Chapitre 2

Depuis plusieurs jours, Arcturus feuilletait tous ces grimoires, tous les livres poussiéreux qu'il n'avait pas ressortis depuis des années. Il avait également parcouru plusieurs traités d'anatomie humaine, dont certains étaient même Moldus. Il avait une bonne idée de la marche à suivre pour concevoir un embryon viable : la technique était déjà bien rodée pour les couples homme-femme infertiles. La potion d'Environnement stable pour accueillir le futur bébé dans le chaudron était complexe, mais tout à fait réalisable. Mais pour deux hommes, il allait devoir travailler sur la substance de départ pour permettre une fécondation. Cela promettait d'être ardu, mais il était confiant. S'il réussissait effectivement, ce serait une première dans le monde magique.

Il jeta un coup d'œil distrait à la Potion de régénération sanguine qui bouillonnait sur le feu. Elle arborait une jolie teinte verte, normale à cette étape de la préparation. D'ici deux jours, il pourrait ajouter les scarabées pilés et les feuilles de houx. Il avait décidé d'en préparer plusieurs fioles d'avance, sentant confusément que si Malefoy et lui voulaient aller jusqu'au terme de l'expérience, elles lui seraient nécessaires. Dans le chaudron d'à côté mijotait une toute autre potion, celle-ci complètement inédite. Son but premier était de réussir à faire passer l'oxygène et les nutriments depuis le sang de l'hôte jusqu'à celui du bébé, sans cordon ombilical. L'objectif était simple, mais la réalité l'avait vite rattrapé. Après avoir passé près d'un mois à trouver les ingrédients adéquats, permettant de rendre partiellement transparents les tissus, il avait bataillé longtemps afin de trouver un dosage qui ne tuerait pas immédiatement Malefoy. Les petites souris sur lesquelles il avait testé ses premières décoctions étaient mortes dans d'atroces souffrances, vidées de leur air ou de leur énergie vitale. Il avait peu à peu affiné les proportions de chaque ingrédient, et il espérait que cette fois, cela marcherait.

Il ouvrit la cage, prenant délicatement dans sa main un nouveau petit rongeur. Arcturus aimait bien les souris. Un peu paradoxal pour un Mangemort potionniste qui testait la plupart de ses potions expérimentales sur ces petites bêtes : d'ailleurs, les Carrow n'avaient eu de cesse de le taquiner à ce sujet. Il était toujours triste lorsque l'une d'elles mourrait, même s'il était heureux lorsqu'un nouveau poison se montrait particulièrement fatal.

Il prit un échantillon de potion, la dilua un peu, puis l'administra à la souris, la liant provisoirement à une éponge, posée à côté d'elle. Il attendit quelques minutes, reprit espoir en voyant que la souris ne tombait pas raide morte. Quelques sorts lui permirent de confirmer que l'éponge recevait bien tout ce qu'il lui fallait. A présent, il allait falloir attendre, et voir si la nouvelle souris dépasserait le record de dix-huit heures de survie.


Lorsque Malefoy sonna à la porte, Arcturus lui cria d'entrer. Il ne pouvait s'interrompre à ce moment critique de la préparation. La mixture était presque prête, la pâte caoutchouteuse s'accrochait légèrement à sa spatule.

— Comment ça se présente ? demanda Malefoy, arrivé près de lui.

Fawkes ne leva pas les yeux de son chaudron, se contentant de verser le contenu du flacon posé à sa droite.

— Attrapez la soufflette, ordonna-t-il au jeune homme blond.

Alors que Drago s'exécutait docilement, le potionniste enfila prestement ses gants, saisit ses tenailles et ôta la pâte du chaudron. Il l'égoutta rapidement.

— Vous voulez bien utiliser votre baguette pour chauffer cela ? Pas trop fort, pas plus de quelques dizaines de degrés.

— Pourquoi ? demanda Drago qui avait néanmoins sorti sa baguette.

— Vous verrez, grommela Fawkes.

C'est pour cela qu'il préférait travailler seul. Pas de question idiote. Juste lui, ses souris, et son art. Il ne répondit pas, satisfait de voir que son client exécutait ses directives. Utilisant sa soufflette en même temps que sa baguette, il modela la pâte jusqu'à en faire un élément concave.

— Stop ! C'est bon ! fit-il.

Un grand sourire lui monta aux lèvres alors qu'il contemplait son œuvre.

— C'est bien, c'est très bien tout ça !

— Vraiment ? souffla Drago, qui regardait le truc informe d'un air dubitatif.

— Oui, oui ! s'enthousiasma Fawkes. Mais ce n'est pas encore fini.

— Et qu'est-ce que c'est ?

Arcturus le regarda avec des yeux ronds.

— Mais votre utérus, mon cher !

Malefoy resta sans voix un instant, la bouche entrouverte, avant qu'un nouvel éclat ne brille dans son regard. Arcturus songea fugitivement que son client avait peut-être faim, vu le regard affamé qu'il jeta sur sa préparation. Puis, haussant les épaules, il transféra l'utérus artificiel sur une autre table, à côté de la petite souris blanche qui grignotait un morceau de biscuit, perchée sur son éponge.

Il restait encore beaucoup à faire, et le plus important, s'assurer qu'une fois implanté, le corps de Malefoy ne le rejetterait pas. C'était d'ailleurs pour cela qu'il lui avait demandé de passer.

— Relevez votre manche, M. Malefoy, commanda-t-il. Je dois vous faire une prise de sang. Il va me falloir un peu de salive, aussi, je crois.

Un instant plus tard, Arcturus rangeait soigneusement les petits flacons remplis sur son étagère.

— C'est bientôt prêt, alors, murmura Drago.

— Effectivement. Il faudra cependant quelques jours supplémentaires pour imprégner le faux utérus de votre essence magique. Et il vous faudra au moins un mois complet avec ce traitement.

Une à une, Arcturus Fawkes disposa des bouteilles de potions devant un Drago éberlué.

— Toutes ses potions chaque jour ? s'étrangla-t-il.

— C'est vous qui m'avez demandé de m'assurer des meilleures conditions possible pour le développement de l'enfant, se défendit Fawkes. Et tout cela est le minimum.

Il commença à énumérer les fonctions des différentes potions. Potion d'élasticité de la paroi abdominale, potion anti-rejet, décoction d'hormones, complément alimentaire…

— Je ferais ce qu'il faut, assura Malefoy. Cet enfant est la seule chose qu'il me reste.

— Ce futur enfant, corrigea doucement Fawkes.


— Prêt M. Malefoy ?

C'était une question purement rhétorique. L'expression féroce qui s'affichait sur son visage parlait pour lui.

— J'ai fait de mon mieux pour minimiser la douleur, mais vous risquez de souffrir un peu.

— Allez-y, coupa Malefoy, les mains serrées sur les sangles qui le maintenait immobile sur la table d'opération. Dépêchez-vous, je veux le sentir enfin en moi !

D'un geste précis, Fawkes entailla l'abdomen du jeune homme à l'aide de sa baguette, provoquant un gémissement de la part de son patient, qui resta cependant parfaitement immobile. Les yeux fixés sur le plafond pour tenter de faire abstraction de la douleur, les mâchoires serrées et le teint blanc comme neige. Arcturus ne s'attarda pas. Quelques sorts supplémentaires et le faux utérus trouva sa place. Il lança quelques charmes de guérison et porta aux lèvres de Malefoy une potion de Régénération des tissus.

— C'est bientôt fini, l'encouragea-t-il.

Seul un grognement lui répondit, plus animal que jamais. Il fallut quelques minutes supplémentaires pour que la peau se referme enfin autour du cocon. Drago Malefoy haleta, la souffrance se faisant soudain moins forte.

— Vous ne devez pas bouger pendant plusieurs heures, à présent, reprit Fawkes. Il faut que votre corps accepte ce nouvel élément étranger, et il faut que je vérifie que l'embryon est bien nourri.

— Il est en moi, dit Malefoy d'un air béat, le regard fixé sur le plafond et sa main caressant mécaniquement son ventre légèrement rebondi.

— Vous ne devez pas bouger, insista le potionniste.

Cependant, en voyant que l'esprit de Malefoy était en train de vagabonder à plusieurs lieues à la ronde, et qu'il ne l'avait probablement pas entendu, il saisit une dernière fiole et la fit boire au futur père.

— Potion de Sommeil sans Rêves, expliqua-t-il, bien que Malefoy ne lui prête aucune attention.


Malefoy était définitivement fou. Il était fou, parce que malgré son teint de cadavre, son état de faiblesse impressionnant et ses crampes d'estomac, il souriait comme un idiot. Fawkes avait dû venir visiter son patient directement au Manoir Malefoy : depuis quelques jours, il était si affaibli qu'il ne pouvait plus guère sortir de son lit. Son elfe de maison, Jovia, s'occupait de lui nuit et jour, lui apportant d'importantes quantités de nourriture que le jeune homme dévorait sans perdre une miette. Il continuait pourtant à maigrir — sauf au niveau du ventre qui arborait un arrondi conséquent.

— Le bébé va bien ?

C'était la question que posait le plus souvent son patient. Les seules choses qui l'intéressaient, c'était d'entendre les battements de cœur de son enfant, de savoir de combien il avait grandi depuis la fois précédente et si c'était un garçon ou une fille. Ce dernier point allait sans doute trouver une réponse aujourd'hui.

— Il va très bien, confirma Fawkes en abaissant sa baguette. Par contre, vous, vous faites peur. Vous devez manger plus.

— Je mange tout ce que je peux, rétorqua Malefoy. Je me repose, et je bois toutes vos potions infectes à l'heure dite.

— En parlant de ça, en voici quelques-unes de plus. Je les ai un peu améliorées, vous devriez être moins fatigué.

Il s'approcha de la table pour poser les fioles, grimaça en voyant le meuble encombré d'assiettes et de verres vides, au milieu de livres éducatifs pour le bébé et l'enfant.

— Attendez, fit Malefoy, en tentant de se redresser, avant de se laisser retomber sur ses oreillers.

Il saisit sa baguette et d'un Wingardium Leviosa, transféra une grande partie du bazar sur le sol.

— Mon elfe de maison s'occupera de nettoyer ça plus tard.

— Vous n'avez pas beaucoup de visites, je me trompe ?

— Aucune, à vrai dire, répondit Malefoy avec un sourire. Mais je n'en ai pas besoin.

Il passa sa main sur son ventre, le caressant doucement.

— Je l'ai lui, et c'est tout ce qui compte.

— Alors, vous voulez connaître le sexe de l'enfant ? demanda Arcturus.

Il était pressé de partir et n'avait guère envie que Malefoy lui reparle encore une fois de biberon et de couches-culottes.

— Oui ! fit Malefoy, les yeux s'animant d'une lueur dansante. J'espère que ce sera un garçon… un petit garçon blond, un héritier Malefoy. Ou une petite fille, ajouta-t-il, semblant changer d'avis en une seconde. Il voulait une fille. Une petite fille qui rit tout le temps et qui fera du Quidditch.

— Vous serez fixé dans une minute, soupira Fawkes avant de lever sa baguette.

Lorsqu'il l'abaissa, il avait le diagnostic.

— C'est une fille, M. Malefoy, annonça-t-il. Toutes mes félicitations.

Le sourire qui apparut sur le visage de son patient était extatique.


Lorsque Fawkes arriva au manoir Malefoy, en cette belle après-midi, il découvrit avec surprise que les rideaux étaient tirés, la pièce rangée et que Malefoy reposait dans un large fauteuil plutôt que dans son lit. Mais plus surprenant que tout était la présence d'une tierce personne, un petit homme brun au crâne légèrement dégarni et au regard calculateur.

— Oh, pardon ! fit Arcturus en reculant d'un pas. J'ignorais que vous aviez de la visite. Je ne voulais pas vous déranger.

Malefoy eut un geste ample de la main.

— Pas de problème, Fawkes. Je vous présente M. Valliant, mon notaire. Valliant, c'est lui dont je vous parlais… lui qui m'a permis d'avoir ce bébé.

— Enchanté, M. Fawkes, répondit courtoisement l'homme en serrant la main du nouvel arrivant. C'est un bel exploit que vous avez réussi ici.

Il jeta un coup d'œil au ventre énorme de Malefoy.

— Valliant est là pour formaliser les choses. Faire en sorte que ma fille soit bien reconnue comme mon héritière, une Malefoy.

— Il ne devrait pas y avoir de problème, sourit Valliant, qui se mit aussitôt à farfouiller dans ses papiers. Mais nous avons besoin de votre signature, , en tant que Aide-Procréateur.

Il lui tendit un parchemin et une plume, et lui indiqua :

— Vous devez signer au bas de chaque paragraphe.

Arcturus, un peu pris de court, parcourut rapidement le document. Voyant qu'il hésitait à signer, Malefoy perdit son sourire.

— Ce sont des documents confidentiels, qui resteront à moisir pendant des années dans les archives du ministère, dit-il d'une voix polaire. Il n'y a aucun risque d'aucune sorte pour vous, Fawkes !

Arcturus tergiversa encore quelques secondes. Cette clause était inhérente à toute procréation magiquement assistée, et c'était effectivement une formalité administrative. Il n'y avait pratiquement aucune chance pour que les Aurors retrouvent sa trace avec ça.

Finalement, il apposa sa marque, avant de rendre le papier au notaire. Peut-être que cette signature lui servirait un jour. Lorsqu'il se déciderait à faire part de sa réussite à l'ensemble de la Communauté Sorcière, ce serait la preuve qui appuierait ses dires.

— Parfait ! pépia le notaire, avant de ranger soigneusement le document.

Il se retourna vers Malefoy.

— Je vais commencer les démarches dès à présent, dit-il. Et je n'oublierais pas l'elfe, ajouta-t-il alors que Drago ouvrait la bouche pour dire quelque chose. Elle sera attachée exclusivement au service de votre fille, comme vous le souhaitez.

— Bien, souffla Malefoy. Vous me tiendrez au courant, n'est-ce pas ?

— Evidemment.

Malefoy hocha la tête, rassuré.

— Jovia ! appela-t-il.

La petite elfe de maison accourut de la pièce adjacente.

— Maître Drago ?

— Raccompagne M. Valliant à la porte. Désolé, reprit-il à l'intention du notaire, mais je peux difficilement me lever dans mon état.

— Bien sûr, ne vous dérangez pas. M. Malefoy, M. Fawkes, je vous souhaite une bonne journée.

Il effectua une petite courbette, puis suivit l'elfe hors de la pièce, refermant soigneusement la porte derrière lui.

Arcturus le regarda sortir sans un mot. Malefoy faisait les choses bien, il se voyait déjà père. Si jamais l'enfant venait à mourir avant le terme, il serait anéanti. Sa santé mentale n'y survivrait probablement pas. Fawkes allait devoir se montrer très prudent.