, les véritables trésors de ma maison.

L'officier romain les salue respectueusement. Isaura le trouve beau et noble, à l'image d'un vrai chef. Mais un petit groupe dérrière lui attire son regard. Deux autres hommes, tout aussi grands et imposants, en soutiennent un troisième, de toute évidence sérieusement blessé. Le premier, un vrai molosse, lui fait presque peur, tant il a l'air d'un gladiateur, avec toutes ses cicatrices sur le visage et cette montagne de muscles. Le deuxième est plus grand encore, mais au visage et au regard plus doux. Et le troisième... Isaura remarque surtout le fait qu'il a de longs cheveux, par rapport aux deux autres. Des cheveux noirs, et un visage très fiévreux, rendu moins avenant encore par une horrible barbe.

— Artorius et ses cavaliers sarmates, dans ma maison ! Je suis heureux de pouvoir te rendre ce service, moi qui ai connu ton père !

— Et je vous en suis reconnaissant, Angus.

— Allons, allons... Tutoie-moi, voyons ! Entre romains !

— Tu as raison... Pardonne-moi d'insister, mais mon chevalier...

— Oh oui, pardon, le pauvre homme... Ne t'inquiète pas, ma femme connaît bien des remèdes, et elle pourra l'aider. N'est-ce pas ?

La question s'adresse à sa mère, et le ton est presque craintif.

— Artorius... On te nomme aussi Arthur, n'est-ce pas ? demande-t-elle, un étrange sourire sur le visage.

— Oui, Dame.

— Tu es à moitié breton.

— Par ma mère.

Encore un romain tombé sous le charme d'une bretonne... Peut-être que la mère d'Arthur ressemble à la sienne, malade d'avoir quitté son peuple.

— Qu'est-il arrivé à ton chevalier ? lui demande-t-elle en s'approchant du blessé.

— Il n'a pas su éviter le coup de son adversaire, et la lame lui est rentrée dans l'épaule. Il a également pris une flèche au niveau du ventre, et un méchant coup au niveau des côtés, épée ou poignard, je n'en sais rien. Nous avons tenté de le soigner, mais la fièvre l'a gagné, et c'est à croire que personne n'est capable de nous aider dans les environs.

— Le combat était-il... Contre un Breton ?

— Oui.

— Alors, tu assassines ton propre peuple, Arthur.

— Je suis romain.

— Alors tu devrais toujours être appelé Artorius.

— Sans doute... Mon chevalier, Dame, s'il vous plaît.

La mère d'Isaura soulève la tête du blessé, et touche son front. Elle fronce les sourcils avant de s'écarter vivement de lui.

— Ton chevalier a été blessé lors de la bataille d'il y a deux jours, qui a coûté la vie à huit Bretons ?

— Neuf, corrige le molosse, de toute évidence fier de leur exploit guerrier.

— Alors je ne le soignerais pas.

Isaura sent tous ses muscles se tendre, et voit ceux de son père faire de même. Quant aux chevaliers, ils ont l'air abasourdi.

— Ne dis pas n'importe quoi... objecte mon père. Excuse ma femme, Artorius, mais elle est née bretonne et parfois, elle est prise de grands principes...

— Je comprends. Mais ce sont les Bretons qui nous ont attaqués, et nous n'avons fait que défendre nos vies, répond calmement Artorius.

— Peu importe, ton chevalier est peut-être l'assassin de mon frère. Qu'il se soit défendu ou pas, je ne peux prendre le risque de soigner celui qui a fait couler mon propre sang.

Angus semble furieux, tout comme les compagnons du blessé. Artorius, lui, ne laisse rien transparâître, défiant la mère d'Isaura du regard.

— Alors vous laisseriez mon chevalier mourir parce qu'il a voulu sauver sa vie ?

— Mon mari t'offre notre toit pour que tes chevaliers et toi vous vous reposiez. Chercher quelqu'un d'autres pour le soigner, mes mains ne le sauveront pas.

— Tu me fais honte ! s'énerve son père.

— Je ferais honte aux miens en risquant de soigner celui qui a pris la vie de Morholt. Oseris-tu me demander de soigner l'un de ceux qui l'a tué alors que mon père pleure sans doute encore son fils ? Le deuil me rend bretonne, Angus, ne l'oublie pas. Aujourd'hui, je ne suis pas romaine.

Un lourd silence, de ceux dont on sait qu'ils précèdent la tempête, s'installe entre eux. Le molosse qui soutient le blessé la regarde avec attention, et son regard s'éclaire.

— Et votre fille, elle s'y connaît pas un peu ? Généralement, les mères apprennent ce genre de choses à leurs filles...

Isaura sursaute. Cet homme a vraiment l'air... Brusque. Une brute. Il n'a vraiment rien de romain.

— Et bien... Elle sait certaines choses, sans doute. Mais elle n'a que dix-sept ans et je ne tiens pas à ce qu'elle soigne un homme dans de telles conditions... Elles est fiancée et...

— Dites, il est pas franchement en état d'attenter à sa vertu, rétorque le molosse.

— Bors ! le reprend Artorius.

Isaura se fait la réflexion que l'homme porte bien son nom. Bors est vraiment un nom de brute.

— Angus, je te le demande comme une faveur personnelle et je t'en serais éternellement reconnaissant. Mes chevaliers sont mes frères, et Tristan a accompli bien des exploits. Que ta fille lui donne les premiers soins, et je ferais quérir quelqu'un pour réellement s'occuper de lui.

— Bien... Brangien l'aidera. C'est une Bretonne, mais tu peux lui faire confiance.

Artorius hoche la tête, et très vite, tout le monde s'empresse d'emmener le blessé dans une chambre. Et sans réellement se rendre compte des choses, elle se retrouve au chevet d'un chevalier, prête à essayer de le soigner alors qu'elle ne connaît pas assez de choses pour vraiment l'aider, sous le regard vigilant du molosse qui a refusé de quitter la chambre.

— Si seulement votre mère n'était pas aussi... Aussi elle ! s'énerve Brangien en essayant de retirer sa chemise au chevalier.

A l'aide d'un couteau, elle coupe ses vêtements, dévoilant les blessures. On a essayé de les bander, mais Isaura, malgré son peu d'expérience voit tout de suite qu'il a été soigné dans l'urgence. Elle remarque également les autres cicatrices sur le torse du chevalier, et pense aux réticences de son père. Nul doute que Marcus n'apprécierait pas forcément sa proximité avec le corps d'un autre homme...

— Faut faire quelque chose hein... s'inquiète Bors.

— Ne voulez-vous pas rejoindre vos compagnons ? lui demande Isaura, perturbée par son aspect.

— Non. Déjà, aucun de nous ne doit rester tout seul lorsqu'il est blessé, c'est comme ça. Ensuite, lorsque vous allez le soigner, il risque de ne pas se laisser faire, et vous serez bien contente de m'avoir sous la main pour le maintenir. Et puis... C'est moi que ce Breton avait attaqué. Il m'a sauvé. Sacré Tristan.

Une brute avec le sens de l'honneur ? Voilà quelque chose d'étonnant, et qui change de l'ordinaire.

— Bien... Courage... murmure Isaura pour se donner un peu plus d'assurance.

La situation la perturbe plus qu'elle ne le laisse voir : voilà que la fille d'Angus, à moitié bretonne, soigne le possible assassin de son propre oncle breton. De toute évidence, sa mère a raison, elle a tout d'une romaine.


La situation est un peu plus claire, n'est-ce pas ?

Bon... Pour ceux qui ne connaissent pas trop bien la légende : Iseult, fille du roi d'Irlande (oui bon... je pars du principe que si on ajoute les Irlandais à l'esprit du film, je vais partir en sucette donc... restons dans le schéma romains/bretons/méchants saxons) Anguish (qui devient donc Angus le riche romain) et Iseult (la mère et la fille ont le même prénom, oui... C'est là qu'on voit toute l'attention portée aux femmes à cette époque. De mon côté, sa mère n'aura pas de nom, histoire de souligner encore son "absence"). Bref, Iseult se retrouve à soigner le noble et beau Tristan, l'assassin de son oncle, le géant Morholt !

Alors après, il y a bien des modifications à la légende, comme le film l'a fait... Mais bon, l'esprit est là, et l'intention aussi !

J'espère que vous avez aimé, merci pour votre lecture et à bientôt...

Sinon... Je prête la parole à mon grand ami Gandalf : "Reviewez, pauvres fous !"