Tout le reste de la moisson se passa à vive allure. Les deux tributs, autrement dit ma sœur et ce Peeta Mellark, furent rapidement embarqués loin de la scène. En somme, loin de nous. Lorsque je me retournai pour demander à Gale où était ma mère, il ne se trouvait plus à mes cotés. Éclipsé. Mais je savais pertinemment où il se localisait. Sûrement dans les bois, à chasser du gibier pour s'enlever la scène de sa meilleure amie se portant volontaire et scellant leur amitié à jamais. Car tout comme moi, il devait avoir la tête sur les épaules et se douter que face à une vingtaine d'autres tributs, elle avait peu de chances de s'en sortir saine et sauve. Mais malgré tout, je gardais un peu d'espoir à ce sujet. Je pouvais lui faire confiance. Elle était robuste, forte et avait exactement le profil d'une combattante.
— Prim ! Enfin je te trouves !
Mon regard s'enfonça dans celui de ma mère, presque éteint à force d'avoir trop pleuré. Ses joues étaient humides, mais je ne fis aucun commentaire à se sujet, de peur qu'elle ne prenne compte de sa faiblesse et qu'elle ne se remette à pleurer, en se lamentant que même ses propres filles n'avaient pas versé une seule larme alors qu'il s'agissait de leur destin et pas du sien. Me sortant de ma rêverie, elle empoigna délicatement ma main et me fis marcher avec elle jusqu'à une grande bâtisse qui ne m'était pas inconnue. L'hôtel de justice. Dans mes souvenirs, c'était ici que les tributs faisaient leurs adieux à leur proches. Nous n'avions que quelques minutes par petit groupe, ce que j'avais toujours trouver absurde. Comment voulaient-ils que nous fassions nos adieux en si peu de temps ? Avec tout ce que nous avions besoin de raconter à la personne que nous aimions et qui, en plus de tout cela, allait peut-être perdre la vie ? Mais cette fois-ci, tout Panem était confiant. Sur le chemin, nous avions croisés quelques personnes qui nous avaient demander de souhaiter « bonne chance » à Katniss, qu'elles avaient d'autres occupations pour y aller elles-mêmes mais qu'elles étaient de tout cœur avec nous et surtout, que tout comme moi, elles avaient confiance en cette jeune fille de seize ans.
Une fois notre tour venu, un pacificateur nous fit signe d'entrer, ce que nous fîmes sans broncher. Contrairement à la raideur de ma mère, je lui glissai un léger « merci » avant de refermer la porte derrière moi pour faire face à ma sœur. Elle était là, devant nous, assise sur un canapé qui était, j'en aurais mis ma main au feu, entièrement en velours. Elle le caressait frénétiquement, nous fixant, le visage neutre, sans mot dire. Elle se décida à lâcher son attraction pour tendre ses bras vers moi ; geste que je pris comme une invitation pour m'asseoir sur ses genoux et pour entourer m'agripper à sa nuque, comme lorsque j'étais enfant. Elle ne maugréa pas à mon accolade, bien au contraire. Doucement, elle me resserra contre elle tandis que notre mère s'installait sur l'un des autres sièges qui étaient en face de nous. Un long silence pesant s'installa dans la petite pièce durant un bon laps de temps jusqu'à ce qu'elle ne décide de le briser.
— Prim, tu a l'interdiction de prendre de tesserae.
— Quoi ? Mais Katniss..., murmurais-je d'un ton d'indignation.
Elle secouait négativement la tête. Je savais qu'il n'était pas la peine pour moi de capituler.
— Ta chèvre te suffira. Mais pas de tesserae, vous m'entendez ? Gale s'occupera du reste.
Ce qu'elle entendait par « reste », c'était principalement de la viande et des herbes pharmaceutiques pour le travail de notre mère. Ce n'était pas vraiment de cette manière que j'avais vu les choses, mais je hochai la tête en essayant de paraître le plus persuasive possible. Elle continua à nous donner des conseils pour rester en vie, et je trouvais cette situation comique. C'était plutôt nous qui aurions du lui en donner, des conseils. Pas elle. Nous, nous allions apparemment continuer notre petit train-train quotidien, mais elle ? Non. Elle, elle allait devoir se garder en vie dans un endroit où elle ignorait tout, avec personne pour l'aidée ou pour la réconfortée.
— Et j'ai faillis oublier. Prim, je te déconseille fortement d'aller chasser.
Katniss prononça cette phrase dans le but de détendre l'atmosphère glaciale qui s'était abattue sur nous. Je me levai et m'approchai lentement de la fenêtre pour regarder le paysage qui s'offrait à moi. Rien de bien spécial, juste le district 12 en entier. Mais à mes yeux, ce n'était pas rien. Pendant ce temps, je sentis Katniss se levé à son tour, suivie aussitôt par ma mère. J'étais de dos par rapport à elles, mais je pus deviner ma sœur attrapant le poignet de notre mère avec force, la forçant à la regarder en face et chuchotant tout bas :
— J'ai demander à Prim de ne pas faire plusieurs choses, mais à toi je ne vais en demander qu'une seule.
— Je t'écoute.
Ma sœur prit sa respiration, avala sa salive et déglutit péniblement.
— Bien. Tu m'écoutes, n'est-ce pas ? Hors-de-question que tu ne te dérobes une seconde fois.
Je n'avais même pas besoin de traduction pour comprendre de quelle chose Katniss voulait parler. À la mort de notre père, maman avait cesser de vivre, en quelque sorte. Elle restait sous sa couette à fixer le plafond avec un air mélancolique. J'étais trop petite pour la blâmer, mais Katniss, elle, ne l'était pas. Elle souffrait elle aussi, et encore plus que cela n'aurait dû être possible, mais elle était restée forte et avait fait le rôle que notre mère n'avait alors pas su tenir.
— Katniss, j'étais malade ! s'écria-t-elle en se reculant, dégageant par la même occasion son bras de la poignée de sa fille.
Elle disait peut-être vrai. Et ce n'était pas son genre de mentir. Mais personne n'aurait pu le prouver.
Mais j'avais décidé que leur conversation allait s'arrêter là. Alors je retournai près de Katniss, qui était visiblement au bord de la crise de nerfs. D'instinct, je pris doucement ses mains dans les miennes.
— Arrêtes de penser à nous et pense un peu à toi, qui va aller faire des ravages dans l'arène et qui va ramener de la nourriture à notre district.
Ce n'était pas les meilleurs arguments que j'avais en stock, mais cela paraissait lui suffire car les traits de son visage se détendirent presque aussitôt et je cru apercevoir les commissures de ses lèvres s'étirer pour formuler un sourire assez discret. Je libérai alors ses mains pour me glisser contre maman, qui enroula ses bras autours de moi pour me garder encore plus près d'elle.
— Et maintenant, reprit ma mère, c'est à ton tour de nous faire une promesse.
Katniss hocha simplement la tête, impatiente d'entendre la suite. Je devinais au ton que ma mère avait employé ce qu'elle désirait lui faire promettre. J'en profitai donc pour terminer sa phrase.
— Celle de rester en vie.
